‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 64 sur 140 · SUR LA PÉRIODE CAROLINGIENNE · texte numérisé non relu

SUR LA PÉRIODE CAROLINGIENNE

Mesdames, Messieurs,

Nous ferons aujourd hui une sorte tl inventaire de 1 état actuel de nos connaissances sur les matières que je dois vous enseigner celte année.

Nous dresserons une manière détat de lieux, comme on dit dans le lang-age du droit, à propos des locations d'appartement. Nous pourrez ainsi, à la lin de Tannée, vous rendre compte, par la comparaison, de ce que nous avons trouvé au moment où nous nous sommes installés ensemble dans la question, et de ce que nous y laisserons au moment où nous la quitterons. J'ai l'honneur de prévenir notre propriétaire, c'est-à-dire l'opinion publique, que le chapitre des réparations locatives ne sera pas mince. Je suis un mauvais locataire et j'ai l'intention de faire beaucoup de dégâts dans l'appartement.

Laissez-moi faire cette comparaison ; elle me sera fort utile.

Il faut toujours agir honnêtement. L'enseignement doit être

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absolument sincère. Il ne lui est pas permis de se l'aire accepter par supercherie. 11 n'a pas le droit de dissimuler hypocritement ses tendances. Je ne dois rien vous laisser ignorer des prétentions de mon enseignement de cette année, du but que vise cet enseignement. C'est une question de conscience avant d'être une question de science.

J'ai déjà commencé l'année dernière et je veux continuer cette année à vous montrer la prédestination de l'art occidental à subir l'influence byzantine dès le berceau de l'art chrétien. Je veux ruiner une grande erreur, à savoir la latinité primordiale, la prétendue latinité d'origine de notre art occidental.

Ma situation est bien difficile. Il me faut remonter un courant, marcher contre vents et marée. Je serai peut-être noyé dans cette tempête. Peu importe I je ne me préoccupe que d'une chose, faire mon devoir.

J'ai contre moi, non seulement toute l'opinion publique, tous les livres, toute l'opinion de seconde main, tout le sentiment de ceux t|Lii ne pensent pas par eux-mêmes, et c'est le plus intoléi'ant des sentiments; j'ai encore contre moi l'opinion des Maîtres, c'est-à-dire des inventeurs d'opinions.

Quicherat d'abord.

Quicherat, hélas! n'a jamais admis explicitement la pratique de l'art byzantin en Finance avant les temps Romans. C'est désolant ! Mais c'est un fait incontestable.

Je ne discuterai pas irrespectueusement mon maître. Rassurezvous. Mais, au contraire, je manquerais de respect à sa mémoire si, dans une question aussi grave, j'alfectais de considérer son opinion comme une quantité négligeable. Quand on est forcé de n'être pas avec lui, il faut dire pourquoi on se permet de se séparer de lui. De plus, je devrai lui arracher des aveux et des confirmations de mon sentiment personnel.

C'est lui qui m'a appris à conclure, en apparence, contre lui, mais en réalité, conformément à certains principes que je tiens de lui et que je ne fais que développer suivant sa méthode, en tenant compte des incessants progrès de la science.

Cependant ce noble esprit avait tout pressenti. C'est lui qui aurait affranchi la France d'une funeste superstition, d'un fétichisme grossier, s'il avait pu s'arracher lui-même à l'embrigadement de la

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pédagogie classique. Il m'a laissé sur les bras une tâche ingrate que seules sa ferme et nette intelligence, sa haute et fière indépendance pouvaient mener à bien.

Quicherat, me direz-vous, ne s'occupa que d'architecture.

Sans doute, mais si vous adoptez complètement son système au point de vue de larchitecture, il vous sera bien difficile de ne pas incliner à nier le mien en sculpture. Car presque toute la sculpture mérovingienne et carlovingienne fait partie intégrante de l'architecture. La question que j'ai à traiter devant vous se trouve donc jugée d'avance dans un sens diamétralement opposé à celui qui est le mien et que je crois le vrai. Ce n'est pas de ma faute si je ne peux m'avancer que le pic à la main.

Je veux et je peux d'abord relever dans de très justes observations de Quicherat lui-même des arguments contre son propre système de l'origine purement latine du Roman.

