‹ Leçons sur la physiologie générale et comparée du systéme nerveuxChapitre 49 sur 49 · DE L INSTINCT ET DE L INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

DE L INSTINCT ET DE L INTELLIGENCE

par Bonnet, et enfin apparaissent les travaux de F. Cuvic et de M. Flourens, qui donnent des bases désormais solide à celte partie de la physiologie. Il faut bien le dire, en elfe l'étude de l'intelligence et de l'instinct fait partie de la ph] siologie expérimentale, et c'est seulement en s'appuyai! sur les faits expérimentaux qu'elle peut réaliser quelqu! progrès sérieux.

Il m'est impossible, vous le comprenez, de faire ui: étude physiologique complète de l'instinct et de Pintelli gence ; il me faudrait pour cela y consacrer un cours toi entier, et je ne puis qu'esquisser les traits les plus saillai du sujet. Je dois donc me borner à vous dire quelques m< i de trois des questions principales qui se rattachent à c.e étude.

1" Quels sont les caractères qui distinguent l'instinct ; l'intelligence ?

S"" Les animaux n'ont-ils que de l'instinct, ou b ; sont-ils doués aussi d'intelligence?

S^" Enfin, quelles sont les différences qui peuvent exis entre Tintelligence de l'Homme et celle des animaux?

A. Distinction entre l'instinct et l'intelligence. — L' i stinct existe chez l'Homme et chez les animaux, mais sa I finition est assez difficile à formuler. « C'est, dit Duj ! » une disposition organique, tenant à la conforma » interne ou externe de l'espèce et produisant des a I » réguliers mais non raisonnes, et souvent irrésistil \ » involontaires même, quoique exécutés par les muî ! D ordinairement soumis à Tempire de la volonté.» Je ( i que cette formule pourrait se réduire à ceci : L'instine i une tendance innée à accomplir certains actes non rai i nés, souvent compliqués et souvent irrésistibles. J'ai à ( i

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besoin d'ajouter que cette formule n'est pas coniplètemeDl satisfaisante, car elle a le tort de s'appliquer à des actes qui ne sont peut-être pas du domaine des phénomènes instinctifs. Où finissent les actions réflexes sensitivo-motrices, directes ou indirectes? Où commencent les phénomàoes instinctifs? C'est là une des grandes di£Bcultés de l'étude de l'instinct, et la définition de Dugès ne nous donne aucun moyen de la surmonter. Les paupières se rapprochent au moment où l'on s'endort ; l'enfant nouveau-né ferme les mains au même moment ; TOiseau cache sa tête sous son aile : est-ce là de l'instinct? Pour moi Jeue le crois pas; et cependant la définition en question s'applique évidement à ces phénomènes. 11 y a peut-être un passage progressif des actes sensitivo-moteurs aux actes instinctifs, et la limite qui les sépare les uns des autres est, comme je le disais tout à l'heure, des plus diflSciles à tracer.

Quoi qu'il en soit, on range généralement les instincts en trois classes, suivant qu'ils se rapportent à la conservation de VindividUj à la conservation de Vespèee^ aux rapporta de l'animal avec les autres animauœ. Disons un mot de chacune de ces classes. Parmi les instincts relatifs à la conservation de Pindividu, il faut inscrire celui qui préside au choix des aliments, qui natt avec l'animal, et subit, lorsqu'il le faut, des variations en rap* port avec les métamorphoses. Le Têtard est frugivore, mais lorsque l'animal est arrivé à son développement, lorsqu'il est devenu Grenouille, il est Carnivore. Le contraire se montre chez certains Insectes qui, à l'état de larves, vivent de matièresanimales que leurs parents ont préparées pour eux, comme je vous l'ai montré pour le Spbex, et qui, à l'âge adulte, deviennent frugivores. L'animal ne se

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borne pas à prendre la nourriture qu'il rencontre, il cherche à se la procurer par tous les moyens; et, lorsqu'il doit se nourrir d'un autre animal plus agile et plus fort, il fabrique des pièges. L'Araignée tend les filets qui doivent arrêter au passage des Mouches ou d'autres insectes ; et, dès qu'un prisonnier est en son pouvoir, elle le garrotte solidement après lui avoir fait une piqûre envenimée, et maîtrise ainsi ses derniers efforts. Je ne vous citerai encore qu'un exemple, parce qu'il faut me borner : c'est celui du Fourmilier ; il place, dit-on, auprès des fourmilières sa langue recouverte d'un enduit gluant, et il reste immobile jusqu'à ce que les Fourmis aient envahi en nombre suflBsant ce piège animé, qui soudain rentre dans la bouche.

