CONTRIBUTION
L'Étude des Causes de la Cécité
Le courant d'opinion qui, depuis quelques années, va s"accentuant en faveur des études ophthalmologiques, s'est fait sentir jusque dans les régions administratives, pourtant si lentes à s'émouvoir, et l'on vient de voir un ministre, préoccupé du sort des malheureux atteints d'affections oculaires, fonder à Paris une nouvelle clinique, obtenir des chemins de fer une réduction sur le prix des places, en faveur des malades qui demanderaient à s'y rendre, et même, chose assez imprévue, lancer une circulaire pour enseigner aux populations le traitement de certaine ophthalmie.
Les journaux n'ont pas manqué de rééditer, à ce propos, les statistiques relatives au chiffre des aveugles en France et à l'étranger, aux causes de la cécité, etc. ; et chacun a pu lire dans maintes publications périodiques, que l'ophtlialmie purulente des nouveaux-nés, celle visée précisément par la circulaire ministérielle en question, figure pour un tiers parmi les causes de cécité.
Cette proportion m'a paru tout d'abord excessive. Toutefois, en matière de statistique, il serait imprudent de s'en rapporter à une impression personnelle; le dépouillement d'un grand nombre de faits peut seul permettre de formuler des conclusions.
Avant d'entreprendre un travail de ce genre, j'ai cherché à savoir sur quelles bases s'appuient les statistiques officielles. J'ai interrogé, à cet effet, plusieurs de mes confrères exerçant à la ville ou à la campagne ; aucun d'eux n'a jamais été appelé à fournir à l'Administration des renseignements de ce genre, ce qui, du reste, eût été fort difficile. Les agents chargés du recensement de la population, sont-ils en même temps chargés de recueillir les matériaux de ces statistiques? Je l'ignore; mais on conviendra que de pareils documents auraient une valeur bien médiocre, car parfois rien n'est plus difficile, même pour un oculiste, que de remonter aux causes de la cécité, surtout si elle date des premières années de la vie.
Je suis porté à croire que les chifi'res administratifs se rapportent uniquement aux aveugles recueillis dans les établissements de bienfaisance : Quinze-Vingt, Jeunes-Aveugles, etc. Dans ce cas, la proportion de 33 p. 100, attribuée à l'ophthalmie purulente des nouveaux-nés, peut approcher de la vérité ; mais il n'en est plus de même, certainement, si l'on considère l'ensemble des cas de cécité. Cela tient à ce que les personnes qui ne deviennent aveugles qu'assez tard vont rarement dans les asiles destinés aux incurables et, en tous cas, y sont reçues en proportion beaucoup moindre que les enfants. Ces derniers, s'ils perdent la vue dans les Maternités ou dans les hôpitaux ; s'ils appartiennent à des familles indigentes et, à plus forte liaison, s'ils se trouvent placés dans la catégorie des enfants abandonnés, tombent forcément à la charge de l'État ou des communes, obligés, dès lors, de les placer dans les établissements destinés à recevoir ces malheureux.
Au contraire, les adultes qui deviennent aveugles trouvent, la plupart du temps, aide et assistance dans leur entourage; quelques-uns peuvent encore exercer de petits
métiers qui les aident à vivre. Enfin, si la perte de la vue ne survient qu'à un âge avancé, un certain nombre, même dans la classe ouvrière, ont amassé un léger patrimoine qui leur permet de se suffire, tant bien que mal. De là, il résulte que les cas de cataracte, de glaucome, de maladies du fond de l'œil, sont relativement rares dans les asiles d'aveugles, ce qui fausse complètement les statistiques.
Enfin, les données administratives ne portent, selon toute apparence, que sur la classe ouvrière, laissant de côté les aveugles qui n'ont pas besoin de recourir à l'assistance publique.
Dans la statistique qui fait l'objet de ce travail, je me suis eff'orcé d'échapper, dans la mesure du possible, aux causes d'erreur que je viens de signaler. Je me trouve placé, sous ce rapport, dans des conditions particulièrement favorables, en ce sens qu'avant de venir prendre à Bordeaux la direction du service d'ophtalmologie de la Faculté de médecine, j"ai dirigé à Paris, pendant plusieurs années, une clinique libre, très fréquentée. En outre, j'ai eu à ma disposition les registres de mon excellent maître et ami le docteur Giraud-Teulon, fondateur de la clinique dont je viens de parler.
