‹ Leçons sur la physiologieChapitre 10 sur 45 · DONNÉES PHYSIOLOGIQUES FOURNIES PAR L ÉTUDE DE L'ACTION DU CURARE · texte numérisé non relu

DONNÉES PHYSIOLOGIQUES FOURNIES PAR L ÉTUDE DE L'ACTION DU CURARE

L'irritabilité musculaire est-elle indépendante de la motricilé nerveuse ? — Action comparée du curare sur les différents types du règne animal. — Les fibres nerveuses sensitives et les fibres nerveuses motrices ont-elles des propriétés physiologiques différentes ?

Jusqu'à présent, nous n'avons constaté, entre les fibres sensitives et les fibres motrices, d'autre différence physiologique que celle qui est relative à leurs fonctions, car les traits distinctifs que présentent ces fibres, au point de vue de leur origine et de leur terminaison, sont purement anatomiques et n'ont aucune signification précise, par rapport au problème que nous cherchons à résoudre. J'ai à peine besoin de vous rappeler qu'il s'agit d'examiner si les diverses fibres nerveuses ont des propriétés physiologiques différentes. Or, vous comprenez bien que la diversité des fonctions ou des usages fonctionnels n'implique pas du

tout une différence de propriétés physiologiques. Les muscles servent à des fondions variées, et cependant ils ont la même propriété physiologique, la contractilité. En est-il de même des fibres nerveuses; ou bien, celles qui font partie des nerfs sensitifs ont-elles une propriété physiologique particulière, la sensitivité, différente de la propriété des fibres qui forment les nerfs moteurs, c'est-à-dire de la motricité?

On a tenté d'arriver à la solution de ce problème, en soumettant simultanément, chez l'animal vivant, les nerfs moteurs et Jes nerfs sensitifs à des épreuves diverses, et en observant s'ils sont influencés de la même façon.

Parmi les moyens mis en usage, on peut citer au premier rang les agents toxiques, la strychnine et surtout le curare. Nous nous occuperons aujourd'hui des résultats obtenus à l'aide du curare.

Vous connaissez tous, au moins de nom, cette substance toxique, sur laquelle les expériences de M. Cl. Bernard ont si fortement appelé l'attention des physiologistes dans ces dernières années. C'est un poison préparé par les sauvages de l'Amérique méridionale, et que l'on a désigné sous les noms divers de Woorara, Wourali, Ourali, Ticunas, etc. Il est solide, brun, noirâtre, d'un aspect résineux et soluble dans l'eau. Les sauvages s'en servent pour empoisonner leurs armes lorsqu'ils partent pour la guerre ou pour la chasse. Pendant longtemps on a ignoré absolument la composition de ce poison, et on ne la connaît encore qu'imparfaitement, d'autant mieux que cette composition varie avec chaque pays. Toutefois, on peut affirmer que la matière toxique que contient le curare provient du Strychnos toxifera, plante de la famille des

Strychiiées. On a dit à plusieurs reprises que le principe actif de ce poison pourrait bien être du venin de serpents ou du venin de Crapauds. On ignore si certaines variétés de curare ne contiennent pas une faible quantité de l'un ou de l'autre de ces venins; mais, je le répète, la substance vraiment active du curare est tirée du règne végétal, et, quant à ce qui concerne le venin de Crapaud, on peut établir que la plupart des variétés de curare n'en renferment, s'il y en a, que des quantités insignifiantes. On sait, en effet, que ce venin a la propriété remarquable d'arrêter le cœur, comme je l'ai montré en 1 S5ft, et le curare, du moins celui qui a été connu et expérimenté tout d'abord, et que nous employons encore aujourd'hui, n'a aucune action de ce genre sur cet organe.

Cette substance, qui avait été déjà étudiée par Fontana, a été soumise depuis lors à divers essais expérimentaux ; mais c'est M. Cl. Bernard qui a découvert les faits les plus importants, relatifs à son action physiologique. Dès ses premières expériences, il reconnut que le curare, introduit sous la peau d'une Grenouille, paralyse complètement les nerfs moteurs de l'animal et laisse intacte , au contraire, l'irritabilité de ses muscles. Or, c'était là un résultat plein d'intérêt, car il semblait devoir mettre fin, et delà façon la plus décisive, à une discussion qui s'agitait encore entre les physiologistes, au sujet de l'irritabilité musculaire.