L'animal cherche aussi à se procurer sa nourriture en attaquant de vive force ou bien en suivant, comme un chasseur consommé, la piste d'un autre animal qui doit être sa proie, jusqu'à ce qu'il Tait rejoint dans les conditions qui lui seront le plus favorables. Mais les animaux ne se bornent pas à la chasse ou à la pêche ; ils semblent prévoir la saison pendant laquelle ils ne trouveront plus leur nourriture, et alors ils font des provisions comme l'Écureuil, le Hamster et tant d'autres. Ils construisent des magasins pour renfermer ces aliments, qu'ils cachent avec un soin jaloux, et c'est auprès de ces magasins qu'ils établissent leurs demeures, en déployant dans cette édification une prévoyance des plus merveilleuses. S'ils doivent hiverner, ils se retirent dans un endroit isolé, abrité des vents; et ils creusent pour s'isoler le plus possible du froid extérieur ; d'autres ménagent plusieurs issues afin de s'assurer une retraite dans le cas où le danger les menacerait, et si leur demeure menace ruine, ilsTabandonnent. Enfin, si une demeure ne suffit pas

à les protéger contre Tintempérie des saisons, ils émigrent et vontchercher un climat plus favorable, ou une nourriture assurée, comme les Hirondelles, les Corbeaux, les Pigeons, etc. Pour me résumer, vous voyez que Tanimal, afin d'assurer la conservation de l'individu, varie sa nourriture, construit des pièges, amasse des provisions, élève ou creuse des demeures et entreprend des voyages. Telles sont les mani restations de l'instinct appliqué à un but bien déterminé, et l'animal exécute ces actes avec une sorte de fatalité et d'une façon irrésistible.

Ce n'est pas seulement l'individu quMl faut prot^er, mais aussi l'espèce ; et dans ce but apparaissent des instincts spéciaux, tels que celui de la propagation, qui rapproche les sexes. Chez les Oiseaux, une tendance instinctive les pousse à construire des nids qui sont parfois de véritables chefs-d'œuvre d'architecture, construits avec une merveilleuse précision, pour mettre les œufs à l'abri de tous les dangers; lorsque ces œufs sont pondus, la mère les coa?e avec persévérance: k ce moment, tous les autres instincts paraissent éteints chez elle par Tinstinct de Tincubatioa. Ces précautions ne sont pas le privilège exclusif des Oiseaux; les animaux ne déposent pas leurs œufs ou leurs petits au hasard ; ils choisissent avec une sagesse apparente le lieu qui sera le plus propre à leur développement; et, dans un certain nombre d'espèces, aussitôt après la naissance des petits, les parents s occupent de leur éducation. Les Carnassiers se font suivre de leurs petits, lorsqu'ils croient pouvoir le faire sans danger, et ces jours-là ils ne font que de très-courtes étapes pour les habituer progressivement à la fatigue. Dureau de la Malle a observé des Oiseaux de proie, qui avaient élu domicile dans

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la cour du Louvre, et qui apportaient au nid des proies vivantes, pour habituer leurs petits à les poursuivreet à s'en repattre. Certains Insectes, après avoir pondu leurs œufs, déposent auprès de ces œufs de véritables magasins de matière animale ou de matière végétale, qui serviront de nourriture aux larves dès leur naissance. Je vous ai déjà entretenu de Tadmirable instinct du Sphex. Il ne tue pas les animaux qui doivent être dévorés par ses larves, mais il se contente de leur piquer les ganglions sous-œsophagien et thoracique : cette lésion détermine une sorte de léthar* gie chez l'animal ainsi piqué, et la proie se conserve sans se dessécher jusqu'au moment où elle servira de nourriture aux larves. Les exemples que je pourrais vous citer de cette sorte d'instinct sont très-nombreux ; je mentionne rapidement l'instinct des Papillons, qui vont pondre leurs œufs sur les plantes où la larve trouvera, dès sa naissance, la nourriture qui lui convient; d'autres Insectes, les Ichneumons, par exemple, déposent leurs œufs dans le corps des Chenilles vivantes : les larves qui naissent de ces œufs se nourrissent aux dépens de la Chenille qu'elles habitent, et la font ainsi périr avant qu'elle puisse accomplir ses métamorphoses; le Nécrophore pond ses œufs dans le cadavre d'une Taupe ou d'un Rat qu'il enterre. Mais je veux m'arrèter quelques instantsàla remarquable étude du Xycolope que nous a laissée Réaumur. Cet Insecte pond ses œufs dans des morceaux de bois. Il pratique sur la partie libre d'un morceau de bois, d'un échalas par exemple, un trou vertical qui devient l'entrée d'un canal que le Xycolope creuse jusqu'à une grande profondeur. Lorsque ce canal a la profondeur voulue, l'Insecte dépose dans sa partie inférieure un premier œuf

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et une certaine^quantité de matières alimentaires. li établit au-dessus de cet œuf une cloison transversale, avec de la salive et de la poussière de bois ; puis, au-dessus de cette cloison, il pond un second œuf, fabrique une nouvelle cloison, et ainsi de suite jusqu'à rentrée de cette espèce de puits. Enfin, disons que le Xycolope a eu soin de percer au niveau de chaque loge un pertuis perpendiculaire à la direction verticale des loges, et allant de l'intérieur de la loge jusqu'à la surface extérieur du morceau de bois. De cette façon, rinsecte, une fois les métamorphoses achevées , peut sortir sans peine de sa loge.

