‹ Leçons professées à l'École du Louvre (1887-1896) (volume 4)Chapitre 100 sur 124 · SAINT-MAUR DE GLANFEUIL · texte numérisé non relu

SAINT-MAUR DE GLANFEUIL

On peut admettre deux hypothèses relativement aux fragments incrustés sur les façades du xi'^ siècle ; ou bien ils sont de la même époque que le mur où on les trouve, ce qui serait assez significatif des tendances barbares et gothiques des artistes du temps; ou bien, ils ont été empruntés aux monuments antérieurs — ou à des débris d*un état antérieur du monument dans lequel on les a remployés, et il est remarquable que Ton ait choisi justement ces morceaux à la manière des Lombards, plutôt que les sculptures antiques qui abondaient et dont on trouve encore tant de restes. Dans les deux cas, la même conclusion s'impose : un courant d*art existait au xf siècle qui n'allait pas dans le sens des principes latins et antiques. Ce n'était pas Rome qui inspirait le monde; mais ses ennemis de race, les Barbares, toute la famille des Goths, qu'ils vinssent du Nord, de la Scandinavie, d'Italie (Mêmes exemples d'entrelacs à Gravant, Jussy-Ghampagne, Saint-Oustrille, eiiC.» • )•

Au xi^ siècle, quand on voulait décorer une église, on ne demandait pas conseil à l'art gallo-romain, ni à l'art romain, ni à Tari latin. On s'inspirait quelquefois de cet art dans la construction. On cherchait à imiter les arcades de ses aqueducs. Vous le voyez à Angers, au Ronceray et à Saumur à Notre-Dame de Nantilly. Mais on s'abstenait très souvent, la plupart du temps, d'imiter, de suivre la grammaire décorative des Gallo-romains.

Gette abstention était bien volontaire. En voici la preuve. I^s quatre maisons de Glanfeuil qui sont groupées autour de l'abbaye dépendent encore actuellement, à presque tous les points de vue, de la commune voisine de Gennes, située à un millier de mètres. G'est là qu'est le bureau de poste.

Eh bien ! les ruines antiques abondaient à Gennes au moyen âge. Elles se voient encore aujourd'hui. Les constructeurs barbares, vous le voyez par la taille de la pierre et par l'emploi malhabile du mortier, ne devaient pas être de grands sculpteurs. Ils devaient être tentés d'utiliser des matériaux tout préparés. Ils n'ont cependant rien emprunté aux fragments sculptés des ruines gallo-romaines. Ils n'ont rien emprunté et ils n'ont même rien imité. Ils regardaient d'un autre côté et ils étaient préoccupés d'un autre idéal. Ils auraient peut-être été capables d'ébaucher aussi un chapiteau ou

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une frise inspirée de l'art classique. On en aurait la preuve dans certaines sculptures choisies parmi les plus anciennes de Selles-sur- Cher ou Saint~Aignan-Bur-Cher. Mais ici ils ne l'ont pas voulu.

11 y a eu dans tous les temps, même aux temps barbares, des gens épris des préjugés et des superstitions classiques. Mais c'est seulement depuis la Renaissance dite du \vi' siècle, que ces personnes se sont arrogé le droit de diriger les arts et d'arrêter le développement national et populaire de nos arts nationaux.

Sur la façade de Saint-^fau^ de ^-7;77— ; ^

Glanfeuil, est gravé un oiseau à bec crochu. Peut-être, me direzvous, c'est un oiseau quelconque ; c'est une fantaisie d'ouvriers ; cela ne prouve rien; c'est le hasard, c'est une composition enfantine (Bg. 26).

Je n'accepte pas cette réponse.

D'oii vient cet animal ? Quel est le modèle, le type qui a servi h la tracer ? Les fouilles de Charnay nous le fournissent.

Vous allez voir que cet animal est bien connu. Voulez-vous quelques renseignements certains rcla- Fig. 38.— Oiseau gravé sur une pierre tifs k la date où on le voit appa- "!.^ '■ ''''^''' ^"^ Saint-Ma.ir de

. , ' ' Glanfeuil.

raitre en Occident?

