VINGT ET UNIÈME LEÇON 7 JUIN
Mesdames, Messieurs,
Pour répondre au désir exprimé par quelques personnes et pressé par le temps, j'abandonne ce qui me resle à dire de la Normandie, notamment de l'élément lalin et j^allo-romain dont on peut remarquer la présence en cette province dans la décoration du xi^ siècle.
J'abandonne aussi à regret ce que j'avais k vous enseig^ner au sujet de Tinlluence possible et probable du Bienheureux Guillaume de Dijon à propos de Bernay.
Nous allons aujourd'hui étudier la Bretagne et, au sujet de Part de cette province, pendant les xi*' et xn* siècles, nous traiterons de l'influence exercée aux temps romans par les instincts des peuplades primitives et primordiales de la Gaule. Ces instincts sont un élément, un coefficient, un facteui^ qu'on a eu tort de dédaigner et de considérer comme une quantité absolument négligeable.
Heureusement ce n'est pas moi qui ai parlé le premier de l'existence d'un élément gaulois, celtique, en un mot pré-romain, dans l'art du XI •* siècle.
Les personnes qui n'ont confiance que dans la lettre moulée, que dans la vérité imprimée, que dans le consentement d'autrui, que.
dans la pensée des autres, que dans la multiplicité et la concordance des témoignages publiés, les amateurs de vulgarisation et de science vulgarisée, lesesclaves du livre peuvent se rassurer.
Nous avons aussi des livres ou tout au moins des pensées imprimées de notre côté.
Nous aurions à parler d'abord de l'influence gauloise pré-romaine à propos des constructions en bois, à propos des couvertures d'édifices en bardeaux.
Rappelez- vous ce que j*ai énoncé en vous entretenant de l'église de Caen dans le Calvados. Vous savez ce que pensait Viollet-le- Duc à cet égard.
Je pourrais citer M. de Dartein à propos de son commentaire des lois lombardes dans son livre sur l'architecture lombarde : Mos Gallicus opposé au Mos Ronitinus,
Les textes des historiens mentionnent fréquemment en matière de construction des habitudes qui sont qualifiées de gauloises.
On remarque dans certaines églises, sur les bases et sur les chapiteaux et sur quelques sarcophages, un décor de lignes concentriques et elliptiques qui rappellent celles des pierres de Gavrînis. Cette ornementation disparaît pendant l'occupation romaine (sauf dans les provinces éloignées ou réfractaires), et réapparaît de nouveau, ravivée parles Francs et les Normands.
Viollet-le-Duc l'a observé à propos de Morienval, et Woillez à propos'de Breuil-le-Vert.
« Quoi de plus curieux, dit Woillez (dans son livre, V Archéologie des monuments religieux de V ancien Beanvaisis^ seconde partie, p. âO), quoi de plus curieux que ces sculptures en creux de Breuille-Vert qui ont, dans quelques détails, une analogie frappante avec l'ornementation grossière du galgal celtique de Gavrenniz, oii Ton trouve des lignes imitant Vopus spicatum et des entailles ellipsoïdes, parallèles et concentriques, dont on voit les analogues dans certaines figures ponctuées de notre église (de Breuil-le-Verl) ? »
Jules Quicheral, lui-même, Jules Quicherat qui n'est pas suspect de tendresse pour les théories anti-romanistes, a proclamé incidemment la possibilité de la transmission de l'influence gauloise. Il ne lui a manqué que de savoir élargir ses V4ies et de posséder Tinstrumentque je manie devant vous, la photographie et ses applications à l'enseignement de l'art.
Quicherat établit que la décoration gauloise ou celtique a traversé impunément les temps gallo-romains :
A propos de sculptures trouvées dans les Vosges, déposées au Musée d'Epinal, qui vous seront communiquées, il a dit :
« Je ne serais pas éloigné de penser qu'en mettant un corbeau «urla tête de notre personnage et une baguette dans sa main, on ait voulu indiquer qu'il avait exercé pendant sa vie la profession d'arutspice. *>
Le corbeau jouait un rôle important dans les mythes de la Gaule.
« La reproduction en gravure de la photographie envoyée par M. Laurent fera saisir au lecteur la portée d'une autre observation qu'il me reste à présenter, relativement au fronton qui couronne la même stèle^ Il y a là un accouplement de lignes et un système d'ornementation absolument étrangers à l'architecture romaine qui a ^té employée d'ordinaire pour le couronnement des tombeaux gallo-romains. »
Ce n'est que dans Tarchitecture des peuples de l'Extrême-Orient ou mieux encore dans la décoration des manucrits irlandais du moyen âge, qu'on trouverait l'analogue de ce que l'on voit ici. Je ne doute pas qu*il n'y faille voir un échantillon de l'art décoratif des Gaulois, art dont la conquête romaine fit passer le goût, mais qui cependant put se conserver dans quelques provinces éloignées, faute d'ouvriers qui sussent faire autrement ou par l'obstination de ceux qui commandaient l'ouvrage à ne pas vouloir subir les modes nouvelles.