Je viens de vous montrer les instincts qui assurent Texis* tencede l'individu et la conservation de l'espèce; mais il est encore une classe très*intéressante d'instincts : ce sont oeox qui président aux rapports de l'individu avec ses semblables, et je dois vous dire quelques mots de ces instincts sociaux.

Parmi les Mammifères, vous connaissez ces instincts à un d^ré très-élevé chez les Castors. Vous savez qu'à l'approche de Thiver, les Castors se réunissent en groupes plus oo moins nombreux, pour se construire en commun des babi* tations qui sont bâties avec la plus remarquable industrie.

Chez les Oiseaux, ces instincts sont assez rares: on ne cite guère que le Républicain {Loœia soda) qui présente ces tendances sociales. J'ai hâte d'arriver aux Insectes qui, comme les Abeilles, les Fourmis et les Termites, nous offrent plus d'un point de ressemblance avec les sociétés humaines.

Les Abeilles sont placées sous le régime de la royauté. La ruche ne contient qu^une seule femelle féconde, c'est la reine; il y a un bon nombre dé mâles oufaux-bourdoos.

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lesquels ne participent pas aux travaux, et ces mâles, une fois qu'ils ont fécondé la reine, sont destinés à disparaître, dispersés ou mis à mort par les ouvrières. Celles-ci, au nombre de plusieurs milliers, femelles stériles dites neutres, se livrent sans relâche aux plus durs labeurs. Ce sont les ouvrières qui construisent les innombrables loges garnissant la ruche, et ces loges ont des destinations diverses : les unes servent de magasins, d'autres servent de chambres pour l'éclosion des œufs. C'est dans.chacune de ceschambresque la femelle dépose un de ses œufs ; et alors certaines ouvrières remplissent les fonctions de nourrices, et le font avec la plus grande sollicitude. Vous savez tous que les œufs, qui doivent donner naissance à des femelles fécondes, sont pondus dans des loges un peu différentes des autres, comme forme et comme dimensions, que les larves qui naissent de ces œufs sont nourries d'une façon particulière, et que la nourriture, pour toutes les larves, varie suivant l'âge. Vous n'ignorez pas non plus que lorsque la femelle n'a pas pondu dans les cellules dites royales, les ouvrières, en y portant des larves de neutres, prises dans des cellules ordinaires, et en leur donnant l'ahmentation destinée aux larves de reine, modifient assez leur développement pour en faire des reines. Quelle singulière complication d'instincts! Et encore que de détails ne faudrait-il pas ajouter à ceux que je viens de vous indiquer pour faire une énumération complète de ces instincts !

Le spectacle que nous offrent les sociétés des Fourmis est peut-être plus merveilleux encore : mais malheureusement je ne puis vous en dire aussi que quelques mots. La division de ce petit peuple est assez analogue à celle des Abeilles. Il y a des mâles, des femelles et des neutres qu'on

nomme aussi ouvrières ; mais, au lieu d'une femelle unique, nous en trouvons plusieurs. Les ouvrières, qui sont des femelles stériles, sont dépourvues d'ailes ; les femelles et les mâles sont ailés : les mâles meurent peu de temps après la fécondation des femelles; celles-ci détachent alors elles mêmes leurs propres ailes, et, rentrées dans l'habitatioD, y sont retenues prisonnières par les ouvrières. C'est surles ouvrières que je veux surtout attirer votre attention. Les ouvrières construisent les fourmilières, creusent des galerie qui se superposent et sont étayées avec soin pour éviter les éboulements. Dans ces galeries, comme chez les Abeilles, on retrouve des logements et des chambres pour les œufs. Tandis que certaines ouvrières vont chercher plus ou moins loin, soit des matériaux de construction, soit de la nourriture, d'autres sont occupées à transporter les œufs et les larves en dehors des galeries pour les exposer au soleil. Elles veillent sur ces œufs et les transportent plus loin dès que l'ombre envahit l'endroit qu'ils occupaient. Après la naissance des larves, les ouvrières les nourrissent en leur présentant des matières qu'elles dégorgent. Les Fourmis sont très-avides d'une liqueur sucrée qui sort, sous l'influence des excitations, des poils tubuleux situés à l'extrémité de l'abdomen chez les Pucerons. Pour faire sortir ce suc, elles frottent légèrement avec leursan tenues l'abdomen et les poils abdominaux des Pucerons. Non-seulement les Fourmis vont à la recherche des Pucerons pour s'emparer de cette liqueur, mais encore un instinct bien remarquable les pousse à apporter ces Pucerons sur les tiges voisines de leurs habitations, de façon à les avoir à leur portée. Les Pucerons deviennent ainsi pour les Fourmis des sortes de Vaches laitières, d'où le mot de Linné : Aphis formicarum vacca,