D'abord Quicherat, contrairement à ce que prétendait Ramé, accepte et admet le caractère carolingien de la cathédrale d'Aix-la- Chapelle. A propos des arcs-doubleaux saillants dans les voûtes et dans les cintres des baies, Quicherat s'exprime ainsi [Mélanç/es II : archéologie du moyen âge, p. 141) :

>i .Aux collatéraux d'Aix-la-Chapelle, le système est complet. Là, tous les compartiments d'arêtes sont assis sur des membrures puissantes qui, à leur tour, ont pour appuis des pilastres posés, les uns derrière les pieds droits des grandes arcades de l'octogone, les autres contre le mur de clôture. Un antiquaire célèbre, qui a émis bien des idées justes sur les monuments de toutes les époques. M. J.-G. Schweighœuser, fut frappé au possible de cette disposition de l'église carlovingienne. Non seulement il constata le fait, auquel personne n'avait donné d'attention avant lui, mais il se laissa aller en voyant cela, à la réflexion « que les arcs-doubleaux et les tores formant des nervures grossières qui s'appuient composent peutêtre l'élément le plus essentiel du système postérieur. » (Vous trouverez ce texte dans les Observations sur quelques monuments des bords du Rhin, article inséré dans les Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie, année 1826).

« On pouvait mieux dire, ajoute Quicherat, mais non mieux penser. »

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On voit donc qu'au fond, inconsciemment peut-être, Quicherat reconnaît dans le Byzantin de Bavenne dont émane la construction de l'église d'Aix-la-Chapelle, c'est-à-dire dans /'ar/ néo-grec, une certaine origine très perceptible du Roman.

En cela, pour une très large part, et j'insiste sur celte pensée, Quicherat reconnaît involontairement l'influence orientale, même dans une question de structure et d'architecture,

La thèse que je soutiens, moi, à propos de la décoration et de la sculpture seulement, n'est donc pas si violemment en contradiction avec son sentiment. Quicherat aurait très clairement compris la question des origines, si cette malheureuse idée de la filiation exclusivement latine de l'art Roman ne l'avait aveuglé.

Quicherat nie absolument, en doctrine, l'influence byzantine aux temps mérovingiens et carolingiens.

Ecoutez-le :

u On ne sait si la mode byzantine a trouvé grande faveur dans l'Occident, à l'époque barbare. »

En professant cette opinion qui, même sur le terrain réservé de l'architecture, ne pourrait se défendre aujourd'hui, Quicherat n'a visé que l'architecture. S'il avait eu le temps d'étudier la sculpture, la vérité lui aurait sauté aux yeux. Le livre de Cattaneo est une admirable réfutation. Mais enfin Quicherat a nié, avec un ton de nonchalance qui témoigne de la profonde méconnaissance qu'il avait de la question.

Quicherat lui-même, après avoir dit, page \'M du 2* volume cité plus haut : « qu'on ne peut pas se dissimuler qu'il y a dans l'église d'Aix-la-Chapelle une tendance au Roman », reconnaît dans une certaine mesure que le style byzantin a fait école en France. Mais il est tellement absorbé par son parti pris de latinisme qu'il ne veut considérer les conseils du Byzantinisme, de l'Hellénisme, que comme une exception à la règle. Il ne peut pas méconnaître l'existence de ces monuments qu'il déclare exceptionnels, mais il les écarte par toutes sortes de fins de non recevoir. Les idées préconçues ! Quel fléau !

" La cathédrale d'Aix-la-Chapelle, dit Quicherat [ihid.], fut plusieurs foisimitée en petit dans le cours du i\° siècle. »

i':tat DI-: i/opimon sir les socrces de i. art roman "295

Et alors l'ég-lise de Germigny lui vient immédiatement à la pensée. Voici comment il s'en débarrasse :

u Nous ne placerons pas au nombre de ces imitations l'église de Germigny, quoique l'auteur des miracles de saint Maximin nous la donne pour telle. N'ayant pas de coupole, elle manque du trait nécessaire pour ressembler à son modèle. >>