M La rouelle, dit Quicherat [Mélanges^ t. I, p. 115), était un symbole pour les Gaulois comme la croix Test pour nous. Ils l'ont représentée quelquefois sur la monnaie; ils l'ont surtout portée sur eux comme amulette. Ils lui ont donné toutes les dimensions, jusqu'à vingt centimètres de diamètre et davantage. La rouelle se trouve dans les sépultures gauloises.... »
Les survivances au xi® siècle des goûts et des instincts décoratifs des Gaulois d'avant la conquête romaine ont été signalées par Viollet-le-I)uc dans le tome VIII du Dictionnaire raisonné^ à propos de Morienval.
Cette ornementation a survécu très longtemps en Bretagne. L'Eglise de Fouesnant possède de nombreux chapiteaux décorés de
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lignes tantôt concentriques et tantôt elliptiques (A la Coulure du Mans, on trouve aussi ces filets, mais moins réguliers ; de même en Bourgogne, à Saint-Julien du Val (Côte-d'Or).
On pourrait être tenté de chercher un rapport entre ces espèces de crosses, ces enroulements de lignes gravées et les volutes du chapiteau ionique; il y a au contraire une grande différence entre les deux, car les filets sont disposés dans un sens exactement contraire à celui de la volute.
On a trouvé près de Gênes (Cattaneo, fig. 71) un fragment de stuc présentant dans sa décoration des influences ligures, très voisines des influences gauloises. Ce sont les mêmes filets enroulés, avec un petit crochet spécial que Ton constate également sur un disque du trésor de Mycènes et sur les vases archaïques (^u//e/m de correspondance hellénique^ 1893).
L^Armorique conserve cette ornementation dans toute sa pureté (cf. M. Bertrand, la Gaule avant les Gaulois^ p. 153, 154, et moulages du musée de Saint-Germain).
Ces stries en ellipsoïdes ou spirales ont été considérées comme reproduisant les lignes de la peau de la main. En tout cas, elles sont restées dans Thabitude de l'ouvrier mérovingien et carolingien et elles persistent encore aux temps romans.
A côté des cercles concentriques et des spirales, on rencontre aussi le chevron qui est un ornement très gaulois. A Loctudy, par exemple,- sur les bases, à Breuil-le-Vert, sur le sarcophage de Saint- Erkembode à Saint-Omer, au musée de Trêves, à Cologne, sur les sarcophages mérovingiens d'Angers, de Poitiers, du musée Carnavalet, on en trouve de nombreux exemples. Les objets usuels (boucles de ceinturons, bouclier du guerrier gaulois d'Avignon) en portent constamment la trace. Les artistes carolingiens continuèrent à employer ce motif qui arriva, comme les cercles, jusqu'aux temps romans.
Un autre ornement bien gaulois et qui subsista longtemps est la crosse ou crossette. On voit sur beaucoup de chapiteaux (à Fouesnant, par exemple) un petit personnage tenant à la main une ou des crossettes; quelquefois les crosses sont Tunique décoration : base de Sainte-Croix de Quimperlé, chapiteaux de Chivy (Aisne).
Les médailles gauloises portent aussi des crossettes. On en a
trouvé une avec un petit personnage tenant une crossette à la main et dont les cheveux se terminent aussi en crossettes [Congrès archéologique d'A ngers^ 1 87 1 ) .
On peut dire qu'en Bretagne ce motif de la crossette est comme une obsession. Il y en a à Lannion, à Landévennec, à Loctudy, à Sainte-Marie (Loire-Inférieure) ; quelquefois, à Sainte-Marie, par exemple, une petite hache est représentée à côté des stries. C'est une habitude qui remonte aux temps mégalithiques.
A Perros-Guirec, ces crossettes semblent se rapprocher des volutes ioniques : mais elles vont en sens inverse.
Le signe en S est un signe Symbolique que Ton voit représenté sur un grand nombre de chapiteaux ou de bases, à Saint-Gildas de Rhuys, fondé au xi*" siècle par un moine de Saint-Benoît sur Loire, à Landévennec, à Chivy, etc., et sur les monnaies gauloises avant Tépoque romaine. On le retrouve sur la stèle gallo-romaine d'Epinal, et sur des terres cuites gallo- romaines des musées de Douai et de Moulins. Une stèle de Mycènes en est couverte et quelques monnaies mérovingiennes le portent aussi.