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I^es Fourmis de certaines espèces ne se bornent pas à ces travaux pacifiques, et parfois, pour faire la guerre à d'autres espèces, la communauté met de véritables armées en campagne. Il y a, du reste, dans quelques espèces de Fourmis et aussi parmi les Termites, des indivdus que les naturalistes nomment les soldats^ qui sont des neutres comme les ouvrières, et qui paraissent chargés tout spécialement de la défense et de l'attaque dans les guerres que se font les tribus hostiles. Ils sont très-reconnaissables , en œ qu'ils ont, en général, une tète plus grosse que celle des ouvrières, desmandibulespluspuissantes, une taille plusgrande et une forme quelque peu différente. Les Fourmis d'une tribu partent donc parfois à la recherche d'une fourmilière d'une autre tribu et l'envahissent, non point dans un but aveugle, mais pour la piller. Parfois elles établissent leur domicile dans les foyers des vaincus ; mais un plus curieux instinct les pousse souvent à transporter les larves dans leur propre fourmilière; et, lorsque ces larves seront développées, le vainqueur leur impose le joug de l'esclavage. On voit alors les esclaves s'adonner à tous les travaux, tandis que leurs maîtres se livrent désormais à l'oisiveté. Quelles singulières manifestations de l'instinct 1 Ne croirait-on pas avoir sous les yeux le tableau d'une société humaine des anciens temps I

Si nous cherchons à trouver dans l'esquisse que je viens de tracer les caractères fondamentaux de Tinstinct, nous constatons que tous les actes qui lui sont dus semblent les résultats de décisions intellectuelles prises, avec une extrême perspicacité, en vue du but à atteindre : mais nous reconnaissons tout aussitôt qu'ils se produisent, en réalité, sous une influence impérieuse, qui domine Ta-

nimal et le contraint à agir, sans que, du moins pour les circonstances principales de ces actes, on puisse invoquer rintervention des facultés qui constituent véritablement Tintelligence, comme la mémoire, l'imagination, le raisonnement, etc. Ne voyons-nous pas, en effet, pour ne citer que des exemples décisifs, que plusieurs des actes instinctifs les plus remarqables tendent à atteindre un but dont l'animal ne peut avoir aucune notion? L'Insecte qui n'a point connu ses ascendants et qui ne verra pas sa progéniture, lui prépare des aliments dont il ne pourrait pas se nourrir lui-même ; l'Oiseau qui est élevé dans une cage, à l'abri des variations de température, et séparé d'une façon absolue des animaux semblables à lui, éprouve, au moment de leur migration, le plus violent désir d'exécuter le même [voyage qu'eux; etc. On peut comparer, avec F. Cuvier, l'instinct à ces actes que l'habitude a flni par soustraire plus ou moins complètement au contrôle de Tintelligertce et de la volonté ; mais cette comparaison laisse évidemment beaucoup à désirer. 11 me semble préférable de considérer l'instinct, avec G. Cuvier et M. Flourens, comme un mode d'activité distinct et spécial de certaines parties des centres nerveux, au môme titre que la sensibilité, l'excito-motricité, l'intelligence. En tout cas, il faut l'avouer, quoiqu'on sente bien que l'instinct pur diffère de l'intelligence véritable, il n'est pas aisé de tracer nettement leurs caractères distinctifs.

On a établi un contraste entre l'instinct et l'intelligence; mais il est facile de voir que les traits de ce contraste sont bien forcés, ou, du moins, que l'opposition est beaucoup moins tranchée qu'on ne le suppose. Tout, a-t-on dit, dans l'instinct, est aveugle, nécessaire et invariable; tandis que

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tout, dans rintelligence, est électif, conditionnel et modifiable. Que d'arguments il y aurait à opposer à ce contrastel n n'est pas exact, par exemple, de dire que Tinstinct est invariable: en effet, les nids construits par de vieux Oiseaux ne sont pas disposés de la même façon que ceux qu'établis* senties jeunes; et cela montre bien que, contrairement à ce qu'on a avancé, Texpérience (>eut exercer une influence assez notable sur les manifestations de l'instinct. Suivant beaucoup de circonstances, ces nids peuvent varier de texture. Les Moineaux, suivant qu'ils ont établi leur nid dans un vieux mur ou sur un arbre, changent leur architecture; ils le forment presque aplat et seulement avec des débris de paille ou de plumes dans le premier cas, tandis que, dans le second, ils le recouvrent, afin de protéger leur progéniture.

On ajoute que tout est inné dans l'instinct : mais les facultés intellectuelles ne sont-elles pas innées aussi? M. Flou* rens a bien établi l'innéité des facultés intellectuelles : ce n'est donc point dans ce caractère qu'il faut chercher une différence. Ce qu'il faut dire, c'est que non-seulement l'instinct est inné, mais que les actes qui en dérivent, suivant chaque espèce, sont innés eux-mêmes ; et c'est ce qui constitue leur uniformité et leur nécessité dans chaque espèce ; au lieu que les actes intellectuels sont conditionnels, et peuvent se produire ou au contraire ne pas se produire.