Haller, vous le savez, fut le premier physiologiste qui se fit une idée nette du rôle des muscles dans les mouvements exécutés par les animaux. Il constata que le tissu musculaire possède, à l'exclusion de tous les autres tissus, la propriété remarquable de se raccourcir sous l'influence désexcitants, et il donna à cette propriété le nom d'irrila-

ACTION DU CURARE. iau

bilité musculaire. C'est cette propriété que Bichat proposa plus tard d'appeler contractilité. La découverte de Haller ne fut pas acceptée sans contestation, et, de son temps même, commença cette discussion physiologique, à laquelle je taisais allusion tout à l'heure.

Robert Whytt ne voulut pas admettre l'existence de l'irritabilité musculaire. Il avait bien vu, comme Haller, des parties musculaires séparées du corps exécuter des mouvements spontanément, ou sous l'influence d'excitations expérimentales; il avait vu surtout le cœur de plusieurs espèces d'animaux se mouvoir encore d'une façon régulière, dans ces conditions, et pendant un temps quelquefois considérable; mais, pour lui, ces divers mouvements reconnaissaient pour cause une sorte de sensibilité qui, persistant dans les muscles ou le cœur, les rendait susceptibles d'éprouver de l'irritation, et par conséquent d'exécuter des mouvements. R. Whytt, qui réfutait Haller avec une assez grande vivacité, était loin, on le voit, d'avoir une opinion bien nette. Dans un autre passage de son Traité sur les mouvements involontaires des animaux , il s'exprime ainsi : « Plusieurs physiologistes ont supposé à la fibre musculaire une propriété inconnue, par le moyen de laquelle elle était mise en mouvement, d'après une irritation quelconque. Cette opinion nous paraît être le refuge de l'ignorance et l'effet du désespoir de n'avoir aucun succès dans la recherche de cette cause... » Or, au commencement du même chapitre, nous lisons ce qui suit : « Les fibres musculaires sont douées d'une structure disposée de telle manière, qu'elles se contractent lorsqu'une cause appropriée à ce mouvement leur est appliquée, et qu'elles restent en repos si une telle cause n'a pas lieu ;

iyU PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME NERVEUX.

c'est-à-dire que la fibre musculaire est susceptible de se contracter, pourvu qu'elle y soit excitée par une cause analogue à sa structure... » Ne semble-t-il pas que, dans cette phrase, Whytt accorde ce qu'il refuse dans la précédente? Quand on lit tout le traité de li. Whytt, ouvrage d'ailleurs bien remarquable, on reconnaît aisément qu'il y avait déjà à ce moment, entre Halter et ses contradicteurs, un malentendu qui n*a point cessé d'exister depuis lors, et qui explique en partie comment la question de l'irritabilité musculaire a pu être jusqu'à nos jours un sujet de discussion.

Lorsqu'on prend connaissance des nombreux écrits dans lesquels on a traité de cette question , il semble que l'existence de la contractilité musculaire se trouve elle-même mise en cause, et, en fait, c'est bien ainsi que le comprennent plusieurs des physiologistes qui ont pris part à la discussion. Mais je me demande comment on peut nier la réalité de la contractilité musculaire, en tant que propriété physiologique distincte. Un muscle se raccourcit sous l'influence d'une excitation mécanique portant sur le nert qui s'y rend. Que veulent dire ceux qui admettent que cette contraction n'est qu'une dépendance de la mise en jeu de de l'activité de ce nerf? Que veut dire R. Whytt dont, au fond, la manière de voir ne diffère guère de celle-là? Pourquoi tous les éléments anatomiques ne se comportent ils pas de même sous la même influence? Il est clair que, quelle que soit la part que l'on veuille attribuer à l'influence nerveuse, il faut bien admettre qu'il y a une propriété spéciale de la fibre musculaire qui permet à cette fibre de se raccourcir lorsque l'activité nerveuse la fait entrer en jeu. Or, c'est justement cette propriété-là de la

ACTION DU CURARb.

fibre musculaire qu'on appelle contractilité. Et il est si difficile de comprendre les choses autrement, que jamais un de ceux qui nient l'existence de l'irritabilité musculaire comme propriété indépendante n'a pu indiquer nettement la manière dont il se représentait la propriété physiologique des muscles. Je le dis donc sans hésitation, si certains auteurs ont pu mettre en doute la réalité de cette propriété, c'est qu'ils ne s'entendaient pas euxmêmes.

