ÉPITRE AU ROI , POUR AVOIR ÉTÉ DÉROBÉ
On dit bien vrai, la mauvaise fortune Ne vient jamais qu'elle n'en apporte une Ou deux , ou trois avecques elle , sire ; Votre cœur noble en saurait bien que dire,. Et moi chétif , qui ne suis roi , ni rien , L'ai éprouvé. Et vous conterai bien , Si vous voulez, comme vint la besogne.
J'avais un jour un valet de Gascogne, Gourmand , ivrogne , et assuré menteur , Pipeur, larron , jureur, blasphémateur, Sentant la hart de cent pas à la ronde, Au demeurant , le meilleur fils du monde.
Ce vénérable hillot fut averti De quelque argent, que m'aviez départi, Et que ma bourse avait grosse apostume : Si se leva plus tôt que de coutume, Et me va prendre en tapinois icelle :
Puis la vous mil très -bien sous son aisselle , Argent et tout (cela se doit entendre), Et ne crois point que ce fut pour la rendre, Car oncques puis n'en ai ouï parler.
Bref, le vilain ne s'en voulut aller Pour si petit; mais encor il me bappe Saye, et bonnet, chausse, pourpoint, et cappe : De mes habits , en effet, il pilla Tous les plus beaux : et puis s'en habilla Si justement qu'à le voir ainsi être Vous l'eussiez pris, en plein jour, pour son maître.
Finablement de ma chambre il s'en va Droit à l'étable , où deux chevaux trouva : Laisse le pire, et sur le meilleur monte, Pique , et s'en va. Pour abréger le conte , Soyez certain , qu'au sortir du dit lieu, N'oublia rien fors qu'à me dire adieu.
Ainsi s'en va chatouilleux de la gorge Le dit valet, monté comme un Saint-George : Et vous laissa monsieur dormir son saoul , Qui au réveil n'eut su finer d'un soûl. Ce monsieur là , sire , c'était moi-même : Qui sans mentir fus au matin bien blême, Quand je me vis sans honnête vesture , Et fort fâché de perdre ma monture :
Mais de l'argent que vous m'aviez donné, Je ne fus point de le perdre étonné : Car votre argent, très-débonnaire prince, Sans point de faute est sujet à la pince.
Ce néanmoins ce que je vous en mande N'est pour vous faire ou requête ou demande : Je ne veux point tant de gens ressembler, Qui n'ont soucis autre que d'assembler;
Tant qu'ils vivront , ils demanderont, eus,
Mais je commence à devenir honteux,
Et ne veux plus à vos dons m'arrêter.
Je ne dis pas, si voulez rien prêter,
Que ne le prenne. Il n'est point de prêteur ,
S'il veut prêter , qui ne fasse un detleur.
Et savez- vous , sire , comment je paye ?
Nul ne le sait, si premier ne l'essaye.
Vous me devrez , si je puis , de retour,
Et vous ferai encores un bon tour :
A celle fin qu'il n'y ait faute nulle,
Je vous ferai une belle cédule,
A vous payer (sans usure, il s'entend)
Quand on verra tout le monde content :
Ou, si voulez, à payer ce sera
Quand votre los et renom cessera.
Et si sentez que sois faible de reins
Pour vous payer , les deux princes Lorrains
Me pleigeront. Je les pense si fermes
Qu'ils ne faudront pour moi à l'un des termes.
Je sais assez que vous n'avez pas peur
Que je m'enfuie, ou que je sois trompeur :
Mais il fait bon assurer ce qu'on prête.
Bref, votre paye , ainsi que je l'arrête,
Est aussi sûre , advenant mon trépas ,
Comme advenant que je ne meure pas.
Avisez donc, si vous avez désir De rien prêter , vous me ferez plaisir. Car puis un peu , j'ai bâti à Clément , Là où j'ai fait un grand déboursement : Et à Marot, qui est un peu plus loin : Tout tombera qui n'en aura le soin.
Voilà le point principal de ma lettre, Vous savez tout, il n'y faut plus rien mettre. Rien mettre , las! Certes et si ferai, Et ce faisant, mon style j'enflerai , Disant : ô roi amoureux des neuf Muses, Roi en qui sont leurs sciences infuses , Roi plus que Mars d'honneur environné , Roi le plus roi qui fut onc couronné, Dieu tout-puissant te doint, pour t'étrenner, Les quatre coins du monde gouverner, Tant pour le bien de la ronde machine , Que pour autant que sur tous en es digne.
clément marot. Épilres.