L'APPORT ANGLO-SAXON
Messieurs,
Nous nous trouvons en présence de deux théories hostiles à Tinfluence du principe septentrional. La première, dont l'abbé Dubos a résumé d'une manière générale et au point de vue politique les doctrines dès le xviii'' siècle, prétend que l'apport germanique a été
1. La même enveloppe contenait l'indication de ces trois leçons sur la couverture. La 18° leçon, qui se passa entièrement en projections, et la 19" leçon furent consacrées à l'étude de l'art Scandinave. Nous en donnons un résumé d'après des notes prises au cours, et nous publions en appendice trois listes de monuments trouvés dans les papiers de Courajod.
" Ce n'est pas nous éloigner de notre art national que d'étudier l'art Scandinave. Le sentiment barbare pénétra profondément en France : la Normandie et tout l'Ouest en reçurent l'empreinte. Mais il ne borna pas là son influence ; certains chapiteaux de Saint-lîénij;ne de Dijon, appartenant aux plus anciennes constructions du xr siècle, témoijinent combien cet art Scandinave et indien avait pénétré en Bourgogne. On a trouvé également au Puy des chapiteaux de conception absolument septentrionale. Il est inadmissible que cet art soit, comme on l'a prétendu, une continuation ou une simple cori-uption de l'art gréco-romain.
" L'art grec a éliminé le plus qu'il a pu le grotesque et le monstrueux : de la tête de Gorgone des temps archa'iques, il a fait au v° siècle la belle tète de Méduse. 'N^oyez au contraire, avec quelle verve les formes monstrueuses se développent dans l'art barbare et par exemple les musiciens sculptés à l'extrémité des poutres de la vieille église de Northamplon. Il y a au musée d'Avignon, un superbe chapiteau, que l'on peut dire de conception Scandinave, et qui montre cet art barbare arrivé à un degré supérieur de culture.
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nul. Rien, d'après cette doctrine, ne s'est l'ait que par l'inspiration du Midi et de l'art classique. Il n'y a pas à tenir compte de la personnalité barbare. Dans la matière qui nous occupe, il y a eu un art classique et des déf,''énérescences de celui-ci dont il faut avoir pitié. Ces déf^énérescences ne contiennent aucun principe spécial. Elles ne constituent qu'une intermittence dans le rayonnement de la culture classique. Pour le dernier et actuel représentant de ces théo-
" Dans beaucoup de vieilles églises de la Norwèjïe, datant du x" au xi" siècles, on trou\e. notamment siu' des portes de bois, de très beaux entrelacs qui ressemblent beaucoup aux ornements irlandais (Porte de l'éfirlise de Tind. llfi3-ll,S0\ On y Aoit représentées les léfiendes de Sigurd et du roi Gunnar. J^es mêmes traditions sur Sif^urd et sur Gunnar au milieu des serpents sont sculptées sur des stalles d'églises et sur le portail ou sur les portes d'anciennes églises en bois qui subsistent encore dans plusieurs contrées de la Xorwège.
« L'épisode de Gunnar dans la fosse aux serpents est représenté même sur les fonts baptismaux en pierre de l'église de Noriim.. Comme les armes, les parures et les ustensiles de cette époque, plusieurs pierres runiques sont en outre ornées de figures soigneusement gravées dans le dur granit et représentant des tètes d'animaux ou même des tètes hvmiaines et fantasticpies etfiissi des entrelacs de dragons et de serpents. De toutes les pierres runi(|ues du Nord, les deux plus remarquables sont celles qui, consacrées à la mémoire du roi Gorm et de la reine Thyra se trouvent encore debout entre les deux j>uissants tertres de .Tellinge. Sur la plus large de ces deux pierres que le roi Ilurald fit ériger en souvenir de ses ancêtres, l'inscription runique célèbre les mérites de Hurald, qui réunit sous sa domination unique le Danemark et la Norwège et introduisit le christianisme dans ces royaumes.
H Chose vraiment singulière, les ornements qui recouvrent la garde de l'épée dite de Charlemagne, sont jjareils aux entrelacs et aux monstres Scandinaves.
