CONSIDÉRÉES DANS LES TROIS POETES QV PREMIER ORDRE
l'AUTEUR du LIVRE de JOB, HOMÈRE, et OSSIAN.
Tbaduit du Latin , de M. RAIL
Oui , sans doute , il est dans la poésie quelque chose de grand et de divin, dont la nature et la puissance ne sauraient être comprises par ceux qui pensent que la poésie est emprisonnée dans les bornes étroites d'un art asservi à l'empire rigoureux des règles. Et en effet , sous un premier rapport , le génie et l'imagination , dons sans lesquels il n'est point de poète , s'indignent de se voir resserrés dans les liens des préceptes , et ne reconnaissent d'autres lois que celles que les rapports éternels du beau ont gravées dans l'esprit de tous les hommes. En second lieu , gardons-nous de prodiguer ce titre auguste et sacré de poète , que le vulgaire étend à tous ceux qui composent des vers. Le poète est le prêtre de Dieu et de la nature ; il interprète en un langage divin les mystères qu'il a recueillis41 dans un cœur pur. La nature fut avare de ces grands et véritables poètes : ou plutôt , si par la réflexion nous embrassons en son entier le vaste cercle du génie poétique , à peine dans une longue suite de siècles en apercevrons -nous
238 de l'Auteur du Livre de Job, un ou deux qui aient mérité ce titre ; et la vue de ces illustres modèles , les efforts tentés pour les imiter et pour rivaliser avec eux , sont des moyens bien plus puissans pour former un poète , que ces préceptes sans nombre qui nous ont été transmis par les maîtres de l'art. Ceux-ci peuvent tout au plus régler et tempérer le feu divin qui échauffe l'ame du poète. C'est la contemplation des grands modèles qui l'allume, comme la flamme engendre la flamme , et la lumière , la lumière. Il a existé trois génies poétiques d'un ordre supérieur , aussi différens par le climat et l'âge qui les virent naître , que par leurs mœurs et leur esprit. Si nous réunissons , par la pensée, dans un seul homme , les qualités que chacun d'eux offre à notre admiration , nous parviendrons à nous former l'idée du plus grand et du plus parfait des poètes.
Le premier, auquel nous devons le poème de Job , et en qui la nature semble avoir voulu faire l'essai de toute sa puissance , reçut le jour dans les régions qui voient naître le soleil , environ deux mille ans avant Jésus-Christ. Le second naquit en Grèce , près de dix siècles plus tard. Ossian , le troisième , séparé du poète grec par un intervalle de plus de mille années est revendiqué par la Calédonie.
C'est dans ces trois génies du premier ordre , que je vais considérer l'excellence et la perfection à laquelle ils ont élevé le talent poétique.
Quiconque fixera ses regards sur l'origine et l'essence de la poésie , comprendra facilement combien est grande la distance qui sépare le véritable poète , de ces versificateurs vulgaires qui osent s'arroger ce titre , et reconnaîtra que dans la nature de ce talent est renfermé
d'Homère , et d'Ossian. 239
quelque chose de sublime et de divin qui n'a été accordé qu'à quelques esprits supérieurs.
En effet , le Très-Haut ayant profondément imprimé dans tout son ouvrage une beauté parfaite , et au milieu d'une variété incroyable un ordre merveilleux, un concours de toutes les parties vers un même but, qu'on peut appeler justement harmonie , si l'on veut exprimer cette qualité par un seul mot ; ayant ainsi reproduit comme en un miroir, une ombre , une image de sa perfection, ne voulut pas que la race humaine entière restât le témoin stupide et oisif d'un si admirable spectacle. Il doua donc certains esprits de la faculté et du pouvoir de le sentir et d'y correspondre par un mouvement et une affection particulière deleurame. L'homme qui, par le secours de l'imagination, sut donner la vie et l'action à cet assentiment , à cet accord ( s'il est permis de parler ainsi ) de l'ame avec les œuvres de Dieu , et qui l'exprima dans un langage animé , nombreux et réglé sur les lois de l'harmonie , reçut le nom de poète , c'est-à-dire , d'imitateur de la divinité et de créateur.
Mais de crainte que ces idées ne paraissent à quelques esprits trop hardies et enveloppées d'une certaine obscurité , approtondissons-les davantage. Soyons donc attentifs à ce qui constitue la différence qui distingue le Poète du Philosophe. Tous les deux sont émus par la contemplation des œuvres du Très-Haut , mais d'une manière et avec des résultats différens. Cette harmonie , cette beauté dont nous avons parlé , éclatent dans l'ensemble de l'ouvrage divin que nous appelons nature, monde , et dont les Grecs rappelaient l'ordre et le charme , par
240 de l'Auteur du Livre de Job,
le nom (i) qu'ils lui donnaient. Elle n'éclate, pas moins dans les diverses parties qui le composent, et dont chacune a été créée parfaite dans son genre et dans ses rapports avec la fin à laquelle elle est destinée , mais bien mieux encore dans tout ce qui concerne la direction du genre humain et dans chacun des événemens opérés par la divine Providence , dont elle a voulu que les hommes fussent les témoins. L'admiration que cette vue fait naître , excite le philosophe à rechercher les causes de ces phénomènes , à sonder les forces de la nature , à comparer les objets entre eux , à déduire de ces comparaisons , des conséquences à l'aide desquelles il puisse rendre raison et juger de ce qui arrive. La tâche du poète est différente et bien plus auguste. Lorsque , dans un objet quelconque , il aperçoit de la beauté , de la grandeur , de la variété , de la simplicité ; lorsqu'il y reconnaît les traces du Très-Haut: ce n'est plus seulement l'admiration , qui est excitée dans son ame, mais bien plutôt cette faculté singulière , dont nous venons de parler , de se mettre en rapport avec la nature. Bientôt des mouvemens plus sublimes s'élèvent dans son sein ; son imagination bouillonne ; des limites étroites des objets individuels qui frappent ses sens , il s'élance jusqu'à l'universalité de l'être ; ceux qui sont placés sous ses yeux , il les agrandit , il les pare , il les étend par des procédés aussi variés que merveilleux , il les entremêle , il les dispose , se créant ainsi un monde auquel il communique l'action et la vie , et ce tableau conçu dans son esprit , il le retrace aux yeux de ses semblables , il les en
(1) KoV/xoç , qui signifie en même temps , monde et ornement.