Pour nous, le terrain de la discussion est tout différent et bien plus restreint. Il s'agit tout simplement de savoir si la contractilité musculaire peut être mise en jeu par une excitation portant directement sur le muscle, sur la fibre musculaire; ou bien, si les excitants ne peuvent atteindre la fibre musculaire et provoquer sa contraction, que par l'intermédiaire des nerfs. Et la question est encore très importante, d'abord au point de vue de la physiologie générale, et aussi par rapport à certains points de physiologie spéciale, à la recherche de la cause des mouvements du cœur, par exemple. En effet, s'il était prouvé que les muscles ne peuvent se contracter que sous l'influence d'une excitation nerveuse, la théorie de Haller, pour qui l'irritabilité des parois du cœur est la cause indépendante et principale des mouvements de cet organe, serait immédiatement condamnée.

Assurément, la question, telle que nous venons de la poser, ne saurait être résolue par les expériences et les observations de Haller. De ce qu'un morceau de chair musculaire retiré du corps d'un animal vivant, ou récemment mort, se contracte encore lorsqu'on le pique ou qu'on l'excite par tout autre moyen, on ne peut pas con-

dure que l'irritabilité puisse être mise en jeu directement. On ne peut pas non plus tirer une conclusion valable de la persistance des mouvements spontanés dans un cœur enlevé sur un animal vivant. Il est évident que, dans ces cas, les muscles contiennent encore des fibres nerveuses, et l'on sait que le cœur renferme même des centres nerveux, c'est-à-dire les ganglions de Remak.

Il est vrai que des expériences de ce genre, mais modifiées, ont donné des résultats qui ont une valeur plus grande. Ainsi on a vu, j'ai vu moi-même, à l'aide du microscope, des mouvements dans des fibres musculaires isolées et qui ne paraissaient en rapport avec aucune fibre nerveuse. C'est ce que j'ai pu surtout observer dans des parcelles du tissu musculaire des oreillettes du cœur, plusieurs heures après la mort : ils'y produisait des contractions spontanées, parfaitement nettes. On objectera, sans cloute, que, dans le cœur, les fibres nerveuses se terminent peut-être autrement que dans les autres muscles striés, et que des extrémités nerveuses représentées par des cylindres axiles nus ont pu échapper à l'observation. Mais rien jusqu'ici n'autorise cette objection.

D'autre part, je vous rappelle que M. Rouget a reconnu que toutes les fibres musculaires ne reçoivent pas de fibres nerveuses. Et enfin, les fibres musculaires qui sont en rapport immédiat avec des tubes nerveux, au moyen des plaques motrices terminales, n'ont qu'une petite partie de leur longueur en connexion avec ces plaques. Cependant les fibres musculaires dépourvues de plaques nerveuses et les parties de fibres qui sont sans rapport immédiat avec ces appareils terminaux des tubes nerveux se contractent. Ne doit -on pas admettre que

leur contraction n'est pas directement provoquée par l'action nerveuse ?

A ces arguments, je pourrais en ajouter plusieurs autres, tels que ceux qui ressortent des expériences récentes de M. Kiïhne, sur l'action différente de certains excitants sur les nerfs et sur les muscles ; et, avant tout, comme date et comme importance, je devrais citer les faits dus à M. Longet : mais je n'ai pas l'intention de traiter complètement cette question; d'ailleurs, j'ai déjà dit quelques mots des expériences de M. Kùhne, et je serai ramené à parler de celles de M. Longet. Je vais donc, pour le moment, m'en tenir aux données fournies par l'étude physiologique du curare.

Je vous ai déjà dit quel est le premier résultat observé par M. Cl. Bernard et quelle importance ce résultat a paru tout d'abord présenter, relativement à la question de l'irritabilité musculaire. Je vais répéter devant vous l'expérience dont il s'agit. Sur cette Grenouille, par une petite incision pratiquée à la peau du dos, nous avons introduit une gouttelette de solution aqueuse de curare. Le poison va être absorbé et transporté dans toute l'économie par le système circulatoire. Il n'y a que quatre minutes que nous avons fait l'opération, et déjà la grenouille est immobile, présente l'aspect d'un cadavre , est morte en apparence , quoique son cœur batte encore. Je dis morte en apparence, car la Grenouille n'est là qu'en léthargie. Si l'expérience était faite pendant l'hiver, les mouvements du cœur persisteraient grâce à la respiration cutanée; et, après quelques jours, tout le poison serait ou détruit ou excrété dans la vessie, et la Grenouille reviendrait à la vie. Je place sous vos yeux un

VULPIAN. — PHVS. DIT SYST. NERV. 13

PHYSIOl.otilK DU SYSTÈME NERVEUX.