« Parmi les motifs les plus typiques de l'art scandina\e, la porte de l'église d'Urns à Sogn (fig. 174 de Ruprich-Robert) avec ses enchevêtrements de serpents. Une chaire d'évéque (du xn' siècle) dans l'église de Gulbraudsdalen permet aussi de se rendre bien compte du sentiment décoratif se])lentrional, surtout si on la comi^are au fauteuil de ré\ê(|ue Brinolf III, dans l'église de Rusby (Suède\ qui est d'origine byzantine. Dans le midi, lentrelac et l'enroulement ont perdu le caractère emporté et fantastique de l'ornement Scandinave; le végétal, la grappe de raisin, la marguerite, — éléments syriens par excellence — viennent s'y mêler. Le point de départ est toujours l'Orient, mais ce qui dans le Nord s'exaspère et s'exalte, se ])ondère et devient « raisonnable » dans le Midi.
« Pour montrer les pénétrations se]>tentrionales dans l'Italie, un ciborium de Latran, datant de 795-816, est un bon exemple. Les entrelacs de la bordure d'origine irlandaise s'y mêlent anx marguerites d'origine sj'rienne et méridionale. Le ciborium conservé à Ravenne et datant de 802 environ, appartient au courant méridional byzantin.
« Rôle des Irlandais, de saint Colombanet de saint Gall. connue projiagateurs de l'influence septentrionale. »
I,a 20» leçon esl à peu près comiilète.
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ries, les entrelacs et le style ornemental de l'époque mérovinf;ienne et de l'époque carolint'î'ienne ne sont que la copie maladroite et ig:norante des mosaïques romaines.
La seconde théorie reconnaît l'existence de la pénétration indogermanique; mais c'est pour déclarer qu'elle n'a fait que détruire.
C'est l'opinion soutenue par M. Moreau de Jonnès.
Ligez : La France avant ses premiers habitants et origines nationales de ses populations, par A. Moreau de .Tonnes, membre de l'Institut. 1856. M. Moreau de Jonnès confond d'abord les Germains et les Scythes : ensuite il a osé écrire ce qui suit : « Animés par l'esprit de destruction dont les Huns d'Attila, les Arabes de Mahomet et les Tartares de Genj^iskan eux-mêmes n'ont pas égalé la fureur, les peuples barbares qui passèrent le Rhin au v" siècle, furent les plus funestes de tous les conquérants du monde. Ils firent rétrograder le genre humain, en anéantissant les lumières de l'antiquité et en léguant à l'Europe mille ans d'ignorance et de servitude. »
P. 330 : <( L'existence de cette race germanique, depuis le commencement de la confédération franke jusqu'à l'extinction de l'empire carolingien, se prolongea plus de 1200 ans {sic), c'est-à-dire le double de la domination romaine, mais avec cette différence que les Francs apportèrent la barbarie et les Romains la civilisation. »
C'est, moins le talent, la théorie de Littré, de Guérard et de l'ancienne université.
A propos de la civilisation anglo-saxonne et indo-germanique qui est en cause, je ne répondrai à cette double théorie générale que par une phrase éloquente de Montalembert, que, au point de vue de l'art, je m'approprie et dont je me charge de justifier toutes les expressions et toutes les conséquences :
« Le droit civil de Rome, a dit Alontalembert, dont le joug pèse encore, après dix-huit siècles écoulés, sur la France, l'Espagne, l'Italie et l'Allemagne, a sans doute régné en Bretagne, pendant l'occupation romaine ; mais il en a disparu avec le régime des Césars. Ses malfaisantes racines n'y ont jamais enlacé, étouffé ou empoisonné les vigoureux rejets de la liberté domestique, ciA'ile et politique. Il en est de même pour tout le reste. Pas plus dans les institutions que dans les monuments de la Bretagne, Rome impériale n'a laissé aucune trace de sa hideuse domination. La langue et
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les mœurs lui ont échappé comme les lois. Tout ce qui n'est pas celtique y est teutonique. »
Cela fait du bien de constater que telle était la pensée de Montalembeii ! et je suis au cœur de mon sujet puis(|u"il saj^it de sa\ oir si la décoration celtique, irlandaise et anj^lo-saxonne n'est pas autre chose quun apport de Rome.
J'ai montré par nos dernières séances de projections le caractère de l'art septentrional de la décoration, sa personnalité, sa liberté. La persistance de son caractère propre depuis les origines jusqu'aux temps chrétiens, vous la connaissez maintenant.
