NEUVIÈME LEÇON
( II jL'iN i836. )
Véritable constitution des corps. — Nomenclature. — Guyton de Morveaii. Discussion des théories proposées sur la constitution des composés. — Nomenclature symbolique. — Conclusion.
Messieurs,
Dans tous les ouvrages de Chimie qui sont entre vos mains, vous lisez qu'un corps en se combinant avec un autre en plusieurs proportions donne une série de composés, que l'on considère comme formés par l'union directe des deux composants. C'est ainsi que l'azote et l'oxygène produisent une suite qui renferme :
Protoxyde d'azote Az'O
Bioxyde d'azote Az'O^
Acide azoteux Az^O'
Acide hypoazotique. . . . Az'O*
Acide azotique Az'O'
Et ces formules par lesquelles on les représente,
CONSTITUTION DES CORPS COMPOSÉS. 35l
ainsi que les noms qui servent à les désigner, ne nous y indiquent rien autre chose que l'oxygène et l'azote en combinaison immédiate, dans des rapports différents.
Cependant, quand on y réfléchit, l'esprit n'est pas satisfait : on se demande si réellement l'expérience a confirmé cette manière d'envisager la nature de la constitution intime des corps composés ; et, dans les données de l'expérience , on n'en trouve point la confirmation. Quelquefois, au contraire, elles semblent porter un démenti à cette théorie, et les termes mêmes dont on a fait naturellement usage dans quelques circonstances nous laissent voir l'impression qui en est résultée.
•En effet, en ajoutant à l'oxygène et à l'hydrogène nécessaires à la constitution de l'eau une nouvelle quantité d'oxygène, on obtient un composé particulier, appelé par les uns eau oxygénée, par les autres hioxyde d'hydrogène. De là, sans qu'au premier abord on s'en doute, en choisissant l'une ou l'autre de ces deux dénominations, de là deux systèmes bien distincts qui se trouvent en présence. Ils ne sont pas réellement en conflit à l'époque actuelle; mais ils pourront se développer, et l'un pourra chercher à renverser l'autre.
Voilà donc quelle est la question : Les éléments des corps ne font-ils que se combiner en propor-
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dons diverses pour former toute la série des composés auxquels ils donnent naissance, ou ne font-ils que s'ajouter à un ou à quelques-uns des composés de la série, pour constituer tous les autres? Ou bien encore, en d'autres termes, l'eau oxygénée est-elle une simple combinaison d'oxygène et d'hydrogène, ou résulte-t-elle plutôt de l'union de l'oxygène avec l'eau préalablement formée?
Si vous consultez vos souvenirs, vous observerez que cet exemple n'est pas le seul. Vous vous rappellerez les noms de sulfures sulfurés, d'iodures iodurés, et d'autres encore comparables à la dénomination à' eau oxygénée.
Or, pourquoi a-t-on dit eau oxygénée, si ce n'est parce que cette substance se transforme en eau et en oxygène sous les influences qui paraissent les plus insignifiantes en Chimie, parce que la facilité avec laquelle cette décomposition s'opère dans une multitude de réactions a donné lieu de croire à la préexistence des deux produits qui se séparent?
C'est par le même système d'idées que les chimistes adoptaient la dénomination A' hydrosulfate sulfuré de potasse ou de sulfure de potassium sulfuré, que vous trouverez dans la plupart des Ouvrages de Chimie qui datent d'un certain nombre d'années.
Plus récemment encore, c'est-à-dire il v a environ
vingt ans, on a proposé de même les noms d'/odures ioclujcs . Comme l'union du proto-iodure avec l'excès d'iode était faible, que des forces légères pouvaient l'en séparer, on a préféré voir, dans le composé, de l'iode en combinaison avec le protoiodure, plutôt que de le regarder comme une combinaison immédiate de l'iode et du métal.
Le nom primitif des sulfites sulfurés, aujourd'hui les hyposulfites, rappelle une impression qui conduirait à la même manière de voir.
Ces opinions et la nomenclature qui en dérive n'ont certes pas prévalu ; elles n'ont été appliquées qu'à un très-petit nombre de corps, et les noms qui ont été donnés dans ce système ont même disparu généralement par l'application rigoureuse des principes de la nomenclature ordinaire. Mais elles ont soulevé des questions de la plus haute importance et que nous allons examiner.
Quand je dis, par exemple, chromate neutre de potasse, c/iromate acide dépotasse, doit-on admettre que ces deux sels résultent simplement de la combinaison immédiate de l'acide et de la base; ou bien n'adoptera-t-on cette manière de voir que pour le chromate neutre, en regardant le chromate acide comme composé de sel neutre et d'acide chromique ; ou bien encore sera-t-il permis de supposer dans le chromate acide une combinaison pure et simple de
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potasse et d'acide chromique, et dans le cliromate neutre une combinaison de la potasse avec le sel précédent? Voilà trois systèmes d'idées bien distinctes entre lesquels le choix peut être balancé.
