PRÉFACE
Je crois utile eVexposer au lecteur la genèse de ce livre.
Un arrêté royal du 26 octobre 1903 instituait à V Université de Liège un ensemble de cours d'art et d'archéologie, préparant les élèves atuv grades de candidat, de licencié et de docteur en art et archéologie. La même année j'étais chargé, indépendamment de mon cours d'égiiptologie, de la partie du cours d'histoire de l'art comprenant les origines de l'art et l'art oriental. En même temps un institut privé, subsidié par l'Etat, se jondait à Bruxelles pour donner aux personnes habitant la capitale un enseignement d'art semblable à celui que l'on créait à V Université de Liège. Le Comité de cet institut me pria de répéter à Bruxelles les cours que je donnais à l'Université de Liège.
Pendant les premières années d'enseignement, j'avais divisé la matière de la façon suivante : trois leçons étaient consacrées aux origines ethnographiques de l'art, une quinzaine à l'art égyptien et enfin dix-huit à vingt leçons à l'art oriental hors d'Egypte : c'était le progranune des deux années de candidature. Petit à petit, je fus amené à modifier cette répartition et je consacrai dorénavant de vingt-cinq à trente leçons à l'art égyptien sur tm total d'environ quarante.
Lorsque les étudiants arrivaient à la licence, ils avaient l'obligation de choisir la partie de l'histoire de l'art dans laquelle ils entendaient se spécialiser, et dorénavant leur programme comprenait ou bien un ensemble de cours consacrés à une même période de l'art ou un ensemble de cours consacrés, par exemple, à l'architecture, à la sculpture, aux arts industriels, etc., de toutes les époques de l'histoire de Varl. Ces cours de licence m'ont amené, dès 1905, à donner des cours sur des sujets particuliers. Je citerai par exemple l'atchitecturc égyptienne, les grands temples de l'Egypte pharaonique, les statues de l'Ancien Empire, la sculpture de la. XVIII'^ dynastie, l'art d'Aménophis IV, les scènes figurées des tombeaux de l'Ancien Empire, l'analyse et la critique de manuels d'archéologie égyptienne, etc. L'examen de licence comportant un travail écrit à soumettre à chacun des professeurs, j'eus l'occasion de faire faire aux
élèves des recherches de détail. En voici quelques exetnples : Variatomie des statues de V Ancien Empire, ranalyse des groupes de la niême époque, la forme des yeux sur les statues, les portraits d'Amencmhat III, les canons de l'art égyptien, l'analyse de toutes les scènes de chasse et de pêche au marais, etc.
Entretemps, le Gouvernement avait institué aux Musées du Cinquantenaire à Bruxelles des cours pratiques d'archéologie, où j'ai eu l'occasion de traiter également des questions d'art égyptien, mais prises sous un aspect particulier, différant de celui auquel m'obligeaient les programmes d'histoire de l'art.
Pendant toutes ces années, je me suis astreint à ne pas fixer mon enseignement par la rédaction précise des différentes leçons, qui toutes étaient données d'après un schéma et des notes. C'est dire que j'ai été amené coniinuelleinent à modifier et à élargir 7nes leçons. Je puis bien avouer que je suis un peu honteux, maintenant, quand je pense à l'insuffisance des notions que je donnais à mes premiers élèves, et que je puisais cependant aux meilleures sources qui étaient alors à ma disposition.
La première année j'avais environ trois cent cinquante clichés de projection, servant à V illustration du cours. Petit à petit cette série s'est enrichie, au point de constituer un matériel ■scientifique fort considérable puisque je dispose actuellement de près de trois mille documents, qui ont été utilisés dans toutes les leçons des différents degrés mentionnés ci-dessus.
J'avais pu notamment y incorporer de nombreux matériaux inédits, recueillis au cours de quatre voyages en Egypte et de nombreux séjours dans les grandes collections égyptologiques d'Europe.
Lorsque la guerre éclata tous nos cours furent d'abord arrêtés, puis au bout d'un an les Cours d'art et d'archéologie de Bruxelles et les Cours d'archéologie pratique du Cinquantenaire ont recommencé, mais avec certaines modifications. Les professeurs, ne désirant pas avantager les jeunes gens restés en Belgique au détriment de ceux qui avaient rejoint l'armée, avaient décidé de donner des leçons qui ne correspondraient pas exactement aux matières prévues par les programmes normaux. C'est ainsi que je fus amené à donner plusieurs cours établis sur une base plus complète que V cnscignemervt régulier de la candidature.
