‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 29 sur 649 · MOUT DE TUREN.NE · texte numérisé non relu

MOUT DE TUREN.NE

Ltftte funeste nouvelle se répandit par toute la France, comme un brouillard épais qui couvrit la lumière du ciel, et remplit tous les esprits des ténèbres de la mort; la terreur et la consternation la suivaient. Personne n'apprit la mort de M. deTiîrenne, qu'il ne crût d'abord l'armée du roi taillée en pièces, nos frontières découvertes, et les ennemis prêts à pénétrer dans le cœur de l'État; ensuite, oubliant l'intérêt général, on n'était sensible qu'à la perte de ce grand homme : le récit de ce funeste accident tira des plaintes de toutes les bouches, et des larmes de tous les yeux. Chacun, à l'envi, faisait gloire de savoir et de dire quelque particularité de sa vie «t de ses vertus : l'un disait qu'il était aimé de tout le monde sans intérêt; l'autre, qu'il était parvenu à être admiré sans envie; un troisième, qu'il était redouté de ses ennemis sans en être haï. Mais enfin ce que le roi sentit sur sa perte, et ce qu'il dit à la gloire de cet illustre mort, est le plus grand et le plus glorieux éloge de sa vertu. Les peuples répondirent à la douleur de leur prince ; on vit , dans les villes par où son corps a passé, les mêmes sentiments que l'on avait vus autrefois dans l'empire romain, lorsque les cendres de Germanicus furent portées de la Syrie au tombeau des Césars. Les maisons étaient fermées ; le triste et morne silence qui régnait dans les places publiques n'était interrompu que par les gémissements des habitants; les magistrats en deuil eussent volontiers prêté leurs épaules pour le porter de ville en ville ; les prêtres et les religieux , à l'envi , l'accompagnaient de leurs larmes et de leurs prières; les villes, pour lesquelles ce triste spectacle était tout nouveau , faisaient paraîtreune douleur encore plus véhémente que ceux qui l'accompagnaient; et, comme si, en voyant son cercueil, on l'eût perdu une seconde fois, les cris et les larmes recommençaient.

MASCARON. Oratson funèbre de M. de Turenne.

Turenne meurt, tout se confond, la fortune chancelle, la victoire se lasse, la paix s'éloigne, les bonnes intentions des alliés se ralentissent, le courage des troupes est abattu par la douleur et ranimé par la vengeance, tout le camp demeure immobile ; les blessés pensent à la perte qu'ils ont faite, et non aux blessures qu'ils ont reçues. Les pères mourants envoient leurs fils plcurersurlcur général mort. L'armée en deuil est occupée à lui rendre les devoirs funèbres; et la renommée, qui se plaît à répandre dans l'univers les accidents extraordinaires, va remplirtoulc l'Europe durécit

NARRATIONS

glorieux de la vie de ce prince, el du triste regret de sa mort.

Que <le soupirs alors, que de plaintes, que de louanges retentissent dans les villes, dans la campagne! L'un, voyant, croître ses moissons, bénit la mémoire de celui à qui il doit l'espérance de sa récolte; l'autre, qui jouit encore en repos de l'héritage qu'il a reçu de ses pères, souhaite une éternelle paix à celui qui l'a sauvé des désordres et des cruautés de la guerre : ici, l'on offre le sacrifice adorable de J.-C. pour 1 ame de celui quia sacrifié sa vie et son sang pour le bien public; là, on lui dresse une pompe funèbre, où l'on s'attendait de lui dresser un triomphe : chacun choisit l'endroit qui lui parait le plus éclatant dans une si belle vie; tous entreprennent son éloge; et chacun , s'interrompant lui-même par ses soupirs et par ses larmes, admire le passé, regrette le présent, et tremble pour l'avenir. Ainsi tout le royaume pleure la mort de son défenseur, et la perte d'un homme seul est une calamité publique.

FLiiciiiER. Oraisons funèbres.

