‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 95 sur 649 · L'APOLLON DU BELVÉDÈRE , OU LE GÉNIE DANS L'ART STATUAIRE · texte numérisé non relu

L'APOLLON DU BELVÉDÈRE , OU LE GÉNIE DANS L'ART STATUAIRE

Le génie , dans l'art statuaire en particulier, choisit de nobles sujets , agrandit , élève , anime tous ceux qu'il traite; il dislingue dans une action le moment, les pensées , les mouvements de l'àme, les plus capables de produire de grands effets ; il exprime beaucoup avec peu de figures ; il apprécie toutes 'es convenances; il allie la richesse avec la simplicité, l'énergie de l'expression avec la beauté des formes. Ce n'est pas tout : le génie saisit avec la plus exacte justesse la forme des corps telle qu'elle est ; il sent vivement tous les contours, tous les reliefs , toutes les demi-teintes , et reporte le tout sur son ouvrage aussi vivement qu'il l'a saisi. Il peut choisir avec sûreté, parce qu'il voit tout; il voit tout, parce qu'un amour toujours renaissant attache ses yeux sur son modèle. Ni la fatigue, ni même ses erreurs, ne le rebutent dans l'exécution. Sa passion va redoublant depuis le commencement de l'ouvrage jusqu'au poli. Honteux de se trouver inférieur à la nature, il brise sa figure cl la recommence", et, forcé enfin de la laisser échapper de ses mains, il lui dit encore : « Tu n'es qu'une méprisable argile. »

Rcpréscnlons-nous l'âme , le feu du poète sublime qui a moilclé l'Apollon. Élévation de

pensées, égale à la hauteur de son sujet; chaleur la plus soutenue , la plus active qui puisse embraser un artiste ; amour passionné du beau qui cherchait sans cesse la perfection , et qui dirigeait dans chaque mouvement une main obéissante et réfléchie ; goût épuré qui , parmi des formes parfaites, savait choisir les plus convenables au dieu toujours jeune , toujours radieux , dont l'artiste formait l'image : telles étaient les facultés , les lumières de cet homme divin. Nous n'avons rien à lui pardonner, parce que sa propre critique ne lui pardonnait rien. Il s'est montré l'égal de 'ui-même dans les détails élégants et dans le noble ensemble de sa statue. D'après des modèles humains, il ne pouvait représenter qu'un homme ; mais cet homme est si beau, qu'il paraît une divinité. Par un effet de sa pose majestueuse, et par l'opposition de son léger manteau , le dieu est resplendissant de lumière. Il est nu, et n'inspire que le respect. Il marche sur la terre , et semble pouvoir la quitter. On voit à son mouvement ce qu'il vient de faire ; on reconnaît la pensée qui roule dans son esprit. L'ignorant qui le regarde s'émeut, trouve en soi, pour l'admirer, un sens qu'il ne se connaissait point. L'homme savant dans les arts , chaque fois qu'il le considère , reconnaît avec étonnement qu'il n'en avait point encore senti toute la perfection ; plus il a de connaissances, plus il y découvre de vérité , de finesse , de grandeur , de beautés toujours nouvelles. Prodigieux effet, et de la sublimité de la pensée, et de la fidélité de l'imitation dans l'art statuaire : voilà le génie !

ÉMEB1C david. Recherches sur l'art statuaire , ouvrage couronne par l'Institut en 1822.

LE LA0COON.

Saisi par d'énormes serpents qui l'enchaînent , qui l'oppressent, qui sont prêts à l'étouffer ; plein d'une vigueur que la force des serpents surmonte, et qui doit bientôt défaillir, Laocoon , dans cette lutte mortelle, fait voir, par des mouvements énergiques, mais décents et retenus , la grandeur de son âme et son respect pour les dieux. Les nœuds que forment les serpents autour de ses fils , les soulèvent et les attachent contre lui : il ressent leurs souffrances. Ses yeux cherchent le ciel , sa douleur est profonde ; elle est noble. Il se plaint , il ne crie pas. Dans le soulèvement et la contraction de tous ses muscles, la vérité, la beauté des formes n'ont été altérées en rien. La vie et la douleur circulent dans tous ses membres, et tous présentent l'image de la beauté. Les sentiments différents qui agitent les enfants et le f père produisent des mouvements variés , qui dé-

veloppent partout des beautés nouvelles. L'artiste est arrivé , par conséquent , au sommet de l'art, puisqu'il a excité la pitié , l'amour et l'admiration par la représentation fidèle de la vie , de la beauté, de la douleur et de la vertu *.

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