‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 31 sur 649 · BATAILLE DE ROCROI · texte numérisé non relu

BATAILLE DE ROCROI

A la nuit qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, le duc d'Enghien reposa le dernier ; mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel ; et on sait que le lendemain, à l'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre '. Le voyez-vous comme il vole ou à la victoire ou à la mort? Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée , rallier les Français à demi vaincus, mettreenfuijel'Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups.

Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches , demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de loutcs parts. Trois fois I le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intré- I pides combattants : trois fois il fut repoussé par I le valeureux comte de Fontaines, qu'on voyait

« Parniéuion réveilla île mOiiic Alexandre le malin du jn de la bataille tl'Arbçllcs. l'armenio intrat tabcrnaculuii

sa'piusque nomine compellatum , quam voce lactu excitavil. Q. Curce, livre 4, ch. 13- (.n e.j

jj^rté dans sa chaise, et, malgré ses infirmités, montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime ; mais enfin il faut céder. C'est en vain qu'à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche , Beek précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés ; le prince l'a prévenu , les bataillons enfoncés demandent quartier; mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Enghien que le combat.

Pendant qu'avec un air assuré il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens , ceux-ci , toujours en garde , craignent la surprise de quelque nouvelle attaque ; leur effroyable décharge met les nôtres en furie. On ne voit plu§ que carnage ; le sang enivre le soldat, jusqu'à ce que ce grand prince , qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis , calma les courages émus , et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l'étonnement de ces vieilles troupes , et de leurs braves officiers , lorsqu'ils virent qu'il n'y avait plus de salut pour eux que dans les bras du vainqueur! De quels yeux regardèrent-ils le jeune prince , dont la victoire avait relevé la haute contenance , à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces ! Qu'il eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines ! Mais il se trouva par terre , parmi ces milliers de morts dont l'Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de Rocroi, en devait achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d'autres. Le prince fléchit le genou ; et, dans le champ de bataille, il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait. Là , on célébra Rocroi délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos, et un règne qui devait être si beau, commencé par un si heureux présage.

bossuet. Oraisons funèbres.

Page 1