On dit encore, avec Descartes, que dans l'instinct tout est particulier, c'est-à-dire que la faculté instinctive est adaptée à un acte spécial, tandis que tout, dans l'intelligence, serait général, c'est-à-dire applicable à l'ensemble des actes que l'animal peut exécuter. Je répète que dans ces contrastes laborieusement disposés il y a toujours quelque chose d'artificiel et par conséquent d'inexact.

Nous aYons yu déjà d'ailleurs, chez les Oiseaux, des actes d'intelligence se mêler aux actes instinctifs et empêcher d'établir une distinction absolue : les exemples analogues ne manquent pas. Lorsque les Fourmis, dans leurs travaux souterrains, rencontrent un obstacle pour le forage de leurs galeries, elles cherchent à tourner cet obstacle, et, si elles ne peuvent y parvenir, elles modifient leur plan général, ou bien vont plus loin recommencer de nouveaux travaux. L'Araignée ne recommence pas une toile endommagée, mais elle la répare, sans toucher à la partie qui est restée intacte. La Chenille du hamac (Tinea harisella, L.), dontP. Huber a étudié l'instinct avec une admirable sagacité, agissait de même lorsqu'il détruisait un des cordages du hamac en voie de construction, pendant qu'elle était occupée à exécuter une autre partie de son travail. La Chenille savait réparer le dégât par le moyen le mieux approprié à celte fin. P. Huber a fait une autre observation des plus intéressantes, montrant que l'instinct peut ne pas naître tout d'une pièce, mais qu'il peut se développer peu à peu, degré par degré, ressemblant encore jusqu'à un certain point à l'intelligence, sous ce rapport. La construction du hamac peut se décomposer en neuf opérations successives. Or, si l'on place une Chenille n'ayant encore fait que trois de ces opérations, sur le hamac inachevé d'une autre Chenille qui a déjà fait six ou sept opérations, elle ne reprendra pa*? le travail au point où celle-ci Ta laissé, mais elle reconstruira un hamac nouveau. Si, au contraire, on met une Chenille ayant fait six opérations sur un hamac moins avancé, elle continuera la construction de ce hamac, en repassant par les opérations qu'elle a déjà effectuées une fois. Ainsi donc, au fur et à mesure

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que son travail avance, chaque pas en amenant un autre dont la Chenille n'avait aucune idée auparavant, les opérations successives se fixent dans sa mémoire, et les souvenirs ainsi acquis peuvent être utilisés.

B. Intelligence. — Ces considérations me conduisent à vous parler de l'intelligence. Ainsi que vous le savez, un grand nombre d'animaux sont doués d'intelligence. Nous en trouvons déjà des indices chez les animaux inférieurs, mais les manifestations intellectuelles deviennent évidentes chez certains Articulés et surtout chez les Vertébrés supérieurs.

Que de discussions a soulevées cette question de Tintelligence des bètes ! Il y a des traités écrits sur ce sujet. Il y en a un de Rorarius, nonce du pape Clément VU, qui tend à prouver que les animaux se servent de leur intelligence mieux que THomme. Sans doute cet écrivain a confondu Tintelligence avec l'instinct. Lactance et Arnobe accordent aux animaux toutes les facultés, excepté la religion ; cependant Pline comptait la religion au nombre des facultés de l'Éléphant. Au contraire, nous voyons les partisans et adeptes de Descartes refuser toute espèce d'intelligence aux animaux, et un cartésien, Régius, dit que les partisans de Tâme des bétes ne peuvent pas se défendre d'être eux-mêmes des bêtes et des athées. Voila un argument sans réplique ! Ne vous étonnez pas trop, du reste : on voit encore de nos jours des arguments de ce genre, — arguments misérables!— reparaître, plus ou moins déguisés, dans des discussions purement scientifiques.

Aujourd'hui, tous les naturalistes admettent que bon nombre d'animaux jouissent de facultés intellectuelles. En quoi consistent donc ces manifestations intellectuelles de l'activité cérébrale chez les animaux? Ils ont évidemment

