LA PESTE D'ATHÈNES
Jamais ce fléau terrible ne ravagea tant de climats. Sorti de l'Ethiopie, il avait parcouru l'Egypte, la Libye, une partie de la Perse , l'île de Lemnos, et d'autres lieux encore. Un vaisseau marchand l'introduisit sans doute au Pyrée, où il se manifesta d'abord ; de là il se répandit avec fureur dans la ville , et surtout dans ces demeures obscures et malsaines où les habitants de la campagne se trouvaient entassés.
Le mal attaquait successivement toutes les parties du corps : les symptômes en étaient effrayants , les progrès rapides , les suites presque toujours mortelles. Dès les premières atteintes, l'âme perdait ses forces, le corps semblait en acquérir de nouvelles ; et c'était un cruel supplice de résister à la maladie , sans pouvoir résister à la douleur. Les insomnies, les terreurs, des sanglots redoublés, des convulsions effrayantes, n'étaient pas les seuls tourments réservés aux malades. Une chaleur brûlante les dévorait intérieurement. Couverts d'ulcères et de taches livides, les yeux enflammés, la poitrine oppressée, les entrailles déchirées, exhalant une odeur fétide de leur bouche souillée d'un sang impur, on les voyait se traîner dans les rues, pour respirer plus librement, et, ne pouvant éteindre la soif brûlante dont ils étaient consumés, se précipiter dans des puits ou dans des rivières couvertes de glaçons.
La plupart périssaient au septième ou au neuvième jour. S'ils prolongeaient leur vie au delà de ces termes, ce n'était que pour éprouver une mort plus douloureuse et plus lente.
Ceux qui ne succombaient pas à la maladie n'en étaient presque jamais atteints une seconde fois. Faible consolation ! car ils n'offraient plus aux yeux que les restes infortunés d'eux-mêmes. Les uns avaient perdu l'usage de plusieurs de leurs membres , les autres ne conservaient aucune idée du passé : heureux sans doute d'ignorer leur état; mais ils ne pouvaient reconnaître leurs amis Le même iraitement produisait des effets tour à tour salutaires et nuisibles : la maladie semblait braver les règles de l'expérience. Comme elle infestait aussi plusieurs provinces de la Perse, le
' Voyez, dans la prose et les vers, les Narrations, Tableaux, DescrlptionsA'owmzins, d'oraRcs et de serpents.
î I .es catacombes de Saint-SCbasticn. Ce récit est mis ibuc
la bouche d'Eudoro, Grec converti ni! christianisme du temps de Dioctétien, et lorsque saint Marccllin était pape de Rome IS. E.J
NARRATIONS
roi Artaxerxès résolut d'appeler à leur secours le célèbre Hippocrate , qui était alors dans l'île de Cos : il fit briller à ses yeux de l'or et des dignités ; mais le grand bomme répondit au grand roi qu'il n'avait ni besoins, ni désirs, et qu'il se devait aux Grecs plutôt qu'à leurs ennemis. Il vint ensuite offrir ses services aux Athéniens, qui le reçurent avec d'autant plus de reconnaissance, que la plupart de leurs médecins étaient morts victimes de leur zèle : il épuisa les ressources de son art, et exposa plusieurs fois sa vie. S'il n'obtint pas tout le succès que méritaient de si beaux sacrifices et de si grands talents, il donna du moins des consolations et des espérances. On dit que, pour purifier l'air, il fit allumer des feux dans les rues d'Athènes; d'autres prétendent que ce moyen fut employé, avec quelque succès, par un médecin d'Agrigente, nommé Acron.
On vit, dans les commencements, de grands exemples de piété filiale, d'amitié généreuse; mais , comme ils furent presque toujours funestes à leurs auteurs, ils ne se renouvelèrent que rarement dans la suite. Alors les liens les plus respectables furent brisés ; les yeux , près de se fermer, ne virent de toutes parts qu'une solitude profonde, et la mort ne fit plus couler de larmes.
Cet endurcissement produisit une licence effrénée. La perte de tant de gens de bien, confondus dans un même tombeau avec les scélérats, le renversement de tant de fortunes, devenues tout à coup le partage ou la proie des citoyens les plus obscurs , frappèrent vivement ceux qui n'ont d'autre principe que la crainte. Persuadés que les dieux ne prenaient plus d'intérêt à la vertu , et que la vengeance des lois ne serait pas aussi prompte que la mort dont ils étaient menacés , ils crurent que la fragilité des choses humaines leur indiquait l'usage qu'ils en devaient faire, et que, n'ayant plus que peu de moments à vivre , ils devaient du moins les passer dans le sein des plaisirs.
Au bout de deux ans , la peste parut calmer. Pendant ce repos, on s'aperçut plus d'une fois que le germe de la contagion n'était pas détruit : il se développa dix-huit mois après; et, dans le cours d'une année entière , il reproduisit les mêmes scènes de deuil et d'horreur. Sous l'une et l'autre époques, il périt un très-grand nombre
l Ce morceau de Barthélémy r.'esl qu'»n rapide extrait de la description si détaillée et si éloquente de la peste d'Atlienes, qui se trouve au livre H de Thucydide. On peut rapprocher de l'auteur grec l'imitation pleine d'énergie qui termine le poème de Lucrèce, De naturâ rerum. On comparera de même au tableau de la Peste de Florence , de Simondc de Sismondi, ceux qu'ont tracés Boccacc dans le Decamémn, et Jlanzoni dans son dernier roman des Fiancés.
de citoyens, parmi lesquels il faut compter près de cinq mille hommes en état de porter les armes. La perte la plus irréparable fut celle de Périclès, qui, dans la troisième année de la guerre , mourut des. suites de la maladie *.
Barthélémy, Voyage d'Anacharsis.