Mes observations portent donc, non-seulement sur des malades appartenant à des régions assez dissemblables, sous beaucoup de rapports, mais encore sur des malades vus par d'autres que par moi. La chose a une certaine importance ; tous les médecins, en effet, peuvent ne pas être d'accord sur l'interprétation des faits qui ont amené la perte de la vue : telle opacification du cristallin, compliquée de lésions des membranes internes, rangée par les uns avec les iritis ou les choroïdites, pourra être classée, par les autres, avec les cataractes proprement dites. Je tenais donc beaucoup à pouvoir comparer les faits qui me sont personnels avec ceux recueillis par d'autres spécialistes ; mais, vérification faite, il ne semble pas qu'il y ait de difi'érence bien notable. En parcourant les tableaux que j'ai dressés, on pourra se convaincre que l'écart entre les séries 1 et 2 (Giraud-Teulon et Badal), n'est pas plus considérable qu'entre les séries 2 et 3, qui, toutes les deux, me sont propres. C'est pourquoi, bien
qu'ayant à ma disposition plusieurs milliers de faits appartenant à M. Giraud-TeulonJ'ai cru pouvoir me limiter à 1,500.
Une question se posait tout d'abord. Pour avoir une sta= tistique s'appliquant à toutes les classes de la société, dans quelle proportion convenait-il de faire figurer les malades qui se présentent aux consultations privées, à côté de ceux qui viennent aux consultations gratuites, ou sont admis dans les services hospitaliers ? D'après mes observations personnelles, et d'après les renseignements que j'ai recueillis auprès de spécialistes placés à la tête de cliniques importantes, cette proportion serait d'un cinquième, en moyenne.
Au total, ma statistique porte sur 7,500 malades. J'ai été amené à les diviser en séries de 1,500, par cette raison que le nombre des maladies ophthalmiques observées au dispensaire de l'hôpital St-André, depuis le début de nos consultations, vient d'atteindre précisément ce chiiFre (1). Deux autres séries sont tirées de mes registres de Paris ; la dernière a trait à 1,500 malades appartenant aux classes aisées (Paris et Bordeaux). Pour ne pas dépasser la proportion d'un cinquième, dont il vient d'être question, j'ai dû laisser de côté environ 1,500 malades de ma clinique de Paris, dont la place se trouve prise par ceux de M. Giraud-Teulon.
Le premier de mes tableaux est consacré à la perte des deux yeux ; le second à la perte d'un œil. Avant d'aller plus loin, je dois dire ce que j'entends par ; perte de la vue.
Le nombre des aveugles pour lesquels la perception, même qualitative, de la lumière, n'existe plus, 6.st en somme, excessivement rare. J'ai considéré comme atteinte de cécité toute personne ne voyant pas à se conduire, ou même ne se conduisant plus que très difficilement ; comme borgne (2), toute personne qui ne verrait pas à se conduire, si elle en était réduite à l'usage de l'œil malade. Je parle, il est à peine besoin de le dire, de la cécité qui est un fait
(1) CesijSOO malades ont donné lieu à environ 8,000 consultations-
(2) Bien que ce mot entraîne, pour beaucoup de personnes, l'idée de lésion apparente du globe de l'œil, je suis obligé de m'en servir pour éviter de dire à chaque instant : perle de la vue d'un œil.
acquis, et non point de la privation temporaire de la vue résultant d'états inflammatoires le plus souvent curables, tels que conjonctivites, kératites, iritis, etc. Je n'ai fait d'exception que pour les cataractes, d'abord parce que beaucoup des personnes qui en sont atteintes refusent de se laisser opérer, et dès lors peuvent être assimilées aux incurables ; ensuite, parce que la marche essentiellement chronique de l'affection place les malades, pendant un temps parfois assez long, dans les mêmes conditions, au point de vue social, que les aveugles proprement dits.
Dans le tableau relatif à la perte d'un seul œil, je n'ai fait figurer ni les strabismes concomitants, ni les strabismes paralytiques.
Dans aucun cas, la déviation paralytique de l'un des axes oculaires ne peut être considérée comme l'équivalent de la perte d'un œil ; il n'y a plus, il est vrai, de vision binoculaire, mais l'organe dévié n'en conserve pas moins son acuité visuelle, pendant un temps assez long, et il se peut qu'à un moment donné l'œil reprenne ses fonctions.
Pour le strabisme concomitant, la question est discutable. La déviation date, en général, des premières années de la vie, et s'accompagne presque toujours, après quelques années de durée, d'une amblyopie par défaut d'usage qui fait" que l'œil peut être considéré comme exclu définitivement de la vision binoculaire. Cependant, la plupart des strabiques de cette catégorie verraient encore à se conduire à l'aide de l'œil dévié, et je n'ai pas cru devoir les classer au nombre des borgnes. Mais je ferai remarquer que l'absence de vision "binoculaire, par suite de strabisme, est d'une fréquence extrême. J'ai trouvé qu'en faisant figurer les cas de ce genre à côté des maladies ou infirmités qui entraînent la perte de la vue d'un œil, la proportion serait d'un cinquième en viron, sur le total ; en d'autres termes que sur 100 cas de vision monoculaire, près de 20 sont le fait du strabisme. Sur ces 20 cas de déviation, les deux tiers à peu près appartiennent au strabisme concomitant, l'autre tiers au strabisme paralytique.
