FAMINE DE PARIS
Mais lorsqu'enfin les eaux de la Seine captive Cessèrent d'apporter dans ce vaste séjour L'ordinaire tribut des moissons d'alentour; Quand on vit dans Paris la faim pâle et cruelle, Montrant déjà la mort qui marchait après elle, Alors on entendit des hurlements affreux : Ce superbe Paris fut plein de malheureux , De qui la main tremblante et la voix affaiblie Demandaient vainement le soutien de leur vie. Bientôt le riche même, après de vains efforts, Eprouva la famine au milieu des trésors.
Ce n'étaient plus ces jeux , ces festins et ces fêtes , Où de myrte et de rose ils couronnaient leurs têtes, Où, parmi des plaisirs toujours trop peu goûtés, Les vins les plus parfaits, les mets les plus vantés, Sous des lambris dorés qu'habite la mollesse, De leur goût dédaigneux irritaient la paresse. On vit avec effroi tous ces voluptueux, Pâles, défigurés et la mort dans les yeux, Périssant de misère au sein de l'opulence, Détester de leurs biens l'inutile abondance. Le vieillard, dont la faim va terminer les jours, Voit son fils au berceau , qui périt sans secours. Ici meurt dans la rage une famille entière. Plus loin des malheureux, couchés sur la poussière, Se disputaient encore, à leurs derniers moments, Les restes odieux des plus vils aliments ;
Ces spectres affamés, outrageant la nature, Vont au sein des tombeaux chercher leur nourriture ; Des morts épouvantés les ossements poudreux , Ainsi qu'un pur froment, sont préparés par eux. Que n'osent point tenter les extrêmes misères! On les voit se nourrir des cendres de leurs pères. Ce détestable mets avança leur trépas, Et ce repas pour eux fut le dernier repas. Trop heureux , en effet, d'abandonner la vie!
D'un ramas d'étrangers la ville était remplie ; Tigres que nos aïeux nourrissaient dans leur sein , Plus cruels que la mort, et la guerre et la faim. Les uns étaient venus des campagnes belgiques ; Les autres, des rochers et des monts helvétiques; Barbares dont la guerre est l'unique métier, Et qui vendent leur sang à qui veut le payer. De ces nouveaux tyrans les avides cohortes Assiègent les maisons, en enfoncent les portes, Aux hôtes effrayés présentent mille morts, Non pour leur arracher d'inutiles trésors; Non pour aller ravir, d'une main adultère, Une fille éplorée à sa tremblante mère : De la cruelle faim le besoin consumant Fait expirer en eux tout autre sentiment; Et d'un peu d'aliment la découverte heureuse Etait l'unique but de leur recherche affreuse. Il n'est point de tourment, de supplice et d'horreur, Que, pour en découvrir, n'inventât leur fureur.
Une femme (grand Dieu ! faut-il à la mémoire Conserver le récit de cette horrible histoire?), Une femme avait vu par ces cœurs inhumains Un reste d'aliment arraché de ses mains. Des biens que lui ravit la fortune cruelle, Un enfant lui restait, près de périr comme elle : Furieuse, elle approche, avec un coutelas, De ce fils innocent qui lui tendait les bras; Son enfance, sa voix, sa misère et ses charmes, A sa mère en fureur arrachent mille larmes; Elle tourne sur lui son visage effrayé, Plein d'amour, de regret, de rage, de pitié; Trois fois le fer échappe à sa main défaillante ; La rage enfin l'emporte, et, d'une voix tremblante , Détestant son hymen et sa fécondité :
« Cheretmalheureuxfils,quemes flancs ont porté, a Dit-elle, c'est en vain que tu reçus la vie; a Les tyrans ou la faim l'auraient bientôt ravie. « Et pourquoi vivrais -tu? Pour aller dans Paris, a Errant et malheureux, pleurer sur ses débris? « Meurs avant de sentir mes maux et ta misère ; « Rends-moi le jour , le sang que t'a donné ta mère : « Que mon sein malheureux te serve de tombeau , « Et que Paris du moins voie un crime nouveau! » Eu achevant ces mots, furieuse, égarée, Dans les flancs de son fils sa main désespérée Enfonce, en frémissant, le parricide acier; Porte le corps sanglant auprès de son foyer, Et d'un bras que poussait sa faim impitoyable, Prépare avidement ce repas effroyable.