C'est une mauvaise raison. Je dirai plus tard pourquoi: je citerai le texte formel des miracles de saint Maximin. La pensée de l'existence des coupoles et des églises à coupoles en France le gêne encore, préoccupé qu'il est, à priori, de la source unique, nécessaire, purement latine. Car il n'a pas entrevu, dès l'origine, le dualisme de l'inspiration chrétienne dans les pi'incipes de construction. \"oici comment il écarte ces témoins embarrassants :

«I II n'y a rien à dire ici des reproductions en grand de l'église d'Aix-la-Chapelle, qui sont ou furent toutes postérieures à l'an mille, et accommodées au système roman, comme la rotonde aujourd'hui détruite de Saint-Bénigne de Dijon, comme les polygones encore existant d'Ottmarsheim (Haut-Rhin) et de Rieux-Miuervois (Aude) ». [Ibidem. \

Miis, au contraire, il y a beaucoup à dire et Quicherat n'en dit pas un mot

Quicherat ici est victime d'un excès de critique. Il devient formaliste. Des arguments, pour être produits doivent être, suivant lui, précédemment admis à se produire; il récuse tous les témoins qui ne sont pas nés avant l'an mille et il devient ainsi l'esclave de sa procédure : il se prive des avantages et des bénéfices d'une enquête générale et universelle. Il ne veut pas tenir compte defrenseignements de seconde main, des indications fournies par les fils de ces témoins antérieurs à l'an mille. Cependant tous les moyens sont bons pour connaître la vérité. Si je trouve en F'rance, dans un monument postérieur à l'an mille, un principe qui se rencontrait déjà dans un édifice élevé en 800, j'en con -lus justement qu'il y a transmission d'une époque à l'autre, quand bien même je n'aurais pas de témoins qui vinssent m'atlirmer que la tradition s'est faite régulièrement, méthodiquement, judiciairement, par-devant notaire. Il y a eu communication en fait ? cela doit suffire. C'est une mauvaise chicane d'exiger que cette communication soit prou-

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vée en droit, et Quicherat, clans son système absolu, par une tendance naturelle de son esprit, lui qui était l'homme libéral par excellence, Quicherat aurait été l'adversaire des démonstrations d'évidence des vérités de fait. Il aurait été avec l'inquisition contre (ialilée !

Ce point de fait qui crève les yeux, c'est que certains principes dont on constate l'existence et raftirmation dans les constructions postérieures à l'an mille et accommodées au style roman, comme la rotonde de Saint-Bénigne de Dijon, comme les polygones d'Ottmarsheim Haut-Rhin) et de Rieux-Minervois (Aude» existaient déjà à l'état de tendances dans l'Elglise d'Aix-la-Chapelle. Ce dernier point est admis et proclamé par Quicherat.

Pourquoi n'a-t-il pas voulu aller plus loin? C'est qu'aveuglé par son parti pris de la source unique latine et basilicale, il n'a pas voulu tenir compte des principes grecs, des principes byzantins apportés en Gaule et dans lOccident dès le début par l'art oriental. C'est qu'il n'a vu que Rome et son influence, à une époque où Rome et soninfluence ne comptaient presque pour rien et ne se survivaient que dans les procédés matériels de la main-d'œuvre et de la construction. C'est parce que Quicherat a méconnu cette profonde orientalisation et byzantinisation de la Gaule et de l'Italie que je vous ai prouvée l'année dernière.

Quicherat avait codifié ses admirables recherches avant les belles découvertes de M. de ^'oguë.

Il n'a pas pu comprendre non plus qu'il y avait eu un art, un style néo-grec ou byzantin en Italie, dès les six premiers siècles de l'ère. \'ous verrez qu'il confessera plus loin qu'il ne connaissait pas l'Italie.

Quicherat a mis au compte de l'art latin toute l'évolution byzantine des arts italiens antérieure aux temps romans. Il a méconnu le caractère byzantin de l'Ecole lombarde et l'iniluence byzantine s'exerçant |en France dès les Mérovingiens et surtout sous les Carolingiens .

