‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 2)Chapitre 66 sur 140 · DANS L'ART OCCIDENTAL DE LA PÉRIODE MÉROVINGIENNE ET CAROLINGIENNE · texte numérisé non relu

DANS L'ART OCCIDENTAL DE LA PÉRIODE MÉROVINGIENNE ET CAROLINGIENNE

{Suite)

Mesdames, Messieurs,

Nous continuerons aujourd'hui à apprendre à lire et à épeler sur les documents orientaux, une langue ornementale que nous trouverons transplantée chez nous, dès l'époque de la christianisation définitive de l'Occident,

Vous savez ce que nous avons prouvé le mercredi 2.3 décembre, au sujet de la rosace ou fleur de marguerile, de l'hélice, de la palmette, de l'as de pique, de la fleur de lys et de l'enroulement, dont la mosaïque de Kabr' Hiram est un des types les plus connus. Tout cela est, au premier chef, oriental et syrien. Il faut que vous soyez bien convaincus du caractère profondément oriental de tous ces principes originels. Il faut que vous les ayez dessinés sous leur forme bien purement et bien incontestablement orientale, ou^ sans cela, vous ne comprendrez rien à ce que je cherche à démontrer et les choses iront comme elles ont été jusqu'à présent.

Aujourd'hui nous traiterons d'abord de la Natte et de ses provenances ethnographiques.

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Xous dcniontrerons ensuite l'existence du décor dit de V Étoile à sijc ra/'s, de ses composés et de ses accessoires dans Tart syrien et asiatique des plus hautes époques, et nous définirons en dernier lieu l'état de cet agent de décoration, au vu® siècle. Nous constaterons sa présence en Afrique, particulièrement à Carthage et en Tunisie, c'est-à-dire là où sont notoirement passés les Phéniciens. Nous expliquerons que le courant phénicien qui avait existé dès la plus haute antiquité est rétabli au profit de l'art néo-grec au commencement de notre ère.

Vous verrez que le courant oriental existait eu Afrique et à Carthage même avant les temps chrétiens (Preuves dans le Bull. archéol. du Corn, des trav. hisf., 1889). Il faut savoir distinguer Ce courant oriental du courant romain ou gréco-romain, du paganisme développé par Rome latine avant l'accès au trône des empereurs syriens et avant le transport du siège de l'Empire à Nicomédie. En tout cas, ce courant a régné dans tout le bassin de la Méditerranée, d'une manière très sensible, depuis la diffusion du christianisme. Ou bien il a été créé par une propagande morale, qui est celle même du christianisme, derrière lequel et dans le sillage duquel se glissait le commerce ; ou bien c'est le négoce, ce sont les relations commerciales compliquées de pénétrations ethnographiques de même provenance et d'influences asiatiques antérieures dont a profité le christianisme pour se propager. Les deux causes de diffusion ont agi simultanément ou successivement. Quoi qu'il en soit, les effets produits ne sont pas discutables. Il y a eu. à un certain moment de l'histoire de l'humanité, transport d'une grammaire d'art d'un point à un autre point du monde ancien, comme il y a eu transport de certaines croyances morales. Voilà un point de fait qui sera démontré par l'évidence scientifique.

L'art chrétien, qui dès les premiers siècles a eu une incroyable unité, n'a, pas plus que la foi chrétienne, une source latine et païenne. L'unité dont je parle, l'uniformité n'a existé que dans la conformité avec l'art grec oriental.

C'est une monstruosité d'avoir osé enseigner le contraire depuis trois cents ans dans toutes nos écoles.

Rome, à tous les points de vue, n'a jamais été qu'une étape du voyage de l'Eglise vers l'Occident, et, en ce qui concerne l'histoire

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de l'art, elle s'est trompée et elle nous a trompés quand elle a voulu se faire considérer comme un point de départ.

L'élément décoratif de la Tresse (tîg.

20), d'essence orientale, remonte aux plus hautes époques de l'art assyrien.

On peut le voir sur une pixide du musée du Louvre. Je vous l'ai montré l'année dernière par une projection.

Au VI®, au VII®, au viii* siècle de l'ère, Fi<r. 20. — La Tresse. c'est-à-dire au moment de la plus grande

expansion de l'art byzantin ou grécooriental, ce principe ornemental était bien vivant et bien actif dans la sphère même où il avait pris naissance, ou bien dans laquelle il s'était développé de très bonne heure.

