AVERTISSEMENT
Quelques semaines avant sa mort, comme je le pressais de mettre au point et de publier ses leçons de l'Ecole du Louvre, Courajod me répondit : « Où voulez-vous que j*en prenne le temps ? C'est vous, avec Lemonnier, qui vous en chargerez après ma mort. » Témoin quotidien de sa dévorante activité, trompé, comme tous ses amis, par cette vitalité puissante qui débordait de toute sa personne, je le plaisantais sur ses idées funèbres. « Je vous parle très sérieusement, dit-il avec une sorte de solennité. Vous me permettrez même de prendre à ce sujet des dispositions testamentaires. »
La mort Va foudroyé avant qu'il ait eu le loisir d'écrire ses dernières volontés. Il nous a semblé pourtant que nous avions le devoir de remplir le mandat que notre ami avait eu un moment la pensée de nous confier, et c'est pour accomplir son vœu, confirmé par sa famille, que nous publions ses manuscrits.
Si nombreuses et irréparables qu'en soient les lacunes, si évidentes en beaucoup d'endroits les traces de l'improvisation dans la forme, il nous a paru que ces pages conservaient sa ressemblance étonnamment vivante, qu'on l'y retrouvait tout entier avec l'allure impétueuse de sa pensée, et oous avons voulu le rendre à ses élèves et à ses auditeurs, tel qu'ils
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l'ont connu et aimé, dans la spontanéité et la vivacité de sa parole et presque de son geste.
Le lecteur est donc averti qu'il ne doit pas plus chercher ici l'œuvre définitive de Courajod que l'intervention personnelle et critique de ses éditeurs. Ces leçons, telles que nous les publions, ne sont que des fragments. Il en avait écrit de sa main, — sinon définitivement rédigé — souvent la teneur entière, toujours des morceaux plus ou moins importants. Il est certain qu'il y eût apporté, s'il eût pu les publier lui-même, beaucoup de modifications, tantôt ajouté et tantôt retranché, supprimé les répétitions inévitables dans un cours oral*, é mondé quelques redondances de style, corrigé quelques expressions, plus intimement fondu dans la trame de ses leçons du matin la substance de ces entretiens supplémentaires de l'après-midi où il commentait, — avec quelle verve et quelles trouvailles de mots pittoresques, — les monuments et documents qui circulaient entre les mains de ses élèves.
Il ne nous appartenait pas d'essayer ce travail dont lui seul eût pu se charger. L'eût-il jamais entrepris ? Il est permis d'en douter. Des recherches nouvelles l'entraînaient sans cesse. Le temps lui eût manqué sans doute pour revenir en arrière, rédiger et « refaire » à tête reposée ce qu'il avait ébauché dans les esquisses puissantes que nous avons recueillies et qu'il improvisait la plume à la main, le plus souvent la nuit, en pensant à ses auditeurs et comme s'il leur eût parlé. « Quand je recommence à écrire mes démonstrations, je suis moins persuasif », dit-il lui-même dans une de ses leçons.
Tous ceux qui ne s'attacheront pas mesquinement à ce qu'il y a fatalement d'incomplet ou d'excessif dans le premier jet d'une pensée aussi ardente que celle de Courajod pren-
1. On rencontrera même quelques fragments de leçons d'ouvertures, intégralement reproduits çâ et là au cours des leçons de Tannée. Gomme ils faisaient corps avec les développements au milieu desquels ils étaient intercalés, nous n'avons pas cru devoir les supprimer.