train postérieur de Grenouille parfaitement saine; préparé suivantla méthode de Galvani, et qui va nous servir détenue de comparaison, et à côté je place, préparé de la même façon, le train postérieur de la Grenouille empoisonnée. Si, avec une pince de Pulvermacher, qui est, comme vous le savez, une pile faible et propre à ces expériences, j'excite les nerfs lombaires des deux tronçons, vous pouvez voir sur la Grenouille saine des contractions énergiques, tandis qu'il est impossible d'en déterminer ainsi chez celle qui a subi l'influence du curare. Il me suffit au contraire de porter l'excitation directement sur les muscles de la Grenouille empoisonnée, pour observer une contraction. Si, sous une autre Grenouille, avant d'introduire le curare sous la peau du dos, nous lions tous les vaisseaux qui se rendent à un membre, ce membre échappe naturellement à l'action directe du poison, et l'on voit alors l'excitation portée sur le nerf sciatique, s'il s'agit d'un membre postérieur, provoquer des contractions, alors que l'on n'obtient aucun effet en agissant sur les autres nerfs.

Vous le voyez, le curare abolit chez les Grenouilles la motricité nerveuse, et laisse intacte l'irritabilité musculaire. Si l'on expérimente sur les autres Batraciens, tels que le Triton, la Salamandre terrestre, le Crapaud, on a les mêmes effets ; mais on doit se demander si l'on obtient des résultats analogues, eu agissant sur des animaux supérieurs, sur des Mammifères par exemple. Trouveronsnous également chez eux la motricité abolie et la contractilité conservée intacte ? Les faits vont nous répondre. Si l'on introduit du curare sous la peau d'un Chien, au bout de quelques minutes les effets commencent à se manifester,

mais ils sont en général assez difficiles à reconnaître; toutefois l'animal s'affaiblit, il y a quelques frémissements musculaires dans diverses parties du corps; puis il s'affaisse, il ne peut plus relever la tête. L'intelligence est encore intacte; la sensibilité est conservée. La respiration devient difficile ; en môme temps, il y a souvent quelques soubresauts convulsifs dans les membres, puis les mouvements respiratoires cessent, le cœur continue à battre pendant quelques instants, mais il s'arrête bientôt: l'animal est mort. Si l'on met à ce moment le nerf sciatique à nu, et si l'on essaye de l'irriter par des agents mécaniques ou galvaniques, on voit qu'il a conservé sa motricité, au moins en grande partie. Si l'on soumet l'animal à la respiration artificielle avant que les mouvements du cœur soient arrêtés, on peut entretenir ces mouvements pendant plusieurs heures. Or, il est facile de constater que, chez le Chien, la motricité des nerfs sciatiques peut, dans certains cas, survivre près d'une demi-heure à l'arrêt des mouvements spontanés de la respiration. Voici un Lapin qui vient d'être empoisonné avec du curare et qui est soumis à la respiration artificielle. Vous voyez que la motricité des nerfs sciatiques est encore assez considérable; il y a cependant quatre ou cinq minutes qu'il a cessé de respirer spontanément. On va continuer la respiration artificielle, et, dans quelques minutes, vous pourrez vous assurer que la motricité est éteinte. Le retour à la vie peut avoir lieu chez les Mammifères empoisonnés parle curare, comme chez les Grenouilles: seulement, chez un Mammifère, la respiration cutanée est tout à fait insuffisante pour entretenir les mouvements du cœur, et il faudrait, par conséquent, pratiquer la respira- il tion artificielle pendant un certain nombre d'heures, variable f

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suivant la dose du poison, pour ramener l'animal à la vie. Pour peu que la quantité de curare fût un peu considérable, il faudrait au moins cinq ou six heures d'insufflation pulmonaire, et dans certains cas, bien davantage.