J'ai pour garants de cette vérité certains manuscrits syriaques à la décoration desquels lentrelacs ou la tresse a présidé. Vous pouvez consulter à cet égard les renseignements consignés par M. Stossolî dans son livre : IJornement Slave et Oriental d'après les manuscrits anciens et modernes (Saint-Pétersbourg, 1887, infolio), notamment dans les planches CXXVII, CXXVIII, CXXIX. La tresse, la natte et l'enroulement au vi® siècle, en Orient, sur un monument à date certaine. Magnifique miniature grecque (Labarte, Arts industriels, •2'' édition, t. II, p. 163), où les tresses et les enroulements sont bien évidents. La miniature a été tirée du ms. de la bibliothèque impériale de Vienne contenant les œuvres du célèbre médecin Dioscorides.

Ce manuscrit a été écrit pour la princesse Juliana Anicia, fille de l'Empereur d'Occident Olybrius, qui s'était retirée à Constantinople, où elle mourut dans les premières années du règne de Justinien, c'est-à-dire dans la première moitié du vi® siècle. La miniature offre le portrait de la princesse Juliana Anicia entre la Prudence et la Magnanimité.

Labarte constate, à ce propos, la grande amélioration qui s'est produite dans l'art de peindre depuis le siècle de Constantin, et la supériorité que les œuvres du sixième siècle avaient acquise en Orient sur celles du iV^ et du a® siècle.

C'est au commencement du vi« siècle, ajoute Labarte, qu'il

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faut faire remonter la transformation de Tart chrétien et rorigine du style byzantin.

Voilà une opinion bonne à citer.

Le motif décoratif de la Tresse, si vieux en Orient, n"a jamais cessé d'y être pratiqué jusqu'au temps des croisades et cela sans interruption. De sorte qu'on ne peut pas dire qu'il ait été importé d'Occident en Orient à aucune époque, mais il faut, au contraire, reconnaître qu'il est venu chez nous nécessairement de cet Orient où il n'a jamais cessé d'être en honneur.

Consultez les plus anciens manuscrits coptes du Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, notamment quelques fragments récemment rapportés par M. Maspero, et le manuscrit 13 du fonds copte, folio "218, datant du xii* siècle. Vous y verrez une croix couverte d'entrelacs comme les croix en pierre irlandaises et écossaises. Le motif fondamental de toutes ornementations est toujours la tresse et l'entrelacs.

Consultez aussi le volume suivant : Lalbum de paléographie copte pour servir à V introduction paléographique des actes des martyrs d'Egypte, par Henri Hyvernat (Rome, 1888, in-folio), ouvrage imprimé qui se trouve au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale.

\'ous n'y verrez pas seulement le constant usage en Orient de l'élément décoratif dont nous parlons. Vous serez encore frappés de la ressemblance qui existe entre les manuscrits coptes et les manuscrits francs. (Entrelacs et oiseaux à gros becs : voir Bastard^). Je me promets de vous faire remarquer quelque chose de plus extraordinaire encore : c'est la preuve d'une communication certaine entre l'Egypte et la Perse, d'une part, et, d'autre part, l'Irlande et l'Ecosse, à propos de la décoration hiberno-saxonne.

Dans un livre que je n'avais pas encore consulté à mon grand dommage et qui est intitulé : Histoire de Vart byzantin considéré principalement dans les m,iniatures, M. KondakolF arrive à peu près aux mêmes conclusions que moi, à propos de plusieurs

1. Bastard ^C" A. de) : Peintures et ornements des manuscrits classés <lans un ordre clironologique pour servir à l'Iiistoire des arts du dessin, depuis le IV' siècle de Vère clirèlienne jusquk la fin du XVI°. Paris, 1835 et suiv. 20 liv. f«.

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manuscrits découverts par lui clans la bibliothèque du Mont-Sinaï et qui datent tous du ix'' siècle.

M. Kondakoff remarque dans deux manuscrits de Jean Climaque, d'une écriture fine et élégante du ix'' siècle, des initiales formées tantôt de poissons et d'oiseaux, tantôt de rubans tressés ou de tiges noueuses. Il remarque aussi un manuscrit de saint Théodore Staudite, n" 401, de la même date, où se voient des initiales ophiomorphiques, composées d'entrelacs, de serpents, ressemblant beaucoup aux manuscrits du xii'^ siècle en'Occident; et il écrit :

« Une certaine bizarrerie de composition, des formes capricieuses et le choix des sujets nous permettent de supposer que cette ornementation tire son origine de l'Egypte, même au point de vue symbolique. » Mais sa hardiesse l'effraie bientôt et M. Kondakoff déclare que cette hypothèse lui paraît risquée. Quittons l'Asie et passons en Grèce.

La décoration architectonique, c'est-à-dire la seule sculpture qui ait existé aux temps mérovingiens et carolingiens en Grèce, quelle est-elle ?