de la mémoire. Ai-je besoin de vous citer des exemples ? Chaque jour nous en rend témoins; chaque jour nous voyons des Chevaux reconnaître le chemin qu'ils ont suivi la veille ; on sait aussi qu'ils se vengent de mauvais traitements snbis à une époque souvent assez éloignée. Et tous les animaux in* telligentsque nous pouvons observer facilement, les Chiens, les Chats, parmi les Mammifères, beaucoup de Passereaux parmi les Oiseaux, ne sont-ils pas manifestement doués de mémoire? Même chez les Invertébrés, n'y a-t-il pas encore, du moins chez quelques-uns d^entre eux, des indices non douteux de mémoire? Dire que les animaux ont de la mé* moire, c'est dire qu'ils peuvent avoir des idées ; et le^ auteurs qui ne veulent pas qu'ils aient cette dernière faculté se perdent uniquement dans une question de mots, n ne faut pas être un Homme de génie, un inventeur illustre, pour avoir des idées. A ce compte-là, combien compterions-nous d'Hommes s'élevant au-dessus de la brute? Nonseulement les animaux ont de la mémoire et des idées, mais encore ils peuvent comparer et juger ; ils peuvent, jusqu'à un certain point, réfléchir et se décider à telle ou telle action après délibération. Qui pourrait refuser aux animaux la faculté de faire des raisonnements, ébauchés si l'on veut, mais non douteux. Voyez le Chien : il comprend, en voyant son maître s'apprêter à sortir, que le taoment de la promenade est arrivé ; il va, il vient, il bondit impatiemment, et il pousse de joyeux aboiements. Le Chien de chasse en fait autant en voyant son mattre préparer son fusil, et, une fois en plaine, il s'arrêtera de préférence à l'endroit où déjà il a fait lever du gibier. Je ne prétends pas que le Chien soit conduit à agir ainsi par un Syllogisme en forme ; mais il fait alors des raisonnements analogues à

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la plupart des nôtres. Chez les Singes, la ressemblance des raisonnements avec les nôtres est manifestement bien plus grande encore, surtout chez les Singes anthropomorphes, F. Cuvier a observé, dans la ménagerie du Muséum, un Orang-Outan, dont la sagacité émerveillait les visiteurs. Si on lui enlevait la chaise qui lui servait à ouvrir la porte de sa cage, il allait immédiatement en chercher une autre. Dans ses jours d'humeur, il secouait son arbre avec rage pour effrayer ceux qui en approchaient ; et, volontaire comme un enfant gâté, il se heurtait la tète sur les dalles de sa cage, lorsqu'on lui refusait ce qui avait excité sa convoitise.

Chez certains animaux on observe des rêves : ainsi le Perroquet, pendant son sommeil, prononce des mots entre* coupés; le Chien de chasse croit encore, en dormant, poursuivre du gibier et lance des éclats de voix nuancés suivant le gibier qu'il croit poursuivre. Rappelez-vous pour ce dernier fait les vers de Lucrèce :

Venantumque canes in molli sœpe quiele Jactant crura tamen subito, yocesque repente Miltunt et crebras redducunt naribus auras, Ut vestigia siteneant inventa ferarum.

Chez plusieurs sortes d'animaux, on trouve, à des degrès divers, la faculté d'imitation, faculté qui tient à la fois de Tinstinct et de l'intelligence, et qui est si développée chez le Singe, parmi les Mammifères; chez le Perroquet, parmi les Oiseaux.

Enfin, puis-je oublier dans cette rapide esquisse les sentiments et les penchants dont bien des auteurs ont doué les animaux? Je ne cherche même pas des exemples, car tous vous avez été témoins de ces attachements singulière-

ment touchants que les animaux manifestent non-seulement pour leur maître, mais aussi parfois pour d'autres animaux. De plus, chez les animaux supérieurs, les divers individus d'une espèce diffèrent certainement les uns des autres par ces tendances cérébrales particulières qui constituent le caractère. Ces tendances se dégagent surtout et deviennent bien reconnaissables chez les animaux domestiques.

Grâce à leur mémoire et à leurs autres facultés intdlectuelles, les animaux sont susceptibles d'une certaine éducation. On peut ainsi les amener à accomplir divers actes qu'ils n'auraient jamais effectués d'eux-mêmes: on peut surtout développer certains de leurs instincts, et les modifie? assez, pour les tourner au profit de THomme. Et, chose digne d'attention ! les perfectionnementsainsiobtenusdans une suite de générations finissent par devenir héréditaires, et par faire partie des qualités de la race. C'est ce qu*ou voit bien nettement, par exemple, chez les Chiens de chasse. Il est certain, d'ailleurs, que cette hérédité des modifications de l'instinct et de l'intelligence n'est pas un privilège appartenant exclusivement aux animaux. Qui ne sait que des faits plus ou moins analogues, et dont quelques-uns sont bien plus remarquables encore, se retrouvent dans l'histoire psychologique de l'Homme? Que de sentiments, naturels aujourd'hui chez l'Homme civilisé, ne sont que des résultats d'une éducation continuée de générations en générations, pendant de longs siècles !

G. L'intelligence des animaux est-elle la même que celle de V Homme? — Ainsi, les animaux ont de l'intelligence; mais cette intelligence des animaux est-elle la même que celle de l'Homme? Faut-il admettre avec Williset Buffon,

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une intelligence corporelle ou matérielle, qui serait celle des animaux, et une intelligence tenant à l'esprit, qui serait celle de l'Homme?