C'est dans ces circonstances, au cours de l'hiver 1916-1917, que je fus invité par le R. F. Denis, directeur de l'école Saint-Luc de
Molrnbi'cl,-li'-.-lhikvi'llcs. à câpoirr aux élèves de suit ('colr Vhisloirc (le Part éi^ijptien. J'acceptai à la condition de pouvoir régler mon programme comme je le jugerais bon, et voici de quelle manière je procédai. J'ai commencé pctr établir les grandes divisions du sujet, comportant une introduction générale et des parties successives, co7isacrées aux périodes principales de Fart égijptien. Chacune de ces divisions a été ensuite subdivisée en une série de chapitres. J'ai alors disposé mes documents photographiques en un ordre systématique comme s'il s'agissait de les montrer tous et, procédant ensuite par élimination, j'ai réduit le nombre de ces clichés <i la quantité voulue pour chaque leçon. J'ai pensé que l'occasion pouvait être favorable de rédiger le cours et de répondre ainsi au désir qui m'avait été manifesté depuis longtemps par un grand nombre de mes élèves. Je donnai la première leçon dans la dernière semaine d'octobre 1916 et, au sortir de celle-ci, après l'expérience de la leçon publique, en ai/cmt sou^ les yeux mes notes et mes clichés, j'en ai dicté le texte à 3i"^ Marie Paul, attachée du Secrétariat des Musées. Les dictées se sont succédé régulièrement pendant des mois, jusqu'au 13 juin 1917. Le manuscrit, établi de la sorte, n'était évidemment qu'un premier jet et il a fallu le soumettre à de nombreuses corrections. Celles-ci ont été grandement aidées par la collaboration si dévouée d'un de mes élèves, le R. P. H. Louette, qui montrait tant d'intérêt sympathique à voir l'achèvement de mon travail et qui, mcilheureusement, devait tomber sous les coups d'un fou, en décembre 1919, sans avoir pu le voir terminé.
Dès que le texte fut prêt, je me préoccupai de l' illustration et des notes bibliographiques. Bon nombre de dessins furent exécutés et au moment de l'armistice j'avais l'espoir de pouvoir bientôt m' occuper de l'édition. Ma désillusion a été grande de constater que j'avais fait un rêve impossible à réaliser et qu'il fallait renoncer, pendant longtemps peut-être, à publier mes leçons avec toute la documentation nécessaire. Ne pouvant me résigner à laisser dormir mon travail, en attendant des temps meilleurs j'ai examiné la question de savoir s'il ne serait pas possible de publier d'abord, en une édition provisoire, le texte seulement, en renvoyant le lecteur pour V illustration atix séries déjei nombreuses de documents que j'avais publiés dans mes différents^ ouvrages. Ce n'était qu'un pis aller et je ne me dissimule pas les inconvénients graves que présente un tel système ; mais, comme plusieurs personnes consultées à ce sujet m'ont encouragé
à agir de la sorte, je me hasarde à publier mon travail de cette manière.
Je prie le lecteur de ne pas perdre de vue que la rédaction actuelle date de Vhiver 1916-17, à une époque où fêtais dans V impossibilité — par V occupation allemande en Belgique — de consulter la littérature scientifique publiée en France, en Angleterre et en Amérique depuis le mois d'août 1914.
Je regrette vivement que les difficultés d'ordre pratique ne m'aient pas permis d'imprimer, dans cette édition provisoire, toutes les notes bibliographiques qui devraient constamment accompagner et soutenir le texte. Si je n'avais peur de paraître me vanter, je voudrais dire que je crois avoir lu tout ce qui a été publié sur l'art égyptien jitsqu'en 1914. Si donc on reconnaît, à la lecture de mes leçons, des idées exprimées par d'autres auteurs, on peut assurer certainement que c'est chez eux que je les ai puisées. S'il y a, au contraire, des théories et des idées qui semblent nouvelles, j'entends en assumer toute la responsabilité. Je voudrais pouvoir dire que je n'en ai exprimé aucune pour laquelle je ne sois à même de fournir une démonstration appuyée sur des documents. Si l'un ou l'autre de mes lecteurs désirait une explication complémentaire sur ces points, je serais toujours disposé à lui envoyer les références précises, tenues en réserve pour l'édition définitive.