d'Homère, et d'Ossiàn. i4 l
rend témoins et spectateurs , comme s'il existait véritablement, et dans cette peinture , pour laquelle les expressions lui tiennent lieu de couleurs , il imite, parles formes et les modulations poétiques, l'harmonie et la beauté dont l'univers fut empreint par la main même du Créateur.
On aperçoit déjà quelle est l'énergie et le caractère naturel dont Dieu lui-même doua la p oésie. L'homme , destiné aux choses grandes et d'une éternelle durée , et dont, par conséquent, la scène étroite des objets sensibles et de cette vie ne saurait contenir toute l'excellence, s'élève sous son influence , et dégagé de ces chaînes , il parcourt les immenses régions dont l'imagination forme son empire. C'est ainsi que le mépris des choses présentes , l'oubli des maux , de plus généreuses émotions , des plaisirs ineffables, l'espoir et le sentiment d'un bonheur avenir qui n'aura point de terme , sont excités et nourris par la poésie, dans le cœur de l'homme.
Ainsi la poésie et la religion eurent une origine commune , et il y a entre elles un tel rapport , une telle fraternité , que sans la religion il ne peut exister de poésie. Cette manière de sentir la beauté de l'univers qui est propre au poète, élève son ame vers l'Auteur de la nature , et le transporte , pour ainsi dire , de l'ombre et de l'image , à celui qui en est le modèle achevé. C'est pour cela que nous voyons la poésie , dès les temps les plus reculés , et en quelque sorte dès son berceau , déployer toute sa vigueur en célébrant les louanges de l'Eternel ; et dans la suite, lorsqu'elle sembla descendre du haut des cieux pour charmer les mortels et pour peindre les diverses émotions de l'ame , l'amour , la colère , la douleur , elle ne dépouilla point toute n. 21
242 De l'Auteur du Livre de Job , sa majesté. Quel que soit le sujet de ses chants, elle lui communique une sorte de noblesse et de divinité , et nul n'est digne du nom sacré de poète , s'il a endurci son cœur à tout sentiment de la nature et de Dieu.
Il ne faut donc pas donner le nom de poésie a celle qui seule est reconnue par la multitude ; à cet art qui ignore ces grands et harmoniques mouvemens de l'ame répondant à la nature ; qui ne la peint point, qui ne crée rien , mais qui est uniquement voué à l'étude d'un mécanisme difficile, à une sorte de pratique, à l'aide de laquelle des hommes ingénieux s'efforcent d'imiter les accords et l'essor sublime des vrais poètes.
Mais , puisque dans tous les âges ceux-ci ont été si rares , on a droit de s'étonner qu'ils aient principalement existé dans ces siècles grossiers , où la société n'était pas encore civilisée , au milieu de la barbarie et dans l'enfance des peuples. Arrêtons-nous un instant à rechercher les causes de ce fait singulier, afin de prévenir l'opinion , que la poésie ne saurait fleurir au sein de la lumière que répandent les lettres et la philosophie , ni briller de concert avec les lois et les arts qui adoucissent les mœurs et sont les fondemens et les soutiens des empires.
De même que notre nature se montre et se développe merveilleusement dans l'enfance la plus tendre , dans cet âge ignorant de toute espèce d'art et dénué de cette prudence d'emprunt qu'amènent seules l'expérience et les années; de même aussi l'homme livré à l'ignorance et à la vie sauvage exerce plus librement et avec plus de hardiesse son imagination et les autres facultés favorables à la poésie , qu'on ne
d'Homère , et d'Ossian. ^43
(>eut soumettre à la culture sans les refroidir et es gêner en quelques points. C'est ainsi que d'abord l'ignorance des causes engendre , à la faveur de la nouveauté des objets, une admiration qui émeut l'âme et lui imprime une activité nouvelle. En second lieu , ces mouvemens de lame sont d'autant plus vifs , que les objets entre lesquels ils se partagent sont en plus petit nombre ; et moins ils sont comprimés par des règles , plus cette sorte de fureur avec laquelle ils se déploient est impétueuse. Ajoutons encore l'énergie de l'imagination qui ne connaît ni les bornes ni les rapports du vrai, et qui, par conséquent , erre d'un pas plus audacieux dans les vastes régions de la fiction. L'homme s'efforçant de décrire tout ce qui le frappe, se voit contraint, par l'indigence de la langue et à défaut d'expressions propres à rendre avec exactitude les sentimens de son ame, d'avoir recours aux images et aux similitudes. Il les puise dans un genre de vie sauvage, tant que le luxe, les arts ou les soins domestiques ne l'ont point emprisonné sous de sombres toits ou dans l'enceinte resserrée des cités, et tant que des besoins peu nombreux lui permettent de rechercher des lieux agrestes , où il a sans cesse sous les yeux le spectacle de la nature si capable d'éveiller et de nourrir le talent poétique. S'il est donc vrai que plus l'homme s'éloigne de l'état civilisé, plus il semble se rapprocher du temps de sa création , nous ne devons pas nous étonner que , dans une telle position, il montre pour la poésie une aptitude qui a sa source dans la nature même , et qu'il dédaigne la philosophie et l'art oratoire qui sont redevables de leur perfection à la science et à l'usage.