Cette distinction a surgi delà répugnance que Ton éprouvai t à rapporter ù une même cause les facultés intellectuelles des animaux et celles de l'Homme. On peut s'étonner à bon droit que Buffon et d'autres auteurs n'aient trouvé aucune difficulté à faire dépendre de la matière les facultés intellectuelles des animaux, tandis qu'ils rattachaient celles de l'Homme à une toute autre cause. Assurément la difficulté est à peu près la môme dans les deux cas : nous ne saisissons pas plus la cause première des phénomènes intellectuels des animaux que de ceux de l'Homme, et nous n'avons guère à en être surpris, car, ainsi que je vous l'ai déjà dit, cette incapacité de notre intelligence est la même relativement à la cause première de tous les autres phénomènes du monde vivant ou du monde inorganique. Que savons-nous de la cause première de l'activité de la moelle épinière,de celle de la neurilité, ou de laconlractilité? Que savons-nous de la cause première de Télectricité, de la chaleur, des autres forces physiques, ou du phénomène initial qui , par ses transformations, donne naissance à' toutes ces forces?Rien ; pas plus pourles phénomènes physiques que pour les phénomènes organiques. Il faut nous résigner à cette ignorance.

Laissons donc de côté, comme impossible à connaître, la cause première des phénomènes intellectuels de l'Homme et des animaux, et attachons- nous seulement à la cause prochaine. Nous y voyons des manifestations de l'activité cérébrale dans un cas comme dans l'autre. Nous nous dégageons ainsi de préoccupations qui sont d'un tout autre

domaine et qui ne peuvent qu'égarer les recherches scientifiques, en y mêlant des passions pour le moins iDutile& Ces prémisses posées, nous admettons sans aucune restriction que les phénomènes intellectuels des animaux sont du même ordre que ceux de THomme.

Il est bien évident, du reste, qu'il n'y a pas identité absolue. L'intelligence des animaux diffère de celle de Tbomme par le degré ; elle diffère sans doute aussi par des nuances spécifiques plus ou moins tranchées ; et ce degré de l'intelligence est lié, ainsi que les nuances, à des différences organiques intimes, pour la plupart insaisissables. Mais il ne faut pas accepter sans contrôle toutes les différences que Ton a indiquées entre l'intelligence de l'Homme et celle des animaux les plus voisins de lui, les Singes. Ainsi on a dit que, chez les Singes, l'intelligence, très-développée dans la jeunesse, décroîtrait dans l'âge adulte; et Ton a comparé le jeune Orang qui nous étonne par sa pénétration, sa ruse, son adresse, à l'adulte, qui n'est plus, dit-on, qu'un animal grossier, brutal, intraitable. Disons très-nettement qu'il n'y a rien là qui puisse fournir un trait distinctif. Ne voyons-nous pas le même fait se produire pour l'Homme? L'enfant est vif, gracieux, caressant, tandis que l'Homme mûr a le visage plus calme, moins mobile, moins ouvert. Et si un être ne comprenant rien à notre développement intellectuel, et ne pouvant pas, par consé* quent, saisir la nature des différences qui existent entre l'Homme adulte et l'enfant, sous le rapport de l'intelligence, étail chargé de les juger l'un et l'autre à ce point de vue, n'est-ce pas l'enfant qu'il mettrait au premier rang?Et ce* pendant combien serait grande son erreur? Eh bien! il en est de même de l'assertion qu'on a émise sur les Singes.

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Non, rintelligence ue diminue pas plus chez eux que dans l'espèce humaine, du jeune âge à Tâge adulte : au contraire, elle se perfectionne ; mais ses manifestations se modiflent, parce que le caractère change.

C'est donc surtout, par le degré, que les facultés intellectuelles que nous avons reconnues chez l'animal, diffèrent de celles qui existent chez THomme. Mais ya-t-ildes facultés qui existent chez l'Homme et qui n'existent pas chez les animaux ? Il en est une de ce genre sur laquelle tous les philosophes, Locke, Leibnitz, Bufibn, s'accordent: c'est que les animaux n'ont pas le don de faire des abstractions, de se former des idées abstraites.

Mais ici encore il faut distinguer. Il y a des abstractions relatives aux objets matériels, ou plutôt aux sensations qu'ils produisent sur nous. Ce sont^ par exemple, les abstractions par lesquelles nous nous formons des idées des arbres, des chiens, du rouge, du vert^ de tel ou tel son, etc. En un mot, il y a des abstractions sensibles, c'est-à-dire formées à l'aide de propriétés sensibles. Eh |bien ! il me paraît difficile de refuser ces idées abstraites^ du moins en partie» aux animaux supérieurs, car c'est évidemment sur ces idées que s'exercent parfois leur mémoire, leur réflexion, leur raisonnement.

