DE L'INSTINCT ET DE ININTELLIGENCE
Des caractères distinctifs que l'on a établis entre l'instinct et l'intelligence. — Instincts relatifs à la conservation de l'individu, de l'espèce ; Castors, Abeilles, Fourmis. — De l'intelligence des animaux. — L'intelligence des animaux est-elle la même que celle de l'Homme ?
Nous avons étudié successivement les diverses parties du myélencéphale ; et, lorsque nous en sommes venus au cerveau proprement .dit des Vertébrés, nous avons vu que la substance grise qui le constitue en partie est clouée d'une activité très-différente de celle que possède la substance grise des autres départements des centres nerveux, activité qui se retrouve, avec des caractères très-analogues, dans les ganglions cérébroïdes des Annelés et des Mollusques.
Cette activité en puissance, cette virtualité, cesse à certains moments d'être in potentia pour devenir in actu. C'est cette virtualité que nous désignons, suivant les cas, sous les noms d'instinct, d'intelligence, d'affectivité ; et ses manifestations actives sont ce que nous appelons les actes ou phénomènes instinctifs, intellectuels, affectifs,
Les facultés instinctives et intellectuelles, les facultés affectives, c'est-à-dire les penchants, les sentiments, les passions, et enfin ces tendances individuellesqui constituent le caractère, tels sont les attributs physiologiques spéciaux du cerveau proprement dit. Je n'ai l'intention de parler que de l'instinct et de l'intelligence, et dans l'étude sommaire que nous allons faire de ces deux facultés, nous prendrons pour guide M. Flourens, qui a surtout contribué à dissiper les obscurités de ce difficile sujet.
De tout temps, ces questions ont préoccupé les philosophes; mais, pendant longtemps, elles n'étaient qu'une simple thèse de métaphysique. Vous connaissez tous le système de Descartes, et je n'ai pas besoin de vous entretenir ici de la célèbre théorie de l'automatisme des animaux, qu'il considérait comme des bêtes-machines. Cette théorie, on le sait, fut adoptée par les disciples de Descartes ; et, naturellement, elle fut bientôt exagérée. Ainsi, pour expliquer l'antipathie du Mouton à l'égard du Loup, antipathie bien facile à comprendre, Gassendi admet qu'il y a des corpuscules qui émanent du Loup et qui frappent les yeux du Mouton, les blessent et les divisent cruellement. Buffon lui-même avait adopté ces doctrines et leur avait donné l'appui de son nom. Vous trouverez dans ses œuvres ces idées développées avec l'ampleur majestueuse qui était le caractère de son génie.
Locke, Leibnitz, Condillac, ont également traité ces questions avec de grands développements; mais c'est surtout avecRéaumur et G. Leroy que l'étude de l'instinct et de l'intelligence sort du domaine purement psychologique, et cherche des lumières dans l'observation directe des faits. Dès que cette voie est ouverte, elle est suivie par de Geer,
' de l'instinct et de l'intelligence. 893 par Bonnet, et enfin apparaissent les travaux de F. Cuvier et de M. Flourens, qui donnentdes bases désormais solides à celte partie de la physiologie. Il faut bien le dire, en effet, l'étude de l'intelligence et de l'instinct fait partie delà physiologie expérimentale, et c'est seulement en s'appuyant sur les faits expérimentaux qu'elle peut réaliser quelques
progrès sérieux.
Il m'est impossible, vous le comprenez, de faire une étude physiologique complète de l'instinct et de l'intelligence ; il me faudrait pour cela y consacrer un cours tout entier, et je ne puis qu'esquisser les traits les plus saillants du sujet. Je dois donc me borner à vous dire quelques mots de trois des questions principales qui se rattachent à cette étude.
1° Quels sont les caractères qui distinguent l'instinct de l'intelligence ?
2° Les animaux n'ont-ils que de l'instinct, ou bien sont-ils doués aussi d'intelligence?
3° Enfin, quelles sont les différences qui peuvent exister entre l'intelligence de l'Homme et celle des animaux ?
A. Distinction entre l'instinct et l'intelligence. — L'instinct existe chez l'Homme et chez les animaux, mais sa définition est assez difficile à formuler. «C'est, dit Dugès, » une disposition organique, tenant à la conformation » interne ou externe de l'espèce et produisant des actes » réguliers mais non raisonnés, et souvent irrésistibles, » involontaires même, quoique exécutés par les muscles » ordinairement soumis à l'empire de la volonté.» Je crois que cette formule pourrait se réduire à ceci : L'instinct est une tendance innée à accomplir certains actes non raisonnés, souvent compliqués et souvent irrésistibles. J'ai à peine
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besoin d'ajouter que cette formule n'est pas complètement satisfaisante, car elle a le tort de s'appliquer à des actes qui ne sont peut-être pas du domaine des phénomènes instinctifs. Où finissent les actions réflexes sensitivo-motrices, directes ou indirectes? Où commencent les phénomènes instinctifs? C'est là une des grandes difficultés de l'étude de l'instinct, et la définition de Dugès ne nous donne aucun moyen de la surmonter. Les paupières se rapprochent au moment où l'on s'endort; l'enfant nouveau-né ferme les mains au même moment ; l'Oiseau cache sa tête sous son aile : est-ce là de l'instinct? Pour moi, je ne le crois pas; et cependant la définition en question s'applique évidement à ces phénomènes. 11 y a peut-être un passage progressif des actes sensitivo-moteurs aux actes instinctifs, et la limite qui les sépare les uns des autres est, comme je le disais tout à l'heure, des plus difficiles à tracer.
Quoi qu'il en soit, on range généralement les instincts en trois classes, suivant qu'ils se rapportent à la conservation de Vindividu, à la conservation de l'espèce, aux rapports de l'animal avec les autres animaux. Disons un mot de chacune de ces classes. Parmi les instincts relatifs à la conservation de l'individu, il faut inscrire celui qui préside au choix des aliments, qui naît avec l'animal, et subit, lorsqu'il le faut, des variations en rapport avec les métamorphoses. Le Têtard est frugivore, mais lorsque l'animal est arrivé à son développement, lorsqu'il est devenu Grenouille, il est Carnivore. Le contraire se montre chez certains Insectes qui, à l'état de larves, vivent de matières animales que leurs parents ont préparées pour eux, comme je vous l'ai montré pour le Sphex, et qui, à l'âge adulte, deviennent frugivores. L'animal ne se