244 De l'Auteur du Livre de Job,
Mais allons plus avant , et suivons l'homme au sein d'une société fondée sur des lois justes et affermie par tous les arts de la paix et de la guerre. Il semble , au premier aspect , que plus un pareil état est favorable à l'éloquence , à la philosophie , et aux autres arts qui contribuent si puissamment à l'avantage et aux plaisirs des hommes, moins il sera propre à la culture de la poésie. En effet, l'esprit humain , instruit sur un plus grand nombre d'objets , sera plus rarement ému par l'étonnement qu'enfante la nouveauté ; et , enchaîné en quelque sorte sans relâche par les soins qu'exigent la famille , la société , la chose publique, l'homme n'abandonnera pas les rênes à l'imagination ; mais il se formera à la prudence et aux arts , afin de pourvoir à ses intérêts et à ceux de ses proches. Des idiomes plus riches n'ont pas besoin de couleurs et d'images poétiques , pour peindre les divers sentimens et les diverses émotions de lame. C'est ainsi que la poésie , par l'organe de qui la nature parlait à l'homme et. l'homme répondait à la nature , n'est plus considérée que comme un jeu et un délassement. Si cependant , à une semblable époque , il s'élève quelques génies éclatans et inspirés , qu'embrase cette énergie particulière qui constitue l'essence de la poésie, ces mêmes causes deviennent d'une utilité merveilleuse pour elle. Un état plus civilisé fournit une plus grande variété d'événemens propres à émouvoir l'ame ; la société domestique enfante de plus doux plaisirs, des douleurs plus cruelles ; l'administration publique obtient plus d'importance que n'en offre à l'homme une culture moins avancée. Plus les causes se montrent à découvert, plus la Providence divine éclate
d'Homère , et d'Ossian. 245
dans le gouvernement de l'univers et dans les destinées du genre humain. Enfin , et ce point est d'un grand poids , parmi les hommes parvenus à un degré plus élevé de civilisation , on remarque plus de perfection dans la musique , cette sœur de la poésie , ainsi que dans l'art de rendre ses pensées avec douceur et mélodie : moyens puissans pour polir et embellir l'œuvre encore informe et grossière du poète.
Mais s'il peut exister des poètes dans tous les états et à toutes les époques de la société , aucun siècle , aucun degré de civilisation ne paraît plus favorable pour les faire naître, que le temps où un peuple passe de sa férocité primitive à un état plus cultivé. Tel fut , ce semble , l'avantage que la faveur du ciel assura à Homère. Son génie, qui ne devait rencontrer d'égal en aucun âge , en aucun état de la société , brilla au moment où les grecs n'avaient pas encore , il est vrai , dépouillé ces mœurs sauvages qui les rendirent d'abord si semblables aux arabes nomades, mais où cependant, rassemblés en corps d'états et réunis dans les villes , ils fleurissaient sous l'influence des lois et des arts, faisant usage d'une langue dont les siècles postérieurs ont admiré les formes , comme inspirées par une sagesse supérieure , et qu'ils conservèrent avec un soin religieux , comme presque l'ouvrage de la Divinité. Aussi, sous ce rapport, le poète grec l'emporte-t-il infiniment sur le poète hébreu et sur le barde calédonien. Job nous offre beaucoup de traces du pouvoir paternel et domestique , tel qu'il était en vigueur au temps des Patriarches. On peut observer encore dans son livre une certaine apparence , et quelque sorte de civilisation, mais d'une extrême simplicité et
i/\6 De l'Auteur du Livre de Job , qui ne peut en aucune manière être mise en parallèle avec les mœurs des Grecs. Dans les compositions d'Ossian , on reconnaît moins l'adolescence que l'enfance de la race humaine. Les héros qui y sont célébrés sont , tous , chasseurs : ce genre de vie , qui se rapproche extrêmement de l'état sauvage, est le premier qui ait existé parmi les hommes. Rarement y est-il fait mention du soin du bétail et des troupeaux ( ce qui forma la seconde occupation de l'homme), presque jamais de la culture de la terre ; on n'y retrouve aucun vestige des lois et des arts de la paix , à l'exception de la musique , de la navigation, et de l'usage du fer.
Après avoir ainsi préparé et frayé la route dans laquelle nous devons marcher, avançons, et développons en quoi consiste cette perfection du talent poétique , qui brille , ainsi que nous l'avons dit, dans nos trois poètes. Elle se fait remarquer en deux points différens , dont l'un dépend plus de la nature , et l'autre de l'art. En effet , nous avons à considérer les pensées qui naissent dans l'esprit du poète, et ensuite la manière dont il les exprime par ses vers.