Quant aux idées générales abstraites, il me parait tout à fait douteux qu'ilsles aient; qu'ils aientla moindre idée abstraite de l'infini, du temps, de l'espace, des dimensions, des nombres, des rappoils, etc. Ce qui me confirme dans cette conviction qu'ils n'ont pas de ces idées abstraites, c'est que je ne suis pas sûr que l'Homme les ait lui-même. Nous sommes ici exposés à une illusion sur laquelle on a trop peu insisté. Les animaux, ou du moins êertains d'entre

eux, ont une sorte de langage qui leur permet d'entrer en communication les uns avec les autres, soit par des variations ou des modulations de la voix, soit par d'autres bruits particuliers, soit par des contacts nuancés. Relativement à ce dernier mode, nous ne connaissons rien de plus remarquable que le langage antennal des Fourmis décrit par Huber. Mais, en définitive, ces modes de langage sont bien différents de celui de l'Homme. L'Homme seul possède le vrai langage articulé ; lui seul peut faire des abstractions très-variées à l'aide de ce langs^ ; lui seul, je n'ai pas besoin de le dire, peut ainsi faire des abstractions métaphysiques. Mais de ce que, par des mots cod* venus, on a pu représenter ces abstractions, il ne faut pas déduire, comme une conclusion nécessaire, que l'Homme possède des idées métaphysiques abstraites. Il n'y a guère d'idées possibles que dans le cas où il y a possibilité d'une représentation intellectuelle plus ou moins nette. Or, peuton se représenter, d'une façon abstractive, le temps, Tespace, etc. ? Si je ne m'abuse pas, les prétendues idé» générales n'existeraient donc pas en réalité, et elles ne devraient être considérées que comme des abstractions algébriques, pour ainsi dire.

Si cependant il était prouvé que nous avons des idées générales abstraites, on pourrait admettre que c'est là une différence entre les facultés intellectuelles de THomme et celles des animaux.

D'éminents physiologistes regardent comme une difiérence radicale entre l'Homme et les animaux, la faculté qu'a rintelligence de l'Homme de se replier sur elle-même et de s'étudier elle-même. « Les animaux, dit M. Flourens, n'ont » pas la réfteœion^ cette faculté suprême qu'a l'esprit de

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» THomme de se replier sur lui-même et d'étudier Tesprit . . . » U y a là une ligne de démarcation profonde. Cette pen- » sée qui se considère elle-même, cette intelligence qui se » voit et qui s'étudie, cette connaissance qui se connaît, for- » ment évidemment un ordre de phénomènes déterminés, » d'une nature tranchée, et auxquels nul animal ne mu-

» rait atteindre L'Homme est le seul de tous les êtres

» créés à qui ce pouvoir ait été donné de sentir qu'il sent, » de connaître qu'il connaît^ de penser qu'il pense. » Willis avait déjà dit : a Insuper mens humana actione reflexa seipsam intuetur, se cogitare cogitât. » £n laissant de côté la forme métaphysique de cette allégation, il est clair que c'est là une différence entre l'Homme et les animaux, car bien certainement ces derniers ne se livrent pas à l'étude de la psychologie. Mais ce caractère n'appartient qu'à rétat le plus civilisé de l'Homme et ce n'est l'apanage que d'un petit nombre seulement d'individus, comparativement à la masse de ceux qui ne s'occupent point des processus intellectuels dont leur cerveau est le théâtre. C'est là un simple perfectionnement de l'intelligence ; ce n'est pas un caractère fondamental.

Comme caractère distinctif, on cite également la faculté d'invention qui existerait chez l'Homme et qui n'existerait pas chez les animaux. U est clair encore ici, que les animaux sont aussi loin que possible de l'Homme sous ce rapport. Cependant on peut se demander s'ils n'ont pas quelques rudiments de cette &culté d'invention qu'on leur refuse.

Les animaux ont-ils la liberté? Cette question est des plus diflBciles à résoudre. Toutefois, on peut, avecF.Cuvier, reconnaître une certaine liberté chez les animaux les plus

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intelligenls ; et, d'autre part, l'on peut ajouter que l'Homme n'est peut-être pas aussi libre qu'il voudrait bien se le persuader.

Enfin, les animaux ont-ils ou peuvent-ils avoir le sentiment du bien et du mal? Question grave qui exigerait d'abord l'étude de ce sentiment chez THorarae luimême : il faudrait examiner ses conditions d'existence chez l'Homme, et vous comprenez que je ne puispas traiter celte question incidemment.

En résumé, on trouve chez les animaux, envisagés en général, la plupart des facultés intellectuelles de l'Homme, mais à un degré bien inférieur à celui qu'elles présententcbez l'Homme. Ainsi, tandis que les instincts sont les principaux mobiles d'action chez les animaux, c'est chez l'Homme, l'intelligence qui est le principe ordinaire d'action; et les instincts qui le dirigent encore, il les anoblit souvent et les transfigure parfois, pour ainsi dire, par son intelligence. Pour ne citer qu'un exemple, qu'est-ce que l'amour platonique, sinon une déviation intellectuelle de Tinstinct de la propagation?

L'Homme, grâce à la perfectibilité extrême dont il jouit comme individu et comme espèce, est arrivé à un tel niveau de développement intellectuel, que la distance énorme qui existe originellement entre lui et l'animal le plus intelligent, est devenue incommensurable. C'est à ce développement prodigieux qu'il doit son industrie merveilleuse, ses arts, ses sciences; c'est ce qui fait de lui un être non pas hors cadre, mais tout à fait hors ligne dans la série des êtres vivants.

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