Au début des expériences sur le curare, on avait dû penser que la mort n'arrivait que par suite de l'abolition de la motricité, mais je fis voir bientôt que, comme je viens de le dire, chez les Mammifères, chez les Chiens par exemple, la mort survenait à un moment où les nerfs avaient conservé lune motricité encore très-marquée. M. Pelikan, très-peu de v temps après, publia la même remarque. On aurait donc / pu croire qu'il s'agissait, dans le fait signalé par M. Cl. Ber- I nard, d'une particularité ne se montrant guère que chez les Batraciens. Mais un peu plus tard, je démontrai, par de nouvelles expériences, que l'abolition de la motricité s'observe aussi chez les Mammifères empoisonnés par le curare lorsqu'on entretient la circulation après leur mort par le moyen de la respiration artificielle. Le temps nécessaire pour que les nerfs des membres perdent leur motricité varie alors suivant l'espèce animale mise en expérience, et selon la dose de curare employée. La motricité s'éteint plus vite chez les Lapins que chez les Chiens, et elle disparaît d'autant plus rapidement que la quantité de curare est plus considérable. Il s'agit donc bien d'une action constamment la même; seulement, chez la Grenouille, au moment de la cessation de tout mouvement spontané, la motricité paraît abolie, tandis que, chez les Mammifères, elle persiste encore d'ordinaire à ce moment. La mort,- toutefois, paraît due, chez les Mammifères aussi, à la diminution de la motricité, surtout de celle des nerfs respiratoires.

Ainsi, en résumé, le curare a la même action sur les Mammifères et sur les Batraciens, et cette action, lorsqu'elle s'est entièrement accomplie, consiste dans l'abolition de la motricité des nerfs de la vie animale, avec conservation de l'irritabilité musculaire.

Lé curare est-il la seule substance qui produise un pareil effet? Non. Il est des poisons, dont le mode d'action varie, qui ne présentent pas des phénomènes primitifs semblables à ceux du curare, mais qui peuvent présenter le môme effet final: tels sont la strychnine, la nicotine, 1 ether et le chloroforme. Voici une Grenouille, sous la peau de laquelle on vient d'introduire une forte quantité d'acétate de strychnine; déjà se montrent des mouvements tétaniques, mais ces mouvements, comme cela arrive toujours chez les animaux de cette espèce, sont bien moins violents que lorsqu'on a employé de faibles doses. De plus, vous voyez qu'ils ont disparu très-vite, ce qui est aussi un résultat constant dans ces mêmes conditions. Maintenant, tout mouvement a disparu ; la Grenouille ne respire plus, elle paraît morte. Si nous examinons comparativement les nerfs et les muscles, nous constatons, comme dans l'empoisonnement par le curare, que la motricité nerveuse est abolie, et l'irritabilité musculaire conservée. L'animal n'est pas d'ailleurs tout à fait mort. Comme chez une Grenouille empoisonnée par le curare, le cœur bat encore chez celle-ci, et l'on observerait chez elle le même phénomène de résurrection, si l'expérience avait été faite pendantl'hiver. Au bout de deux, trois ou quatre jours, la Grenouille aurait éliminé une partie delà strychnine; elle sortirait alors de la léthargie, et l'on verrait se manifester de nouveau des spasmes convulsifs

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comme il y en avait au début de l'empoisonnement: cette nouvelle période convulsive durerait plusieurs jours, et enfin, le retour à l'état normal aurait lieu complètement.

Jamais, chez les Grenouilles empoisonnées par le curare, on n'observé une période convulsive de retour, comme chez celles qui ont subi l'intoxication par la strychnine. Si les phénomènes delà première période n'étaient pas déjà très-différents clans ces deux sortes d'empoisonnements, la différence entre les phénomènes de la période de retour fournirait un caractère distinctif des plus nets.

La nicotine produit encore finalement le môme résultat que le curare, c'est-à-dire l'abolition de la motricité avec conservation de l'irritabilité musculaire, et la conicine le produirait également, d'après les expériences de M. Kolliker. Ces deux substances sont des alcaloïdes extraits, le premier du tabac, et le second de la grande ciguë.

J'en dirai autant de l'éther et du chloroforme ; il suffit de placer sur une assiette une Grenouille en mettant auprès d'elle une éponge imprégnée de l'un de ces liquides et de recouvrir le tout avec une cloche de verre. Après quelques minutes, les vapeurs ont produit une profonde léthargie, et, lorsque l'effet est poussé assez loin, on peut constater encore que la motricité nerveuse disparaît avant l'irritabilité musculaire.

Je me suis assuré que la strychnine, chez les Mammifères, lorsqu'elle est introduite en quantité assez considérable dans le tissu cellulaire sous-cutané, détermine un affaiblissement de la motricité qui ne se manifeste d'ailleurs que lorsqu'on a pratiqué la respiration artificielle, pendant un eertaiu temps, après la cessation des mouvements spontanés.