Nous avons dit que la première qualité du talent poétique consiste , en ce que tout ce qui dans la nature et dans les œuvres de Dieu offre delà grandeur, de la beauté, de l'harmonie, pénètre l'ame du poète, et l'émeut. Non-seulement le poète aperçoit ce qu'il y a de tel dans les objets qu'il contemple , car le philosophe jouit aussi du même avantage ; mais de plus , il en est affecté d'une manière singulière , de telle sorte , qu'à la vue de cette beauté et de cette harmonie que la main de Dieu a imprimées dans tous ses ouvrages, tant ceux qui appartiennent
d'Homère , et d'Ossian. 247
à la nature et à la direction des esprits que ceux qui se rapportent aux corps , son ame s'en abreuve tout entière et y répond par le sentiment qu'elle éprouve. Le poète devient donc l'interprète de la nature , et il est aussi celui de la vertu. Cette affection, qui n'est due ni à la science ni à l'art, mais qui descend dans son cœur par une sorte d'inspiration céleste , a une force si puissante , que le véritable poète s'élève audessus de l'ignorance , de la férocité et des mœurs dépravées de son siècle , se dégage des entraves des erreurs populaires , et planant dans une région plus sublime , il reconnaît et suit avec liberté les lois éternelles de la sagesse et de la vertu , dont une connaissance plus étendue est réservée à des siècles plus heureux.
De là cette science des phénomènes de la nature , que nous admirons chez l'auteur divin du livre de Job , et qui y est portée à un degré tel , qu'on ne peut l'admettre dans vin siècle si grossier, ni chez un prince iduméen , comme était Job , suivant l'opinion la plus vraisemblable. Ce n'est ni dans l'application à l'étude de la nature , ni dans les écoles savantes , qu'il faut en chercher la source. Elle vient plutôt de Dieu même, qui admit le poète, comme un de ses ministres, dans le sanctuaire le plus secret de la création. Celuirci aiguillonné par une ardeur divine, soutenu par l'énergie de son imagination , en contemplant le ciel, les astres, l'univers entier, éprouva une multitude infinie de sensations , se créa un nombre plus grand d'idées, et pénétra plus profondément et avec plus d'assurance , dans la nature des choses , que beaucoup de sages des siècles qui suivirent.
Cette supériorité qu'il faut admirer dans Job,
248 De l'Auteur du Livre de Job , relativement à la connaissance des phénomènes naturels, se fait remarquer dans Ossian et dans Homère , pour ce qui concerne la vertu , la conscience du juste et du beau, et ces tendres sentimens d'humanité qui distinguent l'homme civilisé et soumis aux lois , de l'homme encore sauvage. Que pouvions-nous attendre d'un barde calédonien , né au milieu des armes , endurci par des combats sans cesse renaissans et dans un siècle ou régnait tant de barbarie et tant d'ignorance ? et cependant toutes ses poésies sont remplies des notions les plus délicates de vertu , de tendresse , de grandeur d'ame , de justice , que n'ont point surpassées les âges les plus polis. Dans ses vers respirent de douces amours , des émotions si tendres et si attrayantes , que notre siècle , dont la délicatesse est excessive en ce point, n'a pu en méconnaître le charme , et qu'Anacréon lui-même n'aurait su les retracer avec plus de grâce. C'est même en s'étayant de cet argument, que quelques critiques ont élevé des doutes sur l'authenticité et l'antiquité de ces compositions : aveugles qui ont ignoré quel est le pouvoir de la poésie sur une ame enflammée par la beauté et l'harmonie qui brille dans la vertu.
Quel plaisir n'éprouve-t-on pas à faire la même observation à l'égard d'Homère ? Ses héros sont féroces et très-ressemblans aux arabes Nomades , et le poète a voulu que ses vers pussent plaire à des auditeurs récemment sortis de cet état sauvage : cependant on y remarque une foule de traits qui montrent que l'ame élevée d'Homère à cédé avec complaisance, non-seulement aux inspirations de la vertu et de la justice , mais encore à celles de l'humanité et à de
d'Homère , et d'Ossian. $^9
tendres affections. C'est par ce motif que la guerre, sujet principal de son poème, est peinte comme le fléau du genre humain, comme arrachant les hommes au bonheur de la vie domestique et aux bras de leurs proches pour les précipiter à leur perte. Ce sont , non les Grecs seuls , mais même leurs ennemis , qui , lorsqu'ils succombent , sont célébrés dans des vers capables d'émouvoir les cœurs les plus durs. Souvent même une sorte de combat et de lutte entre ce tendre et généreux mouvement d'humanité, et la barbarie de ses contemporains , se manifeste dans les chants d'Homère. Ceux-là , par exemple , ne l'ont pas compris, qui n'ont pas craint de blâmer les dernières paroles qu'Hector adresse à son épouse, et par lesquelles , après avoir paru touché de sa douleur , il la repousse , la renvoie à ses fuseaux et aux ouvrages de son sexe , et lui ordonne de laisser aux hommes et à lui les soins de la guerre. Homère , en effet , qui vient de peindre Hector vivement ému des accens plaintifs d'une épouse chérie , et pressentant ou plutôt déplorant déjà sa mort prochaine et la triste destinée réservée à sa patrie et à sa compagne ; Homère , qui a répandu sur ce passage un pathétique admirable par l'image , d'une part , du jeune Astyanax qui , à l'aspect terrible de son père couvert de son armure , se cache dans le sein de sa mère , et d'autre part , par celle du héros qui, pour donner un baiser à son fils, dépose son casque; Homère, disons - nous , pouvait craindre de paraître s'être livré avec trop d'abandon à sa sensibilité. Afin donc de ne point rendre son Hector un objet de mépris pour les Grecs, et pour se dérober lui-même atout soupçon de faiM^se 7 il a dû donner plus d'emporté-
o5o De l'Auteur du Livre de Job, meut à ce guerrier , et le représenter comme entraîné à une perte certaine par une ardeur belliqueuse que ni les larmes des femmes, ni aucune émotion de tendresse , ne furent capables d'éteindre.