Quicherat prenait tout cela pour de l'art latin pur, tandis qu'aux temps mérovingiens et carolingiens, il ne subsistait de latin ou de romain que le plan basilical toujours en vogue et les procédés

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d'exécution matérielle de la maçonnerie, procédés conservés par les corporations.

Quicherat n'a pas connu la preuve de la pénétration byzantine directe établie par l'existence de la sculpture des sarcophages du sud-ouest; il n"a pas connu l'existence de l'école lombarde dans ses rapports avec l'école byzantine ou du moins il n'a pas pu ou n'a pas voulu en tenir compte.

Quicherat a négligé de tenir compte des communications de peuple à peuple, communications à la suite desquelles certains principes de l'école byzantine — devenue, par le contact avec les barbares, l'école lombarde. — se sont transmis à la Gaule et notamment à la Normandie, comme Ruprich-Robert la démontré.

Aujourd'hui on ne peut pas comprendre l'art roman sans avoir auparavant étudié l'art byzantin et l'art lombard, de même que lart du Nord.

Quicherat, dans le dernier état de sa pensée, avouait avec son entière loyauté qu'il ne connaissait pas l'Italie, Quicherat subodorant, passez-moi l'expression, l'importance de la question lombarde, avant quelle ait été traitée à fond par M. de Dartein, par Ruprich- Robert et par Cattaneo, Quicherat nous révélait ainsi les inquiétudes de sa conscience et nous laissait voir qu'il tremblait pour sa théorie de la latinité primordiale et nécessaii^e.

J'en étais là de ces réflexions quand lundi soir, à sept heures, je précise, un ami me communiqua un mémoire du plus brillant élève de Jules Quicherat, sur les fouilles récentes de la Basilique de Tours. Je n'ouvris pas sans émotion le travail de M. R. de Lasteyrie. Allais-je y trouver la confirmation ou l'infîrmation préventive de mes sentiments sur l'existence d'une construction carolingienne, construction qui m'avait été révélée par un monument publié par Quicherat en 1875, mais dont le maître n'avait pas songé à se servir et qu'il n'avait pas interrogé ? Allais-je comptei' un contradicteur de plus, ou bien, dans le cas si désirable d'une conformité de sentiments, serais-je obligé de reconnaître qu'une découverte due à de certains procédés inédits, et à laquelle je tiens beaucoup, avait été faite par un autre et que le monument resté muet pour Quicherat avait trouvé un autre confident que moimême ?

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Une double joie a succédé à cette émotion. M. de Lasteyrie n'a pas traité particulièrement et spécialement la question de la latinité sur laquelle d'ailleurs au point de vue où il se plaçait, il n'avait pas à se prononcer. La question reste d-oac ouverte de ce côté. En second lieu, dans une mapstrale dissertation, il établit suivant loules les règles de la plus rigoureuse démonstration scientifique, par une voie toute différente de la mienne, par l'architecture, que la Basilique de Tours a passé par un état carolingien.

Quel bonheur ! Aux partisans des vieilles méthodes, aux incrédules, je pourrai opposer l'autorité du successeur de Jules Quicherat.

Et puis quel autre bonheur ! ma découverte est restée vierge. Or, écoutez-moi aujourd'hui en confidence.

Je suis parvenu, par l'étude exclusive et intensive de la sculpture, à isoler l'élément spécial et caractéristique du décor carolingien et à pouvoir prouver ensuite sa parenté plus ou moins directe, plus ou moins immédiate avec l'inspiration orientale. Je cultive cet élémentdu décor carolingien comme on cultive un microbe pathologique. Je l'ai domestiqué, je vous démontrerai que c'est un principe d'origine, de famille orientale et grecque.

Je lai recueilli en France sur d'innombrables fragments d'architecture sculptée. J'en possède des centaines de photographies. Je vous les ferai connaître en temps utile.

En ce qui concerne Saint-Martin de Tours, j'ai rencontré un microbe révélateur sur un morceau de plâtre qui ne mesure pas '20 centimètres carrés. Je ne connais pas même en nature ce moellon, dont l'existence m'a été notifiée par une photographie en réduction de Mgr Chevalier et par la gravure que Quicherat en a fait exécuter. Eh bien ! grâce à une théorie qui vous sera communiquée cette année, la simple vue de ce fragment m'a permis d'un seul coup d'œil, sans rédiger de mémoire, de conclure d'une manière générale absolument comme M. de Lasteyrie

Je suis très fier de ce résultat.