Si l'on veut chercher à se rendre compte des opinions que les chimistes ont eues sur ces matières, il faut se transporter d'abord à l'époque de l'établissement des règles de la nomenclature : car la nomenclature a pour objet d'exprimer la manière dont on conçoit la composition des corps et la réunion de leurs principes constituants. C'est alors que les idées sur la nature des combinaisons se sont fixées, et il serait inutile de remonter plus haut.
Ce fut en 1782 que Guyton de Morveau éveilla pour la première fois l'attention des chimistes sur la nécessité de donner aux composés des dénominations moins arbitraires et propres à en indiquer la nature. A cette époque, la théorie de Lavoisier avait déjà détrôné celle de Stahl : la nouvelle Chimie répandait déjà sa brillante lumière sur les phénomènes les plus délicats de la nature; elle jetait un si vif éclat qu'elle commençait à entraîner en sa faveur les esprits les plus mal disposés contre elle, mais elle n'avait pas encore passé dans la langue. Il restait donc à faire encore en Chimie une importante réforme, et c'est Guyton de Morveau qui la
commença, en publiant un petit Ouvrage sur la nomenclature et en présentant à l'Académie des Sciences un Mémoire à ce sujet. La confusion dans les termes était alors extrême. Le même corps avait souvent un grand nombre de noms, et la plupart des noms en usage reposaient sur les analogies les plus éloignées. Ainsi l'on disait : huile de vitriol, beurre à\n\\n\omQ y foie de soufre, crewe de tartre, sucre de Saturne ; les chimistes semblaient avoir emprunté le langage des cuisinières.
Toutefois, à côté de ces noms si discordants, vous serez étonnés d'en rencontrer d'autres, dans lesquels se manifeste cette tendance générale de l'esprit humain à réunir les choses qui se ressemblent à mesure que la notion de ressemblance apparaît évidente. Le nom de vitriol appliqué d'abord uniquement au sulfate de fer avait été étendu à divers autres sulfates, et l'on distinguait le vitriol de fer ou vitriol vert, le vitriol de zinc ou vitriol blanc, le vitriol de cuivre ou vitriol bleu, la potasse vitriolée que l'on appelait encore tartre vitriolé. Le mot de beurre avait été donné de même aux chlorures qui se rapprochaient par leurs caractères extérieurs du chlorure d'antimoine : on avait des beurres de zinc, d'étain, d'arsenic, de bismuth. L'argent corné ou lune cornée, désignation sous laquelle on connaissait le chlorure d'argent, avait pareillement
servi de point de départ, et des expressions semblables avaient été mises en usage pour les chlorures analogues à celui-là, comme, par exemple, le plomb corné ou chlorure de plomb.
En partant de là, et voyant que l'on avait déjà fait naturellement diverses tentatives pour rassembler dans les mêmes groupes et sous des noms génériques communs les corps qui se ressemblaient par leurs propriétés et leur mode de formation, vous ne serez pas surpris que la proposition de Guyton de Morveau n'ait excité qu'un faible intérêt. Vous le concevrez d'autant mieux que son système de nomenclature n'était qu'un essai fort imparfait qui demandait de nombreuses modifications. Les personnes qui attribuent à Guyton de Morveau le principal rôle dans la fondation de la nomenclature sont donc peut-être dans l'erreur; et, si c'est à lui qu'est due la première tentative pour cette œuvre importante, il est certain du moins que les Commissaires de l'Académie qui l'ont achevée avec lui ont droit à une grande part de la reconnaissance des chimistes.
Guyton de Morveau fut le premier qui insista sur la nécessité de réformer un langage qui permettait de dire, par exemple, huile de vitriol et huile de tartre, pour désigner un acide des plus énergiques et un sel d'une réaction très-alcaline ; ou bien en-
core crème de tartre et crème de chaux, comme pour indiquer une ressemblance de nature entre le bitartrate de potasse et le carbonate de chaux, tandis qu'évidemment aucune espèce d'analogie ne rapproclie ces deux composés. II signala les inconvénients de la confusion causée par un luxe dé dénomination , qui faisait donner quelquefois à la même substance cinq ou six noms différents. C'est ainsi que le sulfate de potasse était appelé sel polychreste de Glazer, arcanum duplicatum, sel de duobus. tartre vitriolé, vitriol de potasse .
C'était assurément avec raison que Guyton de Morveau s'élevait contre les vices du langage des chimistes de son temps, et l'utilité de le modifier dut être généralement sentie ; mais son système de nomenclature n'était pas de nature à se concilier tous les suffrages. Qu'il y a loin en effet du plan qu'il proposa aux principes que l'on suit aujourd'hui, et qui, arrêtés avec Guyton par les Commissaires de l'Académie, se trouvent discutés et établis dans le célèbre rapport de Lavoisier! Tous jugerez de ce plan par l'échantillon que j'en ai fait mettre sur le tableau.
PniLOSOPUIE CHIMIQUE.