Ainsi la qualité première et principale du poète est la rectitude du sentiment, c'est-à-dire, qu'il doit saisir, dans les objets, ce qui est grand, beau , digne d'admiration, propre à frapper le cœur de l'homme , et recueillir dans une ame façonnée aux impressions de l'harmonie , les images qu'il s'est formées d'après ces observations , pour les y nourrir et les y féconder. Nous allons passer maintenant à la manière dont le poète rend au dehors ces sentimens de son ame. Ici , la poésie a à remplir quatre fonctions principales : elle doit créer , peindre , toucher , et plaire.
C'est en créant , que la poésie manifeste d'abord sa puissance. Sous les yeux du poète se déploie la scène immense et infiniment variée du monde physique , des mœurs et de la vie des hommes. Pendant qu'il est livré à cette contemplation, son imagination, comme un nouveau Prométhée , anime tout, donne un corps à tous les objets , les personnifie tous, même ceux qui en étant dépourvus échappent à nos sens , et jusqu'aux idées abstraites. A sa volonté naissent les monstres , les héros , les dieux. C'est ainsi que les fictions se mêlant aux réalités, composent une sorte de monde nouveau , où les objets vils et vulgaires prennent des formes plus nobles, et où ceux qui ont le plus d'élévation se rabaissent , pour ainsi dire , à la mesure et à la capacité de l'intelligence humaine. Bientôt cette réunion d'êtres créés par l'imagination , reçoit
d'Homère , et d'Ossian. idi
d'elle et l'action et la vie. Semblable à une divinité j elle attribue à ses propres créations telle faculté qu'il lui plaît ; elle assigne à chacune d'elles le rang et la destinée que, dans sa prévoyance, elle a su déterminer. A ses ordres, tout respire , tout se meut , et concourt , par son action , à produire l'action qu'a conçue le poète dans sa pensée.
Observez combien est puissante , chez Ossian, la faculté de créer. Dans ses compositions , tout est animé , plein de vie et de mouvement. Le Soleil lui-même est un jeune héros qui , sur le soir , rentrant dans ses retraites sombres , reçoit l'hommage des vagues de la mer, jeunes vierges éblouissantes de blancheur , qui viennent admirer sa beauté. Toutes les parties de la nature sont peuplées de génies , dont les uns , aimables, doux , paisibles, sont portés sur des rayons lumineux, et répandent la joie dans l'univers , et dont les autres, semant partout la terreur , font entendre des cris horribles au sein des tempêtes et de nuages obscurs , tentent d'ébranler la machine entière du monde, et épouvantent les méchans , en se montrant à leurs yeux sous la forme effrayante de pâles fantômes. Remarquez surtout de quelles couleurs il peint l'état des héros et des poètes , après qu'ils ont quitté la vie. ( Voyez , dans le recueil de Macpherson le poème intitulé : Berrathon , tom. 2e, pag. ig5 et suiv.) C'est ici un nouvel univers, qui frappe par une sorte de magnificence lugubre et sauvage. Dans une région aérienne , s'élève un immense palais , dû à l'imagination du poète. Dans son vaste parvis est assis le grand Fingal , entouré des ombres des héros, et enveloppé d'une épaisse nuée. Il tient dans sa main une lance ,
'2J2 De l'Auteur du Livre de Job, non réelle , mais formée dune substance éthérée.Sonbouclier, autrefois rayonnant,est devenu maintenant semblable à la lune , lorsque , dans une nuit obscure , elle cache encore une partie de son disque dans les flots de l'océan , et ne répand sur les campagnes qu'une clarté incertaine. Autour du Roi , sont assis sur des trônes sombres et environnés de vapeurs , ses amis en silence et le front obscurci par la douleur. Ils prêtent l'oreille aux accens du barde , dont la lyre se dérobe aux regards des mortels , et ne rend que des sons faibles et plaintifs. Les autres héros errent dans les salles immenses du palais, et les éclairent d'une débile lueur. Mais voilà que vers l'auguste édifice s'avance l'ombre de la plus belle des vierges , de Malvina. Elle entre dans le parvis royal. Aussitôt qu'elle a aperçu ses ancêtres jusqu'alors à elle inconnus , la pudeur colore ses joues ; elle baisse vers la terre ses yeux humectés de larmes. Mais Fingal soupire : « Tu » es venue , s'écrie-t-il , tu es venue si promp- » tement en ces lieux, ô fille du magnanime » Toscar ! Quelle tristesse règne au palais de » Lutha ? Mon Ossian est dans le deuil. Les zé- » phyrs eux-mêmes accoutumés à agiter tes » beaux cheveux errent maintenant dans ces » salles attristées que tu abandonnes , et leurs » longs soupirs retentissent dans les armures de » mes ancêtres , qui y sont suspendues. Volez , » ô zéphyrs , volez de ce palais au tombeau de » Malvina. Il s'élève sur le rocher au bord des » eaux de Lutha. Déjà les vierges affligées s'en » éloignent; les vents seuls soupirent à lentour. » Ce fut d'une manière un peu différente , et modifiée par l'époque où il fleurit, qu'Homère exerça la force créatrice de son génie. Sans par-
d'Homère , et d'Ossian. 253