Il monta à cheval le samedi * à deux heures, après avoir mangé : et, comme il y avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où ilvoulaitaller, et dit au petit d'Elbeuf:

< Mon neveu, demeurez là; vous ne faites que « tourner autour de moi, vous me feriez recon- « naître. » M. Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il allait, lui dit : « Monsieur, venez

< par ici, on tirera du côté où vous ailez. s « Monsieur, lui dit-il, vous avez raison : je ne « veux point du tout être tué aujourd'hui; cela

< sera le. mieux du monde. » Il eut à peine tourné son cheval, qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, qui lui dit : « Monsieur, « jetez les yeux sur cette batterie que je viens t de faire placer là. s M. de Turenne revint, otdans l'instant, sans être arrêté, il eut le bras el le corps fracassés du même coup qui emporta le bras cl la main qui tenait le chapeau de Saint- Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardait toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il avait laissé le pelit d'Elbeuf; il était penché le nez sur l'arçon. Dans ce moment le cheval s'arrête , le héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour jamais. Songez qu'il était mort, et qu'il avait une partie du cœur emportée.

• 27 Juillet IG75. Turenne, ne en 1611, avait ëtc nontmr nnroihai de Franco le 17 novembre 1041, première année du it-mie do louis Xiv. (N.E.)

On crie, on pleure : M. dliawilloii fait cesser j ce bruit, et ôter le petit d'Elbeuf qui s'était jeté I sur ce corps, qui ne voulait pas le quitter, et I qui se pâmait de crier. On couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une haie, on le garde à pelit bruit. Un carrosse vient, on l'emporte dans sa tente : ce fut là où M. de Lorges, M. de Roye , et beaucoup d'autres', pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire violence, et songer aux grandes affaires qu'on avait sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes el les cris faisaient le véritable deuil : tous les officiers avaient pourtant des écharpes de crêpe; tous les tambours en étaient couverts; ils ne battaient qu'un coup, les piques traînantes et les mousquets renversés; mais ces cris de toute une armée ne peuvent pas se représenter sans que l'on en soit ému. Ses deux neveux étaient à cette pompe dans l'état que vous pouvez penser. M. de Roye, tout blessé, s'y fit porter; car cette messe ne fut dite qud quand ils eurent repassé le Rhin. Je pense que le pauvre chevalier de Grignan était bien abîmé de douleur. Quand ce corps a quitté son armée, c'a encore été une désolation , et partout où il a passé on n'entendait que des clameurs. Mais à Langres ils se sont surpassés; ils allèrent audevant de lui en habits de deuil, au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple; tout le clergé en cérémonie. Il y eut un service solennel dans la ville; en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense , qui monta à cinq mille francs, parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville, et voulurent défrayer tout le train. Que dites-vous de ces marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire? Il arriva à Saint-Denis ce soir; tous ses gens l'allèrent reprendre à deux lieues d'ici. Il sera dans une chapelle en dépôt; on lui fera un service à Saint-Denis, en attendant celui de Notre-Dame, qui sera solennel...

Ne croyez point que son souvenir soit déjà fini dans ce pays-ci : ce fleuve qui entraîne tout n'entraîne pas sitôt une telle mémoire; elle est consacrée à l'immortalité. J'étais l'autre jour chez M. de La Rochefoucault, avec madame de Lavardin, madame de La Fayette, et M. de Marsillac. M. le prince y vint; la conversation dura deux heures sur les diverses qualités de ce véritable héros; tous les yeux étaient baignés de larmes, et vous ne sautiez croire combien la douleur de sa perte est profondément gravée dans les cœurs. Nous remarquions une chose, c'est que ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son cœur, l'étendue do ses lumières et l'élévation de son âme ; tout le monde en était plein pendant sa vie, et vous

NARRATIONS

pouvez penser ce qu'y ajoute sa perte. Pour son âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait pour lui ; il n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût pas en bon état ; on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent entrer dans son cœur ; sa conversion , si sincère, nous a paru comme un baptême ; chacun conte l'innocence de ses mœurs, la pureté de ses intentions, son humilité éloignée de toute sorte d'affectation, la solide gloire dont il était plein , sans faste et sans ostentation , aimant la vertu pour elle-même , sans se soucier de l'approbation des hommes , une charité généreuse et chrétienne.

Mm= de Sevicné. Lettres.

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