11 y a donc une certaine analogie entre les effets ultimes de l'empoisonnement par le curare et de celui qui est déterminé par quelques autres substances toxiques. Mais qu'importe, en définitive? Non-seulement, ces faits ne détruisent pas la valeur des résultats obtenus par le curare, mais encore ils les confirment et les corroborent. Tous ils conduisent à la même conclusion, à savoir, que l'irritabilité musculaire peut être mise en jeu directement par des excitations agissant sur la fibre musculaire elle-même, puisque dans ces cas les nerfs ont perdu toute action sur les muscles.

Cependant cette conclusion n'a pas été acceptée pour légitime par tous les physiologistes. On fit tout d'abord une objection pareille à celle qu'on oppose aux arguments invoqués par Haller. Était- il bien certain que le curare agissait sur les extrémités des fibres nerveuses? Ne pouvait-il pas agir sur les cordons nerveux, seulement dans leur trajet de la moelle jusqu'aux muscles? S'il en était ainsi, en excitant les muscles sur un animal empoisonné parle curare, l'excitation pourrait bien ne provoquer la contraction musculaire que par l'intermédiaire de ces extrémités nerveuses restées intactes. Cette objection, clans les termes où elle avait été formulée tout d'abord, ne résistait pas aux expériences de M. Cl. Bernard ni à celles de M. Kolliker, qui démontraient que le curare agit justement tout d'abord sur l'extrémité des fibres nerveuses. Mais, est-ce bien sur la dernière extrémité, sur celle qui se met en rapport avec la substance contractile ? L'expérience est ici impuissante à fournir directement une réponse. M. Pflùger pensait, d'autre part, que, même en admettant que le curare agit aussi sur la partie tout

à fait terminale des fibres nerveuses, on pouvait encore supposer que l'excitation n'atteint la substance contractile que par l'intermédiaire des fibres nerveuses. Que l'on se représente, en effet, l'action du curare comme se bornant à diminuer la conductibilité des fibres nerveuses (M. deBezold a cherché à établir que l'action du curare produit ce résultat), on concevra très-bien qu'une excitation portant sur le muscle, et, par conséquent, sur les fibres nerveuses qui y sont contenues, atteindra facilement la substance musculaire, tandis que, si elle porte sur un point des nerfs plus éloigné de celle substance, l'affaiblissement de la conductibilité nerveuse s'opposera à sa propagation jusqu'au muscle.

Pour nous, nous ne nous dissimulons pas la difficulté que l'on éprouve à répondre d'une façon catégorique à ces dernières objections ; seulement, elles nous touchent peu, car, ainsi que nous le dirons clans la leçon prochaine, nous croyons très-fermement que les résultats caractéristiques de l'empoisonnement par le curare ne sont pas dus à une action de ce poison sur les fibres nerveuses ellesmêmes, ni en dehors, ni en dedans des éléments musculaires. Le fait établi par M. Bernard nous paraît conserver toute sa valeur dans la question de l'irritabilité musculaire. La fibre nerveuse, quoique ayant conservé sa propriété physiologique, a bien certainement perdu tout pouvoir sur les fibres musculaires, chez une Grenouille curarisée; et, puisque les excitations portant sur les muscles les font entrer en contraction, c'est bien par une action directe, immédiate, sur la substance contractile, qu'elles déterminent cet effet.

Celle digression relative à un point de l'histoire physiologique du curare nf amène à vous dire quelques mots

d'une autre question qui se lie d'ailleurs tout naturellement à celle dont je viens de parler.

Le curare agit-il de même sur tous les animaux, et môme agit-il sur les végétaux ?

Nous pouvons tout de suite répondre négativement à cette question, pour ce qui regarde les végétaux. Tel est le résultat des expériences de M. Cl. Bernard, résultat dont je vousai dit un mot déjà. Quant aux animaux, le curare paraît agir de la même façon chez tous les Vertébrés. Nous l'avons déjà reconnu pour les Batraciens et les Mammifères; il en est de même des autres classes. Pour tous les Vertébrés, c'est uu poison violent; il amène la mort à la suite de phénomènes tout à fait analogues à ceux que je vous ai indiqués d'une façon sommaire. Il détermine assez souvent, lorsque son action commence à se manifester avec force, de légers mouvements convulsifs ; mais, en somme, il amène l'extinction progressive et tranquille de toutes les manifestations de la vie de relation, ainsi que l'abolition de la respiration et l'arrêt consécutif des mouvements du cœur chez la plupart d'entre eux. Pour que vous puissiez bien vous rendre compte de cette similitude d'action, on va empoisonner avec du curare un représentant de chaque classe des Vertébrés, c'est-à-dire un Mammifère, un Oiseau, un Reptile, un Batracien et un Poisson.