1er en effet de la beauté dont la nature frappait à chaque instant sa vue , dans le climat le plus agréable et le plus riant de l'univers , il eut le bonheur d'avoir sans cesse sous les yeux un spectacle, au-dessus duquel l'esprit n'en saurait imaginer un autre plus intéressant et empreint d'un caractère plus divin: je veux dire, l'aspect d'une société sortant des ténèbres de la barbarie. 11 voyait de toutes parts des cités s'élever et s'entourer de remparts, l'invention ou la culture des arts pacifiques et guerriers occuper tous les esprits, les lois s'établir, les peuples prospérer sous leur empire , la férocité des mœurs s'adoucir et se dissiper; enfin la justice, la paix, la tranquillité descendre en quelque sorte du ciel , pour la consolation et la félicité de la race humaine. Placé aux confins de la barbarie qu'accompagne la misère , et de la civilisation qui répand partout le bonheur; s'élevant sur les ailes de la pensée , il portait ses regards sur les siècles à venir , en même temps qu'il rappelait à sa mémoire les héros des âges les plus reculés. Aidé et soutenu par l'opinion de ses contemporains qui les révéraient comme des dieux , il créa ce monde d'immortels et de héros , dont les actions remplissent ses deux divins poèmes, justement honorés du suffrage de tous les siècles, et qui sont encore au-dessus de tous les éloges. Si, dans ses créations, Homère paraît moins hardi , moins supérieur à une nature terrestre , qu'Ossian et que l'auteur du poème de Job , il faut se souvenir, qu'en parcourant l'immensité de l'espace, son imagination eut toujours la sagesse pour compagne ; que celle-ci établissait l'ordre parmi la variété infinie d'objets que l'autre avait enfantés, et en formait une sorte de société sein-
a54 De l'Auteur du Livre de Job , blable à la société humaine. En effet , ce n'est pas seulement la colère d'Achille ou les courses a Ulysse que le poète a chantées. Un sujet bien plus relevé occupa son incomparable génie. Il offrit aux siècles futurs la peinture du monde que son esprit avait conçu , et là , comme en un miroir, tout ce qui se liait à l'humanité , à la sagesse , au culte des dieux et au bonheur des hommes , vint se retracer , et s'insinuer dans des cœurs féroces , par le pouvoir de la plus douce harmonie.
Mais, en ce qui concerne la hardiesse de cette faculté créatrice, Homère et Ossian furent, sans contestation , vaincus l'un et l'autre par Job ou par l'auteur, quel qu'il soit, du poème qui porte son nom. Si des images enfantées sous les feux brulans de l'orient ont moins de charmes pour des esprits européens, il faut en accuser, non les défauts de cette poésie , mais plutôt notre esprit même, dont l'essor est trop timide pour se transporter à une si grande hauteur. En effet , dans ce spectacle admirable qu'offrent le ciel et la terre, le poète semble voir l'immense demeure du plus grand et du meilleur des pères, qui prodigue à tous ses enfans, à la famille innombrable des anges et des hommes , même aux animaux sans raison , aux plus petits comme aux plus grands, ses soins, la nourriture , les vêtemens et la parure. Bientôt sa pensée s'enflamme et s'élève dans des régions plus sublimes. Il se représente l'Eternel dans sa céleste demeure , tel qu'un prince arabe , environné de ses ministres , rendant la justice et délibérant sur le sort de ceux qui sont soumis à son pouvoir. Dans cette assemblée suprême , inaccessible à l'œil et même à l'oreille de l'homme,
d'Homère, et d'Ossian. 255
sont déterminés les événemens de la terre, dont les motifs échappent à l'intelligence des aveugles et misérables humains. Pendant que des sages engagent entre eux une vaine dispute sur la fin cachée des desseins divins , du haut des cieux descend le souverain Modérateur de l'univers , qui , pour prouver que les raisons de sa providence adorable surpassent l'entendement de l'homme , déploie à leurs yeux toute la magnificence de ses œuvres. Mais quoique ces idées aient déjà quelques teintes de l'audace orientale , elles sont cependant faciles à concevoir. Pour les agrandir, bientôt le poète a recours à des images qui nous frappent d'étonnement et dont notre esprit a peine à soutenir l'éclat. Ecoutez, par exemple , de quelle manière il peint la création du monde, (i) Il nous représente un vaste et effroyable chaos , empire de la mort et des ténèbres , qui s'étend au loin , devant l'Eternel , comme une mer immense dont les monstres informes qui la peuplent et l'obscurité qui la couvre inspirent l'épouvante. C'est en effet sous ces traits audacieux que le poète nous retrace le néant , ou plutôt , s'il est permis de s'exprimer ainsi , l'état antérieur à toute existence et qui précéda la création. Tout à coup paraît le Dieu créateur , qui vient éclairer ces abîmes sombres , d'une lumière jusqu'alors inconnue. De toutes parts s'élèvent et s'agitent en tumulte les simulacres confus des êtres qui n'ont pas encore reçu la naissance. Le Très- Haut coordonne tout , assigne à chacun d'eux la place qui lui est destinée. Au-dessus de ce royaume ténébreux , il étend les cieux , et sous
(1) Job , XXXI , 5 et suiv.
z$6 De l'Auteur du Livre de Job, leur route il place et suspend, sans soutien, au centre du chaos , le globe de la terre. Bientôt il charge d'eau les nuées , les distribue dans les diverses régions de l'air, et s'érige au milieu d'elles un trône que rien ne pourra ébranler. Déjà il mesure l'étendue des cieux , et trace le cercle qui doit séparer l'empire de la lumière de celui de la nuit. Les astres sont attentifs à ce spectacle, et célèbrent par des chants de joie le Père de l'univers. Du sein de la terre , dont le Tout-puissant semble , par son secours aider l'enfantement (i) , naît l'océan , qui, de même qu'un enfant enveloppé de langes , voit ses bords les plus reculés ceints de nuages : ainsi régnent partout le calme et la paix. Bientôt une tempête s'élève ; les flots mutinés se soulèvent contre le ciel : mais le Tout-puissant lance sa foudre, les colonnes du ciel sont ébranlées , les monstres terrassés , et le souffle seul de sa bouche purge de nuages l'étendue entière des cieux.