Je continue à faire l'inventaire des connaissances de notre temps sur la question qui nous occupe, en mettant en parallèle les connaissances que je voudrais leur voir substituer.

N'oyez quel est mon embarras ! Dans la pensée de ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pénétrer, comme je viens de le faire,

liTAÏ DE I. (ll'IMON SI H LES SOIRCES DE E AHT ROMAN

jusqu'au fond de Topinion de Jules Quicherat, on dira que d'avance mes propositions se trouvent condamnées par sa doctrine. D'autre part, vous voyez combien cette doctrine est sujette à caution et combien, sur certains points, elle manquait de bases. L'auteur avouait n'avoir pas comparé. Il a pratiqué la science que j'ai qualifiée de cellulaire. Il a volontairement dédaigné de se renseigner auprès des monuments italiens, d'origine lombarde, nés sous l'inspiration byzantine. V'ous verrez ce que je leur ferai dire à ces monuments. Bien plus ! il n'a pas même voulu admettre aux honneurs de la discussion les renseignements que nous offraient les monuments de l'Asie Mineure. Il les a défiés. Vous jugerez peutêtre que c'était imprudent en écoutant leurs sincères dépositions et leurs réclamations légitimes.

Ce n'est pas tout. L'appui d'un autre maître va encore me faire défaut. Je ne peux pas mappuyer sur \'iollet-le-Duc. VioUet-le- Duc a entrevu la vérité dans plusieurs passages du Dictionnaire ; il ne l'a pas proclamée, et en somme, même dans la dernière expression de sa pensée, il semble avoir conclu contre ma proposition, ou du moins mes contradicteurs pourront puiser des arguments contre moi dans Viollet-le-Duc.

(i En France, vers le x^ siècle, dit Viollet-le-Duc (voir l'Art russe, p. 32), l'élément gallo-romain, qui dominait alors aussi bien dans la structure architectonique que dans l'ornementation, est étouffé peu à peu sous l'influence de l'art byzantin, dans le Midi particulièrement, et scandinave-asiatique, dans le Nord.

H Ce que nous appelons le Roman en France, n'est, à tout prendre, qu'un apport asiatique sur un fonds romain. La structure quasi romaine subsiste avec une certaine persistance dans les provinces du Nord ; mais dans l'Ouest, la structure byzantine exerce une grande influence et modifie profondément l'architecture, pendant qu'au Nord, au Centre, à l'Ouest et au Midi, l'ornementation galloromaine disparaît presque simultanément. »

L'ornementation gallo-romaine, le fonds romain dominant avant le xi^ siècle, dit ^'iollet-le-Duc ! C'est désolant !

Que fait-il donc des sarcophages du Sud-Ouest?

Que fait-il donc de toutes les sculptures dont je vous révélerai

300 ÉTAT DE l'opinion SUR LES SOURCES DE l'aRT ROMAN

lexistence cette année? Il ne les a pas connues Constatons cela

sur l'inventaire. Là encore il y aura des remaniements à opérer.

Messieurs, nous sommes ici, dans notre enseignement, comme en famille. Vous m'avez toujours permis de parler avec abandon. C'est une récompense de mon dévouement absolu pour vous, dévouement dont jespère vous donner encore des preuves. Laissezmoi encore aujourd'hui penser tout haut et m'exprimer sans méfiance, comme on le fait avec des amis.

]']h bien ! je vous avoue que vis-à-vis du dehors je suis obligé de jouer serré et de tirer un reçu de tout ce que j'apporte dans lappartement donl je vous ai parlé en commençant. Comprenez bien ma situation.

