TREIZIÈME LEÇON
Messiël'RS,
La leçon se passera aujourd'hui principalement dans Texamen de nombreuses photographies.
Cependant, rappelez-vous ce qui a été dit mercredi dernier. Nous avons exposé ce 'qu'était l'art byzantin dans ses origines asiatiques et surtout de la Syrie et de Constantinople. Aujourd'hui nous le verrons principalement à Ravenne, dont M. Bayet a dit qu'elle était « comme un coin de TOrient transporté en Occident ».
Ravenne, même avant la domination byzantine^ subit l'influence de la Grèce ; elle nous offre, au bord de l'Adriatique, une image réduite, mais fidèle, de Byzance. C'est aux mosaïques de ses églises, aux sarcophages épars çà et là qu'il faut souvent demander l'histoire de l'art qui vient de naître en Occident.
Il résulte des plus récents ouvrages sur l'architecture que Rome et l'Occident latin furent pénétrés, dès les premiers siècles de Tère chrétienne, des éléments de Tart grec apparaissant sous sa forme orientale.
Les Thermes de Dioclétien à Rome et le palais du même empe-
144 Les influences byzantines
reur à Spalatro (Dalmatie), élevés vers la fin du m® siècle, trahissent une influence orientale venue probablement de Syrie.
L'architecture orientale, — a dit un architecte, M. de Darlein, en parlant de Tinfluence exercée en Italie au ni* et au iv* siècle par les constructions syriennes, — parait avoir, par Texemple de ses monuments, contribué beaucoup à introduire et à répandre en Italie, depuis la fin du iii° siècle, le goût de plusieurs formes nouvelles, étrangères à l'art classique de l'Occident. La principale de ces innovations consiste dans les applications très étendues et très variées de l'arcade, soit comme élément essentiel de la construction, soit comme figure décorative [Études sur V archilecture lombarde, f® partie, p. 24).
Ecoutez maintenant M. Ruprich Robert :
« Quelle a été l'origine des tours centrales en Normandie? Elle ne peut être latine, car les murs des basiliques, beaucoup trop faibles pour recevoir une construction au-dessus de la croisée, n'en avaient pas ; elle ne peut donc être due qu'à la Renaissance carlovingienne. La petite église de Germigny-des-Prés (Loiret), du ix® siècle, est en effet disposée de la sorte. »
Or, qu'est-ce que c'est que la Renaissance carlovingienne? C'est, comme je vous le montrerai, la Renaissance grecque. Donc M. Ruprich-Robert constate que les tours centrales viennent de l'Orient. Eh bien, Quicherat avait été bien plus loin. Il a démontré qu'il y avait des tours centrales dès le v® siècle en France, à Tours. Il n'a oublié qu'une chose, c'est de dire que cela venait d'Orient.
A mesure que j'avancerai, j'aurai de plus en plus à signaler, dans l'art mérovingien et carolingien, l'influence byzantine. Il faut que vous voyiez comment cette influence s'est exercée dès le iv® siècle.
Rome sera toujours le centre et comme la grande école de l'archéologie chrétienne ; c'est là seulement qu'on pourra se former à l'étude et à la critique des monuments. Mais il serait injuste de ne point appliquer à d'autres pays l'expérience que Rome seule peut donner; l'examen même des catacombes doit apprendre à étendre le champ des recherches du côté de l'Orient. Que de traces n'y rencontre-t-on pas des influences orientales, depuis la forme des tombes dont on retrouve le modèle dans les nécropoles hébraïques
et helléniques, jusque dans ces épitaphes rédigées en langue grecque, si nombreuses jusqu'au iv® siècle I et si Ton examine ensuite Thistoire, la liturgie, les usages religieux, partout encore apparaît la même loi. N'est-il pas naturel de se demander aussi quel rôle a joué TOrient dans la formation de Tart chrétien ?