Les manuscrits fi miniatures et à dessins vont nous répondre.

Ma. ;il6 du fontlt de ta Heine au Vatican, fol. 132 ; titre de la seconde partie du sacramentaire d'une église de France de l'époque mérovingienne...

La dernière ligne, qui est le commencement du texte, se compose de sept grandes lettres, NOVERIT, à forme de perroquets el de poissons. Dans la partie gauche de la page une grande croix entourée de trois perroquets*.

" L'origine de bijoux portant la représentation de l'oiseau à bec crochu, dit M. de Baye ', rencontrés dans les sépultures barbares I, par M. L<*Dpi)lil Dclisle.

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du continent, a souvent attiré l'attention des archéologues. Les tribus gothes avaient une grande prédilection pour ce motif ornemental (V. les bijoux gothiques de Kertsch, Revue archéoL^ 1888). Sa durée persistante dans les pays où les Goths se sont maintenus 4e plus longtemps, indique sufïïsamment son origine. »

La prédilection des Goths pour la représentation des oiseaux à bec crochu n'a échappé à aucun archéologue. On peut dire que c'est Temblème par excellence des Goths et des Barbares de leur famille.

Le type des oiseaux à bec crochu s'est maintenu avec persistance dans Tart ornemental des Goths comme souvenir inaltérable de Torigine scythique de cet art.

Cette forme n'est donc pas l'œuvre du hasard ; on la retrouve partout où les Goths ont passé ; le xi® siècle a repris l'art de la race, qui s'était déjà manifesté sous la forme barbaro-byzantine, aux époques mérovingienne et carolingienne. On a voulu reconnaître dans cet oiseau le gypaète ou vautour de l'Oural et de l'Altaï, berceau de ces races nouvelles.

Il est en Europe une île qui fut si bien un foyer barbare qu'elle en conserve le nom : l'île de Gotland, dans la mer Baltique. Des fouilles récentes y ont fait découvrir des fibules avec toujours le même oiseau, qui parfois perd presque son caractère d'oiseau tant il est recouvert d'ornements. L'île de Wight, comme toute l'Angleterre, renferme également beaucoup de ces bijoux émaillés et cloisonnés. C'est un art de race. Vitruve n'a rien à voir là dedans. Il n'y a rien d'étonnant à ce que les Goths aient cultivé avec succès l'orfèvrerie cloisonnée dans les plaines de la Scythie; ils avaient été en rapport avec la Perse ; c'est de là qu'ils tenaient les procédés de fabrication qu'ils perfectionnèrent et transformèrent. C'est chez eux qu'est né l'art de l'orfèvrerie. Ils l'empoi^ tèrent avec eux en Romagne, en Bourgogne, à Tournay, en Normandie, dans le comté de Kent, à Oviedo en Espagne. C'est par eux, que cet oiseau à bec crochu, ce vautour oriental a pénétré en Occident et sur les monuments où on le rencontre, il témoigne de l'influence barbare.

NOTES COMPLÉMENTAIRES

Monuments décrits et montrés au cours de la sixième^ de la septième et de la huitième leçon.

Ëvangéliairc de Saint-Médard de Soissons, ix* siècle.

Abbaye du Ronceray, Angers. Chapiteaux avec francs-quartiers.

Églises de Touraine où se remarque le petit appareil réticulé; Église de Hestigné; Église de Bourgueil; Église d'Esves-le-Mouticr; Église d' Azay-le-Rideau .

Saint-Mexme de Chinon, appareil réticulé.

Saint-Généroux, appareil réticulé.

Gravant, appareil réticulé.

Giborium de San Spirito (Ravenne).

Saint-Seuriu de Bordeaux (sur un des chapiteaux du porche occidental on voit un franc-quartier avec entrelacs).

Saint'Maur de Glanfeuil. La façade.

LéopoLD Delisle. Mémoires sur d'anciens sacramentaires.

DB Bave. Industrie Anglo-Saxonne, p. 48. Fibules portant des oiseaux à- bec crochu.

Odobbsgo. Les antitjuités scylhiques.

Huitième leçoN

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