Attirés par la faim, les farouches soldats Dans ces coupables lieux reviennent sur leurs pas : Leur transport est semblable à la cruelle joie Des ours et des lions qui fondent sur leur proie : A l'envi l'un de l'autre ils courent en fureur; Us enfoncent la porte. 0 surprise! ô terreur! Près d'un corps tout sanglant à leurs yeux se présente Une femme égarée, et de sang dégouttante. s Oui, c'est mon propre fils; oui, monstres inhumains, « C'est vousquidansson sang avezlrempé mes mains; « Que la mère et le fils vous servent de pâlure : » Craignez-vous plus que moi d'outrager la nature?
Quelle borreur,à mes yeux, semble vous glacer tous9
NAKKATIONS.
1;gres, de tels festins sont préparés pour vous. » Ce discours insensé, que sa rage prononce, Est suivi d'un poignard qu'en son cœur elle enfonce. De crainte, à ce spectacle, et d'horreur agités, Ces monstres confondus courent épouvantés. Ils n'osent regarder celte maison funeste : Ils pensent voir tomber sur eux le feu céleste; Et le peuple, effrayé de l'horreur de son sort, Levait les mains au ciel, et demandait la mort. voltaire. Henriatte, cb.. x.
LA VACCINE, OU LES REGRETS ET LE DÉSESPOIK d'uNE MÈRE.
C'était l'heure où , lassé des longs travaux du jour, Le laboureur revoit son rustique séjour. ( Je visitai des morts la couche triste et sainte ; Une femme apparut vers la funèbre enceinte, Et, d'un enfant suivie, avec l'ombre du soir, Sous un jeune cyprès lentement vint s'asseoir. Parmi les hauts gazons s'élevaient sans culture Quelques sombres pavots, fleurs de la sépulture; Son fils, pour les cueillir, un moment s'éloigna : A toute sa douleur elle s'abandonna ; Mes pleurs interrogeaient sa tristesse mortelle. « Mon époux n'était plus , j'avais deux fils , dit-elle ; « L'un d'eux , mon jeune Edgar, était le plus chéri ; « C'était mon premier né, mon lait l'avait nourri ; « Plus souvent que son frère il cherchait mes ca- [resses ; o Mais Dieu punit toujours d'inégales tendresses ; t Le fléau destructeur aux mères si fatal « S'étendit par degrés sur le hameau natal ; i Chaque mère implora le secours salutaire « D'un art encor nouveau, présent de l'Angleterre: « Le second de mes fils lui-même y fut soumis ; « Prête à livrer Edgar , j'hésitai , je frémis ; « Contre un fer douloureux, sa frayeur indocile « Dans les bras de sa mère implorait un asile : o J'osai l'y recevoir; j'oubliai ma raison; <t Je l'offris sans défense au funeste poison. « Edgar en respira la vapeur meurtrière; « Chaque élan de mon cœur était une prière; « Je le voyais souffrir, languir sur mes genoux, « El mon plus jeune fils jouait auprès de nous, [mes, « Chaque jour , chaque instant redoublait mes alar- ■ Je pleurais... Mon Edgar ne voyait point mes « Déjà le mal impur , sur ses yeux arrèlé , [ larmes ; « Cachait à ses regards sa mère et la clarté; « Il mourut... et voilà sa pierre funéraire. « Ce cyprès est le sien , cet enfant est son frère. « Nous venons lous les soirs lui porter nos douleurs ; « Nous regardons le ciel , et nous versons des pleurs. « Toi,mondernierenfant, souffre ma plainte amère; u Le ciel n'enferme pas tout l'amour de ta mère : u A vivre loin d'Edgar je puis m'accoutumer; « Près du cercueil d'Edgar je puis encore aimer. » Elle se tait... L'enfant la suit dans les ténèbres. Mats on dit que bientôt , sur les gazons funèbres, il revint pleurer seul, hélas! et que ses pas Vers le tombeau d'Edgar ne se dirigeaient pas.