Ce qui se dégage d'abord avec netteté de cette étude, c'est l'unité générale de l'art. Quand on cherche à démêler dans ce fond commun la part de l'Orient, il semble que le plus souvent ce fut de lui que vint l'initiative. Byzance était l'arche de Noé destinée à sauver ce qui pouvait survivre de la primitive civilisation gréco-romaine, telle que cette civilisation avait été exploitée par Rome et imposée par elle à l'univers. Mais en allant à Byzance, l'art latin abdiquait toute prétention à la direction intellectuelle. Il se résorbait dans l'art grec, dans cet art que M. de Vogué vous a décrit, et se fondait aux multiples influences orientales que vous connaissez. Qu'on ne nous parle donc plus de Tart latin par après le iv* siècle !
C'est une erreur que de croire à la survivance de sa direction morale après le triomphe du Christianisme. Depuis cinq cents ans, nous avons la maladie de la monomanie romaine . Bossuet, cependant, en jugeant de haut, avait vu clair. Il avait compris qu'il y avait eu un interrègne dans la tyrannie italienne et il l'avait expliqué dans son Discours sur V histoire universelle comme un châtiment de la Providence. Mais le pédantisme a créé une légende. Et la ville qui se prétend éternelle ne veut pas admettre que son influence ait été un seul moment éclipsée.
Examinons à présent les monuments de Ravenne au v" et au vi« siècle :
Tombeau deGalla Placidia, de 440 à 450;
Baptistère des Orthodoxes, construit entre 449 et 452 ;
Ces deux monuments sont antérieurs d'environ quatre-vingts ans à Sainte-Sophie de Constantinople et contiennent déjà les principes delà construction byzantine. M. Choisy, dans Uart de bâtir chez les Byzantins^ dit que, dans le tombeau de Placidia, qui appartient sans conteste au v^ siècle, tout est byzantin ;
Palais de Théodoric, fin du v« siècle ;
CouRAJou. Lbçoks. 10
Tombeau de Théodoric, commencement du vi® siècle.
Basilique de Saint-Apollinaire m classe (534-549) ;
Basilique de Saint-Apollinaire incitlk^ avant 550;
Octogone de Saint-Vitale, avant 545.
Dans plusieurs de nos réunions supplémentaires, j'ai fait voir que, jusqu'à une époque assez avancée de la période romane, l'influence du style byzantin, c'est-à-dire l'influence d'une partie très considérable du style mérovingien, s'était fait sentir non seulement dans rinspiration mais encore dans l'exécution. On a pu constater, et on constatera encore que, dans plus d'un cas, des chapiteaux du xr siècle, voire même du xii®, rappelaient exactement par la composition et surtout par l'exécution ceux du vi^ siècle.
II faut remarquer^ en eflet, que jusqu'à l'absorption, jusqu'à l'assimilation complète et totale des éléments septentrionaux, l'art byzantin , ses dérivés et ses développements en Occident n'ont pas été trop vite dans leur marche en avant.
Sans doute l'art byzantin n'a pas été stationnaire comme l'art gallo-romain ; sans doute il a su se prêter à la civilisation nouvelle née du Christianisme. Mais il faut bien comprendre qu'imbu comme il l'était d'influences méridionales et orientales, essentiellement conservatrices, il ne s'est pas lancé à toute vitesse dans la voie des incessantes transformations.
Cette attitude, cette manière d'être était réservée exclusivement à l'art gothique, dès que, dans le mélange des éléments divers dont était composé le style roman et dans l'équilibre entre les principes méridionaux et les principes septentrionaux, les seconds l'emportèrent sur les premiers.
Du VI® au XI® siècle, la source des inspirations méridionales a été constamment la même, sans se renouveler beaucoup. De là une longue succession d'œuvres dans lesquelles l'ornement s'est reproduit avec une imperturbable régularité.
11 faut donc procéder avec beaucoup de prudence dans les attributions des monuments où dominent les éléments méridionaux de la décoration et qui nous arrivent sans attache historique et sans provenance sûrement établies.
On sera guidé soit par Tintervention de quelque élément provenant d'une autre source plus facile à circonscrire dans des limites
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certaines, soit par rinterprétation de certains détails relevant de la forme générale, comme Tabsence ou la présence de Tastragale sur le chapiteau, comme les dimensions et les proportions, comme la matière employée.
Ainsi, au vi* siècle, Tastragale fait partie de la colonne et non du chapiteau ; c'est généralement le contraire qui a lieu au xi* et au XII* siècle.