Si je produis un l'ait nouveau en contradiction avec la doctrine sur laquelle vit tout un bataillon d'archéologues qui prétendent régenter la pensée de notre époque, on s'indigne et on se récrie. Je reçois des injures. J'en ai là un paquet dans ma serviette. Je remercie les amis qui me les ont fait connaître. Mon propriétaire, c'est-à-dire l'opinion publique, qui n'a pas le temps de rien approfondir et qui fait partie du groupe des archéologues de comptes rendus, mon propriétaire alarmé n'est pas content. Il me reproche assez justement de bouleverser les aîtres de son appartement et les habitudes paisibles de sa maison. Il me fait payer le dérangement que je lui cause. Puis, quand je veux déménager de la question, en emportant le bagage que j'y ai introduit, il prétend que tout cela est devenu immeuble par destination ; il me conteste mon droit de propriété. Et après m'avoir contredit, on se sert contre moi de ce que j'ai apporté dans la maison et on continue à me critiquer. Vous me comprenez à demi-mol... J'ai intérêt à ce qu'on connaisse l'état primitif de la question.

Insulté d'abord, pillé ensuite. \'oilà le lot de l'enseignement public.

Si l'enseignement public ne contient que ce qui se trouve dans les livres et retarde sur eux, le professeur n'est pas exposé à ces désagréments.

Je considère, moi, que l'enseignement supérieur doit être fait de

ÉTAT DE l'opinion SUR LES SOURCES DE l'aRT ROMAN 301

première main et ne doit pas suivre, mais doit précéder l'opinion publique.

Viollet-le-Duc n"a pas cherché à démontrer l'exercice dune influence byzantine avant l'époque romane. Il n'a pas voulu remonter au delà du xe siècle. J'estime qu il a eu tort.

Je m'appliquerai, au contraire, à vous prouver que la communication entre l'Occident et l'Orient n'eut pas seulement lieu au xi'et au xii*^ siècle, mais quelle se lit d'une manière très complète et très générale dès le vi^ siècle et quelle se continua pendant tous les temps carolingiens.

L'inventaire, l'état de lieux que je suis eu train de dresser avec vous n'est pas une préoccupation qui me soit personnelle.

Un savant a pris la plume pour le rédiger, l'imprimer et le léguer à l'avenir, mais dans un tout autre esprit. On saura très exactement plus tard ce qu'a été dans les vingt dernières années du xix'" siècle, le dogme olllciel pédagogique sur la matière qui nous occupe.

M. Alfred Ramé a lu à la Sorbonne, dans la séance du 11 avril 1882, un mémoire très remarquable intitulé : De l'Elnlde nos connaissances sur Varchileclare carolingienne '.

Il faut que vous le connaissiez tous.

Cet article est la négation préventive, anticipée, de tout ce que j "aurai à vous exposer. Son auteur a déclaré que nous ne pouvions rien savoir actuellement sur lart qui a précédé les temps romans et il a recommandé de s'abstenir.

Donc au seuil de l'étude que j'entreprends cette année, se dresse un obstacle qui paraît infranchissable.

En elFet, conçu par un esprit d'une haute valeur, ce mémoire est très vigoureusement pensé et très fermement écrit. Mais il n'est pas l'iEuvre d'un archéologue ni d'un praticien.

Sans doute, la science peut en tirer quelques a\antages; mais il oITre en même temps de nombreux dangers.

Il suffirait à un écolier d'apprendre par cœur quelques passages de ce mémoire pour se donner la tournure d'un esprit fort et pour

1. Ce mémoire a été imprimé dans le liiillelin du Coniilé des travaux historiques et scientifiques, section d'arcliénloffie. année 1882, p. 185 à 213.

30*2 ÉTAT DE LCH'INION SIR LES SOLRCES DK l'aRT ROMAN

désarmer, aux yeux des demi-savanls, lérudit le plus perspicace. C'est une œuvre de négation. Nous lui opposerons une reuvre d'affirmation.

Pour parvenir à justilier sa proposition, qu'a t'ait Alfred Kamé dans son travail ?

S'est-il absorbé dans la méditation et dans la comparaison ? Estil allé se retremper et se désaltérer aux sources vives de l'analyse monumentale? A-t-il ceint ses reins pour le voyage de Compostelle ou pour celui de la Mecque ? S"est-il embarqué dans un pieux pèlerinage archéologique? A-t-il pris la besace et le bâton du Juil" errant? A-t-il été de monument en monument, de relique en relique, de porte en porte, se recommandant à tous les saints ou à tous les prophètes du Paradis, mendier fièrement sur les grands chemins, à la sueur de son front, le pain de la vérité?