On pourra s'étonner que le cliiffre total des aveugle? et des borgnes inscrits sur mes tableaux varie beaucoup d'une
série à l'autre. Par exemple, j'ai trouvé, sur cinq séries do chacune 1,500 malades, 87, 75 et 58 cas de cécité à Paris, contre 112 à la clinique de Bordeaux, et 154 chez les malades appartenant aux classes aisées.
Mais j'appelle l'attention sur ce fait très important pour la valeur de cette statistique, que si les chiffres absolus présentent des écarts considérables, les chiffres proportionnels, c'est-à-dire ceux qui représentent la fréquence relative des diverses causes de cécité varient, au contraire, assez peu. Ainsi, dans les séries 3 et 5, bien que le chiffre des cataractes soit respectivement de 15 et de 40, la proportion n'en reste pas moins assez exactement de 26 p. 100; par rapport aux autres états morbides ayant amené la perte de la vue.
D'où viennent les écarts considérables que présentent les chiffres inscrits au bas de chaque colonne? Ils tiennent à ce que la proportion des maladies graves aux maladies légères, varie sensiblement d'une clinique à l'autre, et, pour le même oculiste, se montre variable aussi, suivant \ës années et, surtout, suivant qu'il s'agit de malades appartenant à la classe ouvrière ou à la classe aisée.
En effet, pour les affections légères et qui guérissent rapidement, il est rare que l'on ne s'en tienne pas au premier oculiste consulté ; mais si le cas est grave et menace d'entraîner la perte de l'œil, il est probable que le malade, à moins d'avoir affaire à un praticien très en renom, ira consulter successivement plusieurs spécialistes. Il se fait donc un chassé-croisé de clients dans lequel l'avantage, au point de vue du nombre des maladies graves, finit par rester aux cliniques les plus en vue.
Je ne puis expliquer autrement les différences qui existent entre ma clinique libre de Paris, et la clinique de l'hôpital Saint-André de Bordeaux, où viennent se présenter, tôt ou tard, une bonne partie des malades de la région, atteints d'affections rebelles.
Quant au chiffre excessif des aveugles et des borgnes, dans la série 5, relative aux malades vivant dans l'aisance, elle s'explique, en premier lieu, par ce fait que la proportion
des personnes venues de loin pour se faire opérer ou pour avoir l'avis d'un spécialiste, au sujet de maladies ayant entraîné la perte de la vue, est infiniment plus considérable pour les malades de la classe aisée que pour les autres ; cela tient encore à ce que les ophtalmies externes : conjonctivites catarrhales et granuleuses, kératites phlycténulaires, pannus, etc., d'une fréquence extrême chez les gens du peuple, n'entraînent la perte de la vue que dans une proportion assez faible, comparativement à ce qui se passe pour les cataractes, les ophtalmies internes, l'atrophie des nerfs optiques, etc. Il en résulte que, pour un même nombre de consultants, la proportion des maladies graves et, par suite, des cas de cécité, se trouve être beaucoup plus élevée aux consultations privées qu'aux consultations gratuites, bien que, selon toute apparence, il y ait, eu réalité, proportionnellement moins d'aveugles chez les riches que chez les pauvres, par suite de l'incurie trop fréquente de ces derniers et des conditions hygiéniques moins bonnes dans lesquelles ils se trouvent placés.
Les statistiques de ce genre, sans valeur aucune en ce qui a trait à la proportion des aveugles et des borgnes, par rapport au chiffre de la population, ne peuvent donc pas davantage nous apprendre quelle est la proportion de chacun de ces états par rapport au chiffre total des maladies oculaires. Tout ce qu'on peut faire, c'est d'établir dans quelles proportions se trouvent, les unes par rapport aux autres, les maladies amenant la perte de la vue.
Les tableaux ci-joints, s'appliquent uniquement à cet objet, et la concordance des chiffres proportionnels relatifs à chaque ordre de lésions oculaires, permet de* croire qu'une statistique portant sur un plus grand nombre de cas, ne donnerait pas de résultats sensiblement différents.
Il me reste à présenter quelques réflexions au sujet de chacune de ces catégories d'affections.
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