Cet art septentrional s'est développé spontanément, automatiquement en quelque sorte, sans qu une communication du principe des entrelacs ait eu besoin de lui être apportée par la voie méridionale et le courant byzantin. Du moins, ce courant n"a-t-il pas été la source première, unique et déterminante. Il y a eu simplement supertélation. L'art septentrional des Irlandais, des Saxons, des Francs, des Scandinaves, est un art de race.
Il est probable que le dragon d'Eiby et les images analogues de serpents aux queues élégamment enroulées sont des formes spécialement septentrionales, des réminiscences du paganisme des anciens Scandinaves.
Nous savons en effet que, chez les anciens Scandinaves, les figures de lindormes et les entrelacs de serpents étaient particulièrement en faveur et que les objets datant du dernier âge de fer sont le plus souvent ornés de ces figures caractéristiques d'un dessin hardi, qui semblent rappeler le Midgardsorm, serpent qui passait pour entourer la terre. On en voit par exemple sur le gobelet en argent de la reine Thyra et dans les sculptui'es de son caveau sépulcral à Jellinge ; sur beaucoup de châssis de portes dans les églises norwégiennes en bois des xn*' et xni'' siècles ^.
De plus, par un fait social, le développement du christianisme dans l'Irlande et la Grande-Bretagne, les principes de l'art du Nord ont reflué tout à coup vers le centre et même vers le midi de l'Europe. Le christianisme, entré latin ou gallo-romain dans les Iles
1. Mémoires de la Société des antiquaires du Nonl. nnin elle série. IN71. p. 3SN. — P'if;iircs énigniatiques (riioninios et daniiuaux.
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Britanniques, en est sorti, au point de vue de lart, sous une forme toute difFérente, essentiellement septentrionale et absolument personnelle et particulière, à savoir ; la construction en bois et la décoration furibonde des entrelacs indo-§^ermaniques,
I^e pôle de l'orientation intellectuelle et morale sembla véritablement retoui'ué dans le nord de l'Europe pendant le vu'', le vni*^, le ix'' et le x" siècle.
Il n'est pas surprenant de voir, sur tout le continent, le succès de l'ornement irlandais ou anglo-saxon, tel qu'il s'était ratEné et spécialisé dans la Grande-Bretagne. 11 fut popularisé surtout par la propagande religieuse de l'Angleterre et de l'Irlande dès que celles-ci eurent été converties.
Parla ferveur de leur foi et le zèle de leur prosélytisme, ces deux îles furent alors les plus fécondes des colonies de Rome. Elles se ruèrent avec douceur sur ce qui restait encore de peuplades païennes pour les christianiser.
Envoyé en Angleterre par le pape Vitalien en 668, avec le moine Adrien, pour être archevêque de Cantorbéry, Théodore organisa plus fortement l'église saxonne. « Grâce à lui, dit textuellement Mignet, les études fleurirent dans les monastères anglo-saxons, au point que l'île de Bretagne devint, au vni^ siècle, un centre littéraire aussi important que l'Italie elle-même. Elle eut un grand nombre de ces asiles spirituels ouverts aux femmes comme aux hommes et dans lesquels s'enfermèrent volontairement des filles de rois et huit rois saxons eux-mêmes... De cette grande école sortirent à la fois les hommes les plus célèbres du siècle, par leurs ouvrages, tels que Bède et Alcuin, les apôtres de la Germanie et les régénérateurs littéraires de la Gaule. «
(Sur l'importance intellectuelle et littéraire de l'Angleterre au vn*" et au vui'" siècle, voir Mignet, Mémoires historiques, La Germanie au VIII' et /A'*' siècle. — Sa conversion au christianisme, et son introduction dans la Société civilisée de l'Europe occidentale.)
Le plus célèbre des missionnaires anglais fut saint Colomban, disciple de Courgall. Il quitta le couvent de Bangor fondé par son maître et où il avait été élevé, et il s'embarqua pour la Gaule avec douze compagnons au nombre desquels était saint Gall. Il construisit le fameux monastère de Luxeuil qui devint l'école de toute la Gaule du nord.