Pas du tout.

Il n'a pas quitté sa chaise curule de magistrat. Ses plus longs voyages, au moment de la rédaction de son mémoire, n'ont pas toujours dépassé la longueur des rayons d'une bibliothèque.

Il a dressé des tiches de tous les monuments proposés par les livres comme carolingiens et il a cherché dans d'autres livres à démontrer qu il ne peut pas y avoir de monuments carolingiens; il a collectionné les documents qui sont de nature à faire obstacle à leur attribution.

Dès lors, à quoi servirait de se déranger et de se tourmenter?

La méthode préconisée par Ramé est une méthode funeste. Elle tend à décourager les observations et à ne tolérer que les calculs.

Je vais tâcher de définir et commenter pittoresquement l'esprit et la tendance du Mémoire, on peut presque dire du réquisitoire de M. Alfred Ramé, qui était un très éminent magistrat et avait été un très éloquent procureur général. Moi, pauvre avocat du client méprisé et condamné d'avance, je n'ai pas à me gêner vis-à-vis de l'accusation.

M. Ramé ne s'est pas dit : cherchons le Carolingien dans tous les monuments de la France, par tous les moyens possibles. Il y en a peut-être, attendons, observons! Pas du tout. Il a dit en substance : On se moque de nous quand on nous parle dart carolingien. Voici le relevé de tout ce que les livres sérieux ont donné.

KTAT HE LOI'IMUN SUR LliS SOLRCES DE L AKT ROMAN 'MVi

J"ai l'ait subir successivement à tous ces prévenus un sévère interrogatoire. Aucun de ces monuments n"a pu établir son identité par des pièces authentiques. Rien n'est prouvé. Donc il n'y a pas un seul monument carolingien ayant ses papiers en règle. Le carolingien en P'rance est un imposteur, un \agabond, un va-nu-pieds sans aveu, et j'invite la gendarmerie scientilique et les autres agents de la force universitaire ou académique à lui courir sus et à lui mettre la main au collet.

Le carolingien n'a pas d'existence légale; il ne peut pas ester en justice ni comparaître devant l'histoire. Le Gode n'a pas prévu son existence. Il n'a pas de place dans l'ordre social. Non seulement on peut l'ignorer sans honte, mais on doit même le considérer comme non avenu. Un érudit bien élevé ne peut pas fréquenter de pareils monuments. Savourons donc à son égard notre ignorance, car cette ignorance c'est de la critique, et rien qu'avec cette critique, en ne faisant rien et en niant tout, nous sommes bien plus forts, bien plus utiles à la science que les malheureux qui se donnent tant de peine pour chercher ce qu'il est impossible de trouver.

Dieu sait alors combien la tranchante théorie du procureur général a été cruellement appliquée et quelles gorges chaudes on a fait des infortunés érudits de province, dont le zèle quelquefois dépassait la critique et les moyens d'action, et qui maladroitement prêtaient le liane à la pédanterie.

Juger les monuments d'ensemble, par l'architecture et par les textes, est un grand danger. Dans ce système on ne tient pas compte des remaniements successifs. On attribue, en fait de sculpture et de décoration, à une même époque, celle de la réfeclion lies édifices, certains morceaux qui appartiennent au contraire à des époques absolument différentes.

Le même chapiteau antique a quelquefois été réemployé dans quatre réfections successives, aux temps mérovingiens, aux temps romans et quelquefois à deux époques distinctes des temps romans. Je vous le prouverai par des exemples individuels.

Quand vous appliquez un texte à l'ensemble d'un édifice, vous ne distinguez pas les éléments nouveaux des éléments anciens.

Vous êtes fatalement amené à vous tromper.