Au VI" siècle, les chapiteaux, le mobilier architectonique, plaques de revêtement, balustrades, etc., seront surtout en marbre. La pierre domine, au contraire, aux temps romans.
Au v^ siècle, les proportions du chapiteau et des parties en quelque sorte mobilières de la décoration architectonique seront restreintes. Aux temps romans les mêmes proportions deviennent plus grandes.
Enfin, si le travail du ciseau semble s'inspirer aux deux époques du même principe, à savoir un aplatissement général de la forme et surtout de la feuille ornementale, la fatigue d'une longue tradition se trahira ordinairement aux temps romans par un certain avachissement de la ligne.
La fermeté gréco-orientale de l'origine sera souvent remplacée par la simple expression de la brutalité d'une main ignorante ou par la mollesse d'interprétation d'un copiste sans convictions. Conformément aux habitudes mérovingiennes, les sculptures de la façade de Saint-Mexme de Chinon sont plutôt gravées que sculptées, quoiqu'elles ne soient pas mérovingiennes, je le crois.
M. Choisy a très bien expliqué quel fut Técueil rencontré par l'art byzantin :
«Au VI* siècle, dit-iP, l'évolution est accomplie. Toutes les méthodes de construction se sont fixées, tous les types d'édifices se sont produits et tous se montrent appliqués à la fois, sans exclusion, sans parti pris : le plan polygonal, dès longtemps indiqué dans les écrits d'Eusèbe et de saint Grégoire de Nazianze, se renouvelle à Saint-Serge et à Saint- Vital; le plan en basilique se retrouve à Tégiise de la Mère de Dieu à Jérusalem ; le plan en croix à cinq coupoles apparaît lors de la reconstruction de l'église des Saints-
I 1. A. Choisy, L'art de bâtir chez les BysAntini, p. 164.
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Apôtres ; la belle disposition de Sainte-Sophie se révèle, et enfin Sainte-Sophie de Salonique nous offre le type de ces églises à coupole centrale dont toutes celles de TAthos et de la Grèce ne sont que des variantes : jamais Tart ne s'était montré plus libre, plus varié et plus fécond.
u Mais cette fécondité dura peu, et Fart, comme épuisé parce grand essor du siècle de Justinien, s'endormit bientôt dans le formalisme, cause de Timmobilisation du style néo-grec ou byzantin.
« Bientôt intervient une autre influence, celle même qui avait autrefois frappé de stérilité l'architecture de TÉgypte, l'influence hiératique : dès le vni® siècle, on voit se produire, au second concile de Nicée, la doctrine de la soumission absolue de l'artiste aux types traditionnels. Et enfin, l'art subit le contre-coup des misères de l'Empire grec. Nous sommes au temps où l'islamisme le menace, où les bandes occidentales des Croisés vont le ravager, soit comme alliées, soit comme ennemies ^ )>
Entrelacs et enroulements. — Leur existence remonte à la haute antiquité orientale et leur importation en Occident s'est faite par la voie méridionale de Tart néo-grec, byzantin, gothique et wisigothique, tout aussi bien que par la voie septentrionale, comme nous le verrons plus tard, et par l'apport des Barbares non encore romanisés ou grécisés. Dès qu'on remonte un peu haut, on retrouve fatalement les origines de tout en Orient.
L'enroulement végétal historié d'animaux est d'origine asiatique, dit Linas {Revue de Tari chrétien^ 1885, 2® livraison), on le rencontre à Rome au iv^ siècle (E. Q. Visconti, Antico sUppellet ilo (Targenlo scoperto in Roma^ pi. XV, figure 2). Les Byzantins aussi bien que les Barbares septentrionaux l'appliquèrent avec un égal succès à l'ornementation de leurs œuvres d'art.
Il est quelquefois diflicile de découvrir par quelle voie ce système d'ornement d'origine orientale nous est parvenu. Je tâcherai de vous démontrer, plus tard, à quels moyens on reconnaît la transmission septentrionale de la transmission méridionale.
La transmission septentrionale, comme l'a très bien vu Viollet-le- Duc, a gardé l 'arrière-goût de l'art hindou.