On m'a demandé pourquoi je n'avais pas donné à mon livre le titre d'Histoire de l'art égyptien. Voici ma réponse. Notre connaissance de l'art de l'ancienne Egypte est encore loin d'être suffisante pour tenter de faire une telle histoire. Les difficultés qui s'y opposent peuvent être classées en deux groupes : difficultés externes et difficultés internes. Parmi les difficultés externes je souligne volontiers les suivantes : nos séries sont fort incomplctes, elles dérivent de la bonne chance des fouilleurs ; une seule cachette comme celle de Karnak renmivelle entièrement le sujet, mais sans apporter cependant des documents pour toutes les périodes. Les objets découverts sont dispersés dans les musées du monde entier et celui qui voudrait étudier par exemple, la tombe memphite d'Horemheb devrait visiter au moins cinq ou six villes d'Europe. Dans les musées, les objets sont souvent accumulés sans critique et les conservateurs des collections n'ont pas pu, le plus souvent, classer séparément les documents de qualités artistiques différentes. Alors que dans toutes les grandes villes il est possible d'étudier systématiquement le développement de l'art grec sur la base d'une bonne collection de moulages, il n'existe encore
nulle part un grand musée de moulages égyptiens. Les publications sont insuffisantes, basées sur des dessins maladroits, les photographies n'ont pas éié prises d'une manière qui permette les comparaisons. Une masse considérable de pièces de premier ordre ne sont pas encore publiées. Combien de statues que Champollion décrivait dans ses lettres au duc de Blacas, au lendemaifi de sa géniale découverte, combien de statues provenant des fouilles de Mariette, restent inédites jusqu'à l'heure présente ? Le Musée de Turin, le Louvre, le British Muséum, et tant d'autres collections, tiennent en réserve des matériaux d'étude des plus précieux.
Les difficultés internes ne sont pas moindres. Nous manquons absolument de traditions littéraires sur les œuvres. A peu pr.cs toutes sont restées anoni/mes. L'étude critique des monuments permet de montrer les diiférences de qualité considérables entre les documents d'une même date et quelquefois même entre des statues sorties d'une même tombe. Nous sommes constamment troublés par le terrible problème des usurpations : les rois effacent les inscriptiems de leurs prédécesseurs im médiats ou lointains et s'approprient leurs œuvres sans scrupule. De grands personnages n'hésitent pas à réemployer des statues de dates extrêmement diverses. Les Egyptiens se sont montrés singulièrement conservateurs; ils copient .scrupuleusement les modèles établis par les ancêtres, à tel point que l'on pourrait peut-être .soutenir que t' histoire de Vart égyptien est exactement l'histoire de diverses déviations en partant d'un très ancien idéal de perfection.
Dans ces conditions, il faut chercher à se convaincre tout d'abord de la limitation de nos tâches présentes. Commençons par examiner d'une manière plus critique l'origine des différents documents. Les circonstances de la découverte de certaines pièces par des explorateurs modernes, permettent parfois de tirer des conclusions intéressantes au sujet de documents trouvés à une époque où les fouilleurs étaient moins précis dans leurs méthodes. Nous devons chercher à grouper les monuments, ce qui est parfois possible grâce à des indications généalogiques. Méfions-nous des attributions fantaisistes de soidisant portraits à tel ou tel roi, ce qui, bien souvent, n'a pas d'autre résultat que de compliquer les problèmes qui se posent à nous. Prenons garde de nous laisser induire en erreur par des idées préconçues. Pour ne citer qu'un seul exemple, je pense que les trois premières dynasties n'ont rien de véritablement archaïque et que c'est avant cette période que nous devrons rechercher les origines véritables de
Part pharaonique. Quand nous avons établi un fait (Vune façon indiscuiahlc. tâchons d'en déduire les conséquences logiques, même si celles-ci devraient renverser les idées généralement admises. Il me .semble que Von petit prouver la date très ancienne du début de Vart pharaonique par Vexamcn des formes des hiéroglyphes, témoignant de remploi régulier de la plupart des conventions que le dessin égyptien suivra à tous les âges.
Dans Vétat actuel des découvertes archéologiques, les vrais débuts de l'art égyptien restent hors de notre atteinte et il n'est pas exagéré de dire qu'il nous faudra patiemment attendre, et longtemps peut-être, le résultat des recherches de l'avenir avant d'oser écrire une véritable Histoire de l'art égyptien.
Je termine cette préface en formulant le vœu que mes lecteurs voudront bien excuser, par les circonstances actuelles, la forme imparfaite sous laquelle je leur livre mon travail. Une des raisons qui m'a encouragé partictdièrement à le faire néanmoins, c'est que j'espère qu'ils me permettront, par leurs remarques et leurs conseils, de préparer une édition meilleure qui bénéficiera de toutes les contributions que je réclame de leur bienveillance.
Mars 1920.