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« Il est sûr, dil le Père Cahier '. que Tlrlande apparaît loul d'un coup comme une création magique à la lumière de l'Evangile. Chrétienne au a'' siècle, déjà au vi" et au vu'' elle est l'île des saints et des savants. »
En même temps que la miniature l'ranque on voit apparaître la peinture irlandaise sur parchemin. Celle-ci rompt ouvertement avec la tradition latine. C'est le génie du nord pénétrant avec elFraction dans le domaine de l'art chrétien. Dans les miniatures irlandaises toutes les règles organiques du grand art semblent dissoutes. La figure humaine se réduit à un assemblage monstrueux d'ornements calligraphiques qui vont bâiller en gueule de serpent ou pointer en queue de dragon, d'enroulements et d'entortillements qui s'enlacent et se délacent sans trêve ni repos. C'est un dévergondage qui échappe à toute vraisemblance. L'évangéliaire de Saint- Wilebrood (Bibliothèque Nationale) compte parmi les plus vieux et les plus intéressants spécimens du genre ; il date du commencement du vni" siècle. L'évangéliaire anglo-saxon connu sous le nom de livre de Cathbert est orné d'enluminures du même style et de la même époque. On trouve enfin d'autres ouvrages analogues, datés des vni'', ix'^ et x'' siècles, dans les bibliothèques d'Angleterre et dans celle de l'ancienne abbaye de Saint-Ciall, qui était une colonie de moines irlandais.
M. Jubinal a fait remarquer que les miniatures de Saint-Gall otîriraient de curieux renseignements pour l'histoire de la musique instrumentale au moyen âge. La passion des Irlandais pour la musique est un fait connu. La harpe fait encore partie des armoiries de l'Irlande.
Si vous voulez, je vous parlerai un jour de la musique qui n'a jamais cessé, au moins depuis le ix'' siècle, d'être un art essentiellement septentrional et germanique.
« Mais, ajoute le Père Cahier, dans le mémoire cité tout à l'heure -, il y avait aussi à faire observer ce qui n'a été bien mis en lumière qu'assez récemment, à savoir : l'originalité bizarre transmise par la verle Enn h presque tous les scriploria issus de la souche hiber-
1. .\niirp;iii.r inélarKjes d'nrrliéoloyie, tome consacre aux I}ihllnlhè(iii(.'S, p. 1 1 1 .
2, Ihitlem. ]■>. 113. note 1.
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noise. Disons donc que le caractère de cette calligraphie et de ces miniatures est un caprice de parti pris ; et que l'on y vise par-dessus tout à être baroque par principes. Couleurs, enchevêtrements de lignes et de figures, semblent avoir pour motif fondamental l'intention fixe de faire bande à part.
« Ce n'est pas le beau qu'on y cherche, mais le drolatique ou du moins l'étrange. Les manuscrits anglo-saxons se ressentent bien un peu de cette manie à l'originalité. »
Donc la personnalité de l'art irlandais ou anglo-saxon ne peut être niée.
(I En Italie, la fondation de Bobbio ' par saint Colomban est, à elle seule, un fait de la plus grande conséquence ; d'autant que cette abbaye se maintint longtemps dans une réputation de science incontestable. L'école de Pavie et l'intendance de l'école lombarde, confiées à Albinus et à Dungal par les empereurs carlovingiens, est un autre fait indubitable que Tiraboschi n'entreprend point de nier, malgré la susceptibilité de son patriotisme. Donalus, irlandais encore, paraît avoir enseigné dans la basse Italie, et devint évêque de Fiesole ; saint Catald occupa le siège de Tarante. »
Je prouve ainsi la pénétration du Midi par le Nord, par l'Irlande notamment.
M. Albert Lenoir, dans Uarchileclure monastique^ a même pu aller jusqu'à supposer que l'art des entrelacs avait été apporté par le Nord au Midi.
D'autre part, la question de l'origine anglaise ou septentrionale des entrelacs n'est plus douteuse après les beaux travaux de M. I^éopold Delisle sur la paléographie carolingienne.
Linfluence irlandaise est nulle en ce qui concerne l'écriture proprement dite. Mais M. Léopold Delisle déclare textuellement dans un de ses mémoires sur VEcole calligraphique de Tours au IX^ siècle, que, ci pour apprécier la décoration de certains livres carlovingiens, il faut tenir grand compte de l'intluence irlandaise ou saxonne ».
Abordons les monuments de pierre portant des entrelacs. Les monuments en pierre des environs d'Inverness n'ont pas dç date certaine, de date résultant d'une inscription,
l. Ibidem, p. 113,