On vient d'introduire du curare dans le tissu cellulaire sous-cutané de ce Rat: il succombe en quatre minutes, après avoir présenté de légères convulsions. Un Pigeon succombe plus tôt ; du reste, sa mort est plus douce, il semble s'endormir. On a empoisonné de même une Tortue, une Grenouille et une Tanche, et nous observons les mêmes phénomènes; dans toute la série des Vertébrés, l'action du poison

est donc la même. Si nous recherchons sur ces animaux, ainsi empoisonnés, s'il existe encore quelque trace de motricité, nous arriverons chez tous aux résultats que je viens de vous exposer. La similitude du mode d'action de ce poison, chez tous les Vertébrés, indique que chez tous ces animaux les nerfs et les muscles affectent les mêmes rapports physiologiques entre eux.

Si, quittant les Vertébrés, nous passons aux animaux inférieurs, nous voyons que, chez le Ver de terre, les phénomènes d'intoxication se produisent avec une certaine lenteur. On observe, de plus, chez ces animaux, des empoisonnements partiels, probablement parce que la diffusion de la substance toxique, au moyen de la circulation, se fait d'une façon très-imparfaite. M. Cl. Bernard a signalé la possibilité d'empoisonner les Sangsues et les Insectes.

J'ai essayé l'action du curare sur l'Écrevisse ; cette action est relativement assez faible. Voici une des expériences que j'ai faites. Le 21 juin on introduit une goutte d'une forte solution de curare au-dessous de la peau d'une Écrevisse, par une petite plaie faite dans l'intervalle des anneaux de l'abdomen, à la face inférieure du corps. Au bout d'une demi-heure, il n'y a aucun effet. On introduit alors deux gouttes au moins de la même solution à l'aide d'une seringue de Pravaz dont la canule est enfoncée clans un autre point de la face inférieure de l'abdomen. On laisse l'animal à sec pendant quelques instants, cinq minutes environ, comme on l'avait fait la première fois. Après ce temps, l'Écrevisse paraît très-aftaiblie. On la remet alors dans l'eau. Elle n'est pas encore morte une demi-heure aprèf l'expérience. 11 y a des mouvements comme rhythmiques

des deux premières paires de pattes ambulatoires. Le lendemain, l'Écrevisse n'est pas encore morte; mais elle ne fait des mouvements des pattes que quand on la touche.

J'ai constaté des effets d'intoxication sur les larves aquatiques d'Insectes, sur des Naïdes; mais les Planaires m'ont paru résister à l'action du curare. On peut observer également une intoxication chez les Mollusques ; mais elle exige de fortes doses et se produit très-lentement. Ainsi chez des Escargots, je n'ai observé aucun effet en introduisant une goutte de solution concentrée de curare dans une plaie faite à la région céphalique ; il n'y a même eu aucun • effet après que, chez les mêmes animaux, on a eu introduit une goutte de la même solution dans la cavité pulmonaire. Je n'ai observé des effets manifestes que lorsqu'on a fait pénétrer dans la cavité générale du corps, chez l'un de ces Escargots, deux gouttes de la même solution. Encore l'animal présentait -il quelques mouvements réflexes au bout de deux heures lorsqu'on le touchait un peu fortement au fond de sa coquille. Le lendemain il était mort. Est-ce bien l'influence du. curare, en tant qu'agent toxique, qui l'avait tué?

Chez les Zoophytes, le curare ne produit en général aucun effet. Je vous rappelle que j'ai essayé d'empoisonner des Polypes d'eau douce et des Astéries, et que je n'ai pas observé le moindre effet toxique.

Il y a, en somme, entre les Vertébrés et les Invertébrés, des différences marquées sous le rapport de la rapidité et de l'intensité de l'action du curare. Il faut, je crois, en conclure, qu'outre les différences morphologiques qui existent entre les tissus des animaux de ces deux groupes, il y a des différences plus profondes encore, soit dans la constitu-

20ll PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME NERVEUX.

tion môme de ces tissus, soit dans les relations des éléments anatomiques les uns avec les autres.