Jusqu'à l'époque gothique, complètement émancipée et qui a

304 lÏTAT DE J. tll'lMON SL K LES SKLRCES UE LART ROMAN

innové dans tout, les nombreuses constructions de nos cathédrales et de nos grandes abbayes ont été fort souvent des reconstructions et des restaurations plutôt que des constructions nouvelles, dans lesquelles on pratiqua le réemploi de nombreux fragments sculptés. Il s'en suit qu'on ne peut pas dater sûrement les monuments de sculpture avec les textes nous racontant la destruction ou la disparition des murs auxquels ces sculptures étaient adossées. Dans des cas très nombreux, les sculptures ont survécu et ont été mélangées à des monuments nouveaux, dont il faut les séparer et avec lesquels les textes pris en bloc tendent à les confondre.

11 n'y a quun seul moyen de se reconnaître; cest la critique ; non pas celle des textes que recommandait uniquement Ramé, mais la critique des monuments, c est-à-dire l'analyse des œuvi'es d'art, c'est-à-dire la comparaison et la confrontation des monuments entre eux.

Le seul procédé scientilique est la méthode que vous connaissez.

Les textes, vous dirai-je contrairement à l'avis de AL Ramé, les textes, il faut s'en servir; mais surtout il faut s'en métier. AL Ramé se trompait. Il encourageait la fatale manie qui consiste à croire qu'un historien peut faire un archéologue et un artiste.

Gomment procède M. Ramé.

\ oici un exemple :

La crypte de Saint-Irénée, à Lyon, a des caractères d'une haute antiquité. Elle est vraisemblablement antérieure à l'époque carolingienne.

L'absence de documents, des remaniements considérables imposent une grande réserve.

Avant le beau mémoire que je connais depuis quarante-huit heures, la théorie de la non-existence des monuments carolingiens était devenue, peut-on dire dune façon générale, un axiome de l'enseignement archéologique, une de ces vérités fondamentales sur lesquelles on construit un édifice de raisonnements, une sorte d'engrenage intellectuel, qui finit par faire partie en quelque sorte de l'économie d'un ordre social. J'avais été élevé dans ces idées-là. Je les ai partagées. Je sais ce qu il m'en a coûté pour reconquérir mon indépendance inlellecluelle.

Le fait s'était déjà produit au sujet de la théorie de la Renais-

ÉTAT DE l'opinion SUR LES SOURCES DE l'aRT ROMAN 305

sance et de la part de l'antiquité classique dans l'œuvre de cette renaissance.

Le même fait va se reproduire à propos des démonstrations qui auront lieu ici.

Le latin, battu en brèche, dans son œuvre prétendue du xive et du xv" siècle, ne laissera pas, sans protester, démontrer qu'il n'est presque pour rien dans la première mise en mouvement du monde actuel et qu'à aucune époque il n'a pas été le point de départ de l'art moderne.

Ou bien, Quicherat, dans un enseignement inspiré par le classir cisme latin, Viollet-le-Duc, dans une page imprudente démentie par l'esprit général de son œuvre, Alfred Ramé, dans un réquisitoire rempli d'une procédure malsaine, véritable code de Pyrrhonisme, ont eu raison : c'est-à-dire la Grèce orientale n'a pas eu de prise sur notre tempérament occidental avant la fin du x*^ siècle et les temps romans. Alors apprenez par cœ'ur les trente pages d'Alfred Ramé et dispensez-vous de vous déranger pour voyager, et même pour venir ici. Il ne manquera pas de savants de bonne volonté qui se chargeront d'endormir vos inquiétudes et de légitimer votre scepticisme. Vous partagerez avec eux l'avantage qu'il y a dans toute société organisée, à être du parti du plus fort et à appartenir à la religion d'Etat. Pour moi, je ne tiens pas à retenir des auditeurs hostiles ni à ennuyer des disciples indifférents.

— Ou bien j'ai raison. — Alors groupez-vous autour de cette chaire.

Soutenez-moi de vos sympathies.

Militons ensemble pour la bonne cause, et quand bien même nous devrions succomber provisoirement, sous la vengeance des routines pédagogiques coalisées, méritons qu'au jour du triomphe définitif, encore bien lointain, on dise de nous que nous n'avons pas été des champions sans courage ni des serviteurs inutiles de la vérité. Conservez la foi. Soutenons-nous par l'espérance. Nous aussi nous sortirons des catacombes du Louvre et nos croyances trouveront leur Constantin.

CouHAJDii. Leçons.

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