Prévenez le malheur que ma muse déplore, Votre jeune famille avec moi vous implore; Vous, simples villageois., d'éternels préjugés, De fantômes, d'erreurs, d'ignorance assiégés, Hâtez- vous, le temps fuit, et l'enfance succombe, De vos fils au berceau ne creusez pas la tombe; s'il faut quelque jour que vous pleuriez leur mort,
Qu'au moins leur souvenir ne soit pas un remord. El vous qui des États portez le poids immense, Monarques , achevez ce qu'un sage commence! En veillant sur nos jours, faites chérir vos droits; Aux bienfaits du génie associez les rois ; Que, dans chaque cité, le prévoyant hospice Offre à l'art de Jenner un asile propice; Qu'instruit par vos leçons, le prèlre des hameaux Décide enfin le pauvre à fuir un de ses maux; Et que le monstre impur, comme la lèpre immonde. Avec son iriàsque all'reux disparaisse du monde sommet.
JEGISTHE , FILS DE MEROPE, ATTAQUE POLYPHONTE Ai; PIED DE L'AUTEL OU CE TYRAN ALLAIT ÉPOUSER SA
La victime était prêle, et de (leurs couronnée; L'autel étincelait des flambeaux d'hyménée ; Polyphonte, l'œil fixe, et d'un front inhumain, Présentait à Mérope une odieuse main, Le prêtre prononçait les paroles sacrées; Et la reine, au milieu des femmes éplorées, S'avançant tristement, tremblante dans mes bras, Au lieu de l'hyménée , invoquait le trépas. Le peuple observait tout dans un profond silence. Dans l'enceinte sacrée , en ce moment s'avance Un jeune homme, un héros, semblable aux immortels; Il court. C'était jÉgisthc : il s'élance aux autels; Il monte, il y saisit, d'une main assurée, Pour les fêles des dieux, la hache préparée. Les éclairs sont moins prompts; je l'ai vu de mes yeux1. Je l'ai vu qui frappait ce monstre audacieux. «Meurs, tyran! disait-il : dieux, prenez vos victimes ! » Érox , qui de son maître a servi tous les crimes, Erox qui dans son sang voit ce monstre nager , Lève une main hardie, et pense le venger. /Egisthe se retourne, enflammé de furie, A côté de son maître il le jette sans vie. Le tyran se relève, et blesse le héros; De leur sang confondu j'ai vu couler les flots.
Déjà la garde accourt avec des cris de rage. Sa mère... Ah ! que l'amour inspire de courage Quel transport animait ses efforts et ses pai.! Sa mère... Elle s'élance au milieu des soldats. o C'est mon fils ! arrêtez ; cessez , troupe inhumain C'est mon fils! déchirez sa mère et votre reine, Ce sein qui l'a nourri, ces flancs qui l'ont porté! » A ces cris douloureux , le peuple est agite. Un gros de nos amis, que son danger excite, Entre elle et ses soldats vole et se précipite. Vous eussiez vu soudain les autels renversés, Dans des ruisseaux de sang leurs débris dispersés; Les enfants écrasés dans les bras de leurs mères , Les frères, méconnus, immolés par leurs frères, Soldats, prêlres, amis, l'un sur l'autre expirants : On marche, on est porté sur les corps des mourants; On veut fuir, on revient; et la foule pressée D'un bout du temple à l'autre est vingt fois repous- De ces (lots confondus le flux impétueux [sée.
Roule, et dérobe .Egislhe et la reine à mes yeux.
Parmi les combattants je vole ensanglantée: J'interroge à grands cris la foule épouvantée. Tout ce qu'on me répond redouble mon horreur. On s'écrie : « Il est mort, il tombe, il esl vainqueur!
i Le pofclc met cette narration dans la bouche J'IsmcrJe conTulcuLe de Mérope. (W. E.)
NARRATIONS
Je cours, je me consume, et le peuple m'entraîne, Me jette en ce palais, éplorée, incertaine, Au milieu des mourants, des morts et des débris. Venez, suivez mes pas, joignez- vous à mes cris. Venez : j'ignore encor si la reine est sauvée -, Si de son digne fils la vie est conservée, Si le tyran n'est plus. Le trouble, la terreur, Tout ce désordre horrible est encor dans mon cœur. voltaire. Mérope.