Je reviens maintenant à la comparaison des nerfs sensitifs et des nerfs moteurs. Comme je vous l'ai dit, on s'est demandé si les fibres qui composeut les uns et les autres ont des propriétés physiologiques différentes, ou bien, au contraire, si, tout en servant à des fonctions différentes, elles ont des propriétés identiques. Il y a dans la science deux sortes d'expériences, dont les résultats très-nets ont paru résoudre la question dans le même sens. On les a considérées, en effet, comme établissant que les fibres des nerfs moteurs sont profondément distinctes de celles des nerfs sensitifs, puisque l'on croyait avoir réussi à abolir les propriétés des unes en respectant celles des autres. Ces expériences sont d'abord celles que M. Flourens a fait connaître, et qui consistent dans des injections de diverses substances dans les artères des membres : en second lieu, il y a les expériences qui sont dues à M. Cl. Bernard, et celles qui ont été faites dans le même sens et très-peu de temps après par M. Kôlliker. Ces dernières expériences ont été instituées à l'aide du curare, et, comme je parle en ce moment de l'action de cet agent toxique, je vais commencer par elles, bien qu'elles soient postérieures à celles de M. Flourens.

M. Cl. Bernard empêche le poison de se répandre dans une partie du corps d'une Grenouille ; pour cela, il place au milieu du corps une forte ligature, de telle façon que le train postérieur ne soit plus relié au reste du corps que par les nerfs lombaires que l'on a eu soin de laisser en dehors de la ligature. Mais les vaisseaux sont étroitement serrés par cette ligature. On introduit ensuite du curare sous

la peau du dos ; et, lorsque l'effet du poison s'est produit, voici ce que l'on observe : On a un animal dont toute la partie antérieure est complètement paralysée. Dans toute cette partie la motricité est abolie, les nerfs ont perdu la propriété d'exciter les muscles, tandis que, dans les membres postérieurs, que l'on avait mis à l'abri du poison, grâce à la ligature, les nerfs ont conservé toutes leurs propriétés. Or, il est facile de constater que, dans la partie antérieure qui offre une paralysie complète du mouvement, la sensibilité est respectée. En effet, si l'on pince, si l'on excite vivement d'une façon quelconque cette partie antérieure, on verra se manifester des contractions dans le train postérieur, dont les nerfs possèdent encore leur motil.ité. M. Bernard et M. KoHiker ont montré qu'on peut même préserver de l'action du poison une partie bien plus limitée, un seul membre, unseulsegmentd'un membre, un seul muscle même avec le nerf qui va à cette partie. Dans tout le reste du corps, la motricité est abolie, mais la sensibilité est conservée, car la partie qui a été seule respectée par le curare, répond encore par des mouvements à une excitation faite sur un autre point.

J'ai modifié quelque peu cette expérience pour en rendre les effets plus saillants encore. Sur une Grenouille, dont lé train postérieur est mis à l'abri du poison par une ligature qui comprime toute la partie postérieure du corps, à l'exception des nerfs lombaires, on introduit du curare sous la peau de la région dorsale, et lorsque l'empoisonnement est complet, on insinue dans une autre plaie de la même région une petite quantité de strychnine, de façon à exalter les propriétés réflexes de la moelle. Vous concevez bien que la strychnine va être absorbée, puis portée partout (sauf

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dans le train postérieur), par la circulation, puisque les mouvements du cœur sont parfaitement conservés. Vous voyez sur cette Grenouille qui vient d'être soumise à ce double empoisonnement successif, combien l'expérience est frappante. Il suffit d'exciter très-légèrement la partie antérieure qui est paralysée, pour déterminer un mouvement brusque, spasmodique, tétanique môme, dans les membres postérieurs.

Ainsi, le curare paraît abolir isolément la propriété physiologique des fibres motrices et. respecter celle des fibres sensitives. Il semblerait donc, au premier abord, que le problème est résolu d'une façon décisive et que nous pouvons affirmer que la propriété des fibres motrices est différente de celle des fibres sensitives. Eh bien ! je n'hésite pas à vous dire que la démonstration n'est pas péremptoire. On fait, entre la fonction et la propriété des fibres nerveuses, une confusion que j'espère vous mettre à môme d'éviter ; et nous verrons que, sous l'influence du curare, c'est la fonction, l'action physiologique des fibres nerveuses mo trices, qui est empêchée, tandis que leur propriété physiologique reste intacte. Contrairement àla conclusion que l'on a tirée des expériences faites à l'aide du curare, je compte bien vous démontrer que les fibres nerveuses motrices, sensitives, sympathiques, que toutes les fibres nerveuses peutêtre, ont la même propriété physiologique, qu'elles ne diffèrent les unes des autres que par leurs fonctions, et que ces fonctions dépendent uniquement des connexions centrales et périphériques de ces diverses fibres. C'est à celte démonstration que seront consacrées mes prochaines leçons.

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