Suivant M. Cattaneo, il reste beaucoup de travaux de sculpture à Byzance et dans les autres cités grecques. Le stylé de cette sculpture avait pour caractère la profusion des ornements et laissait un libre cours à la plus exubérante fantaisie et à une richesse toute asiatique. On peut dire, en parlant de la sculpture et de la décoration, que tout ce qui se voit en Orient se trouve en Occident dès le vi" siècle.

On rencontre V Etoile à six rais (fîg. '21) sur les monuments de source asiatique dans tout le bassin de la Méditerranée'. Le musée du Louvre possède des photographies d'après le seuil d'un palais de Ninive (vii** s. avant l'ère) sur lequel on constate la présence de l'Etoile à six rais. On voit encore cet ornement sur les Briques de Tunisie Fig;. 21 publiées par M. de la Blanchère-. II y a des

L Etoile à SIX rais. briques à huit rais au musée du Louvre.

1. Sur la présence de l'Etoile à six rais en Afrique, voyez le liullelin de lu Société (lesAnlicinaires de France. lK80et l.ss2, p. 270 et suivantes.

2. Revue archéolotjique, 3= année, tome XI, Janvier-juin 18SÎS, p. 303.

COUHAJOL). LliÇONS. 21

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Sur le portail sud de Téglise de Sainte-Sophie de Trébizonde, se trouvent de y^randes Etoiles à six rais ' . C'est une tradition conservée jusqu'au xnr et au xiV- siècle.

Le gothique s'était beaucoup souvenu du byzantin. La grande erreur a été de confondre à l'époque de la Renaissance classique le Grec, le Byzantin avec le Romain.

^'euillez méditer sur cette pensée :

A Venise, l'art n'a pas été gêné au xv^ siècle ni au xvi'' par les Byzantins. A Rome et à Florence, il a été tué par les Romains.

Il y aA-ait antipathie, antinomie entre l'art chrétien, d'où sortait la vraie Renaissance naturellement issue du gothique, et l'art antique païen, c'est-à-dire l'art romain.

L'Etoile à six rais est surtout remarquable sur une série très curieuse de monuments d'origine indiscutablement orientale et syrienne, à savoir sur les ossuaires judéo-grecs. Là le contact de l'Occident avec la Syrie et même avec la Palestine ne peut pas être douteux. Je suis étonné de pouvoir dire en ]89'2 que c'est une doctrine nouvelle; et même, enhardi par une contradiction aussi nette que peu clairvoyante, et que j'ai le droit d'apprécier puisqu'elle est publique, j'oserai déclarer que ma découverte a quelque importance. Les conséquences en seront plus nombreuses et plus graves que ne le soupçonnent ceux qui ont souri ou hoché la tête lors de ma première aflirmation.

« Les ossuaires judéo-grecs, dit M. Clermont-Ganneau^, sont assez fréquemment ornés de dessins taillés le plus souvent en creux et parfois rehaussés de rouge. Les ornementations ne sont que des variations d'un thème décoratif presque unique. La face de l'ossuaire est partagée en deux parties symétriques dont l'une est la répétition de l'autre : chacune d'elles contient une rosace soit géométrique, soit fleurie, d'une complication et d'une richesse plus ou moins grande, entourée d'un cercle de couronnes concentriques visiblement tracées au compas, quelquefois contournées de fleurons ou petites rosaces. Le tout encadré dans des lignes sinueuses, canne-

1. Cf. Texier. L'archileclnre byzantine, et Essenwcin, la Décadence de l'architecture classique.

2. Revue archéoloffique, l.s"3. t. XXV, p. 398. 304. Les deux articles sont à lire en entier.

LES ELEMENTS ORIENTAUX DANS L ART OCCIDENTAL

lées, festonnées, ou des baguettes de feuillage. Ces décorations qui parfois ne manquent pas d'une certaine élégance dénotent un art d'assez basse époque et trahissent pour la plupart une grande négligence d'exécution. Elles sont particulièrement intéressantes pour l'archéologue en ce qu'elles paraissent simuler de véritables panneaux de bois peints et sculptés ; rien ne ressemble plus à ces coffrets funéraires supportés par des pieds bas que les cotTres en bois grossièrement décorés de fleur et de rosace qui, aujourd'hui encore, font partie du mobilier des paysans de la Palestine. Il est donc, en effet, bien probable, et l'expression talmudique qui sert à le désigner — si cela signifie réellement cèdre — tend à prouver que les ossuaires étaient primitivement de véritables coffrets en bois dont les monuments que nous connaissons ne sont, pour ainsi dire, que l'exacte traduction en pierre. »

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