Cependant il est temps de passer à la seconde fonction de la poésie , qui consiste à peindre ou à décrire les objets. Mais une matière qui prête autant aux ornemens de l'éloquence, et qui pourrait devenir si agréable pour ceux qui m'écoutent, ne saurait être embrassée dans le court espace de temps qui m'est accordé. C'est à regret que je resserrerai dans les bornes les plus étroites , ce que mes réflexions m'ont suggéré sur ce sujet, me contentant de l'effleurer rapidement.
La poésie a la même tâche à remplir que la peinture. Elle doit non-seulement mettre sous nos yeux les actions des hommes et tous les
(i) Job, XXXVIII, 8 et 9.
d'Homère, et d'Ossian. hSj
objets dont se compose la nature , mais encore rendre sensibles pour nous tous les êtres nouveaux qu'à créés la pensée. Oui , le premier mérite du poète est de retracer un objet ou une action , de telle sorte , qu'il nous semble les avoir présens à nos regards , et que nous puissions saisir à la fois tout ce qu'ils ont de propre à émouvoir l'ame , soit que leur beauté la pénètre de plaisir, ou leur grandeur, d'admiration , soit que leur difformité lui inspire de l'horreur. C'est dans cette vue que le poète , à l'exemple du peintre , emploie certaines couleurs , dont l'usage et le choix sont l'indice le plus certain du degré de talent qu'il possède. Ces couleurs sont préparées dans l'ame de poète : là , en effet , comme dans un trésor, sont mises en réserve les diverses idées qui en quelque temps que ce soit ont pu le frapper ; c'est là qu'il puise les images, les similitudes , les métaphores et les autres accessoires propres à embellir les objets et à établir une comparaison entre eux. Le véritable poète montre toujours , dans leur emploi, que ces objets , dont il orne ses descriptions , l'ont réellement ému en quelque occasion , et que tout ce que produit son génie il le puise dans son propre cœur, et ne l'emprunte point à celui des autres. Il recherche donc, de préférence aux objets étrangers , des objets nationaux et populaires ; en général , tout ce qu'il a vu , tout ce qu'il a senti , tout ce qui a eu quelque rapport avec son ame , voilà ce qu'à chaque instant il met en usage , ce qu'il transporte avec une sorte d'ardeur et de plaisir dans ses descriptions. C'est en cela qu'Homère est le plus grand des poètes. Doué par la nature de cet heureux génie qui semble 11. 22
2$8 De l'Auteur du Livre de Job, avoir été l'appanage des Grecs , à l'exclusion Je tous les autres peuples ; ayant , en parcourant un grand nombre de pays différens , observé les mœurs et les actions d'une foule d'hommes , et s'étant ainsi préparé une abondance inconcevable d'images et de couleurs poétiques , il disposa, pour faire passer tant de richesse dans ses compositions, de la langue la plus parfaite de l'univers. Aussi d'ordinaire retrace-t-il chaque partie des objets qu'il décrit, avec tant de fidélité, qu'en considérant ses peintures avec attention tout semble s'y mouvoir , vivre et agir , et que l'objet rendu présent semble frapper l'œil et l'oreille. Mais , quoique cette exactitude fasse éprouver, à ceux qui sont capables de comprendre Homère , un plaisir et une admiration singulière , la manière moins parfaite que nous remarquons dans les descriptions de Job et d'Ossian a je ne sais quel pouvoir encore plus énergique pour exciter ces mêmes sentimens. L'ame enflammée du poète , se soulevant avec indignation contre l'indigence de l'idiome et les entraves du langage, ajoute aux expressions une force nouvelle, et jette sur les descriptions toute la vie et tout le mouvement que ces expressions sont capables de donner; de telle sorte, que , sous ce rapport même , le talent créateur du poète s'exerce avec le plus grand avantage. Les exemples que nous avons déjà cités ont montré combien Ossian excelle en ce qui concerne ce talent. Les descriptions d'objets physiques qu'offre le poème de Job sont d'une perfection divine. Rappelez- vous seulement ce tableau d'une magnificence incomparable , dans lequel le Très-Haut semble avoir pris plaisir à tracer et
d'Homère, et d'Ossian. 2$g
à mettre sous les yeux de Job une esquisse de sa majesté , afin de lui apprendre , par la pensée d'une providence si attentive et de tant de grandeur , à ne juger qu'avec circonspection des desseins de Dieu.
Pour ce qui concerne l'emploi et les choix des rapprochemens et des comparaisons, nos trois grands poètes ne méritent pas moins d'admiration. Homère fait jaillir sans cesse, de cette abondance infinie d'objets qu'il avait observés , les similitudes les plus belles et les mieux assorties : se rencontrant souvent d'une manière merveilleuse avec Ossian et l'auteur du livre de Job pour celles qui sont empruntées aux phénomènes de la nature ; plus souvent cependant arrêtant ses regards sur des objets nouveaux pour son siècle , inconnus à celui de ses rivaux , et qui par-là l'ont frappé lui-même du plus vif étonnement. Quant à Job , un seul exemple nous tiendra lieu de tous les autres. Nous ne citerons que ce passage (i) , où il compare les vaines consolations de ses amis à cette apparence trompeuse d'une onde agitée que produit le vent , au milieu des sables déserts de l'Arabie. Les voyageurs séduits y courent avec joie. Mais bientôt ils se livrent au désespoir , en reconnaissant leur erreur. C'est avec non moins de bonheur qu' Ossian a transporté dans ses poésies , pour les embellir , les objets qui à chaque instant frappaient ses yeux dans la triste contrée qu'il habitait. La lune, les autres astres, les nuages , les vents, les flots , les rochers , quelques animaux domestiques , les aigles,
(i) Job , VI , i5 et suiv,
260 De l'Auteur du Livre de Job , les monstres qui peuplent le sein de la mer, figurent avec la variété la plus recherchée dans ses comparaisons. Qui ne se rappelle ces longues nuits de l'hiver, que les neiges et les brumes rendent si horribles , et que la lune n'éclaire que de quelques faibles rayons , dans ces passages où le poète compare l'apparition d'un esprit que l'œil ne discerne que difficilement, avec ce même astre dont le disque paraît à peine à travers les nuages , lorsque du haut des airs les frimas descendent sur la terre , et que l'univers entier est plongé dans le silence et l'obscurité ?
Enfin , un caractère propre aux vrais poètes , c'est de savoir répandre , pour ainsi dire , leur caractère , leurs mœurs , leur génie particulier, sur toutes leurs compositions , et de donner ainsi à chacune de leurs parties une couleur toujours égale. Ossian, privé de la vue, survivant au fils le plus vaillant, marque toutes ses poésies de cette tristesse et de cette gravité que tant de revers rendirent familières à son aine. Homère , observateur des hommes , fortifié contre les maux de toute espèce moins par les leçons de la philosophie que par une sorte d'énergie qui lui est propre et naturelle, exprime , dans ses deux poèmes , cette habitude de constance et de sérénité. Et toi , divin génie , qui enfantas le poème de Job, quoique le temps nous ait envié ton nom , ce furent sans doute tes propres destinées que tu célébras sous celui de Job. Tu as peint avec tant de vérité les erreurs de la sagesse humaine : lorsqu'elle ose sonder les desseins de Dieu, la persuasion d'une providence infinie, modératrice de l'univers , s'est épanchée avec tant de force de ton cœur en-
d'Homère, et d'Qssian. 261
flammé : tu as si bien exprimé la grandeur de la nature , par l'audace et la vivacité de tes peintures; qu'il est facile de reconnaître que ton ame, long-temps obscurcie parla tristesse, longtemps battue par les flots opposés de tes pensées , fut enfin comme divinement conduite , par l'étude de la nature , au port dans lequel elle devait trouver le repos.
Nous avons assigné pour troisième qualité à la poésie le pouvoir de toucher les cœurs. Elle est en effet l'interprète de la nature , dont les accens retracés en langage poétique pénètrent infailliblement le cœur des hommes , principalement quand elle choisit pour sujet des sentimens de joie ou de tristesse. Car la nature , en nous formant, nous dispose à ressentir la douleur ainsi que la joie des autres, et à répondre aux émotions qu'ils éprouvent par des émotions semblables. Ainsi , la poésie tient de Dieu même ine puissance particulière pour unir les hommes »ntre eux et les enchaîner ensemble par le lien de leurs besoins mutuels. Aussi nos trois illustres modèles ont-ils excellé tous dans l'art d'émouvoir , quoique chacun ait suivi une voie qui lui est propre. Les plaintes douloureuses de Job s'élèvent à un tel degré de sublime , qu'en même temps qu'elles émeuvent l'ame du lecteur , elles y portent la terreur. Ce n'est point sans raison qu'un célèbre appréciateur de ces beautés , Niemeyer (1) a avancé , que ni la douleur d'Hercule mourant, ni celle de Philoctète , ni l'aspect de Laocoon ne répandirent jamais sur la scène grecque , ni dans le cœur d'un specta-
(1) Caractérist, de la Bible, t. ?.. p. 062.
262 De l'Auteur du Livre de Job , teur éclairé , une émotion aussi profonde que celle dont nous sommes saisis et accablés par ce peu de paroles dans lesquelles Job exprime sou malheur porté presque jusqu'au désespoir. Parmi ces traits brille d'une beauté terrible cette élégie où il dévoue à la malédiction le jour qui le vit naître. Mais Job semble s'attacher de préférence à exciter dans l'ame les mouvemens produits par l'admiration dont nous frappent les choses grandes et nouvelles , et cette sorte d'émotion est extrêmement convenable à la poésie. Dans un genre plus touchant , on ne peut rien lire , ni rien imaginer de plus achevé que certaines parties des poèmes dOssian , soit lorsque dans un chant funèbre il retrace les gémissemens de la jeune vierge pleurant son amant qui a perdu la vie dans les combats , soit qu'il fasse entendre les soupirs plus nobles d'un héros vaincu, dans l'ame duquel bouillonnent à la fois la honte , la douleur et le sentiment de son courage. Pourra-t-on douter qu'Homère n'ait possédé à un degré très-éminent le talent de toucher les cœurs, lorsqu'on aura lu ce passage de l'Iliade que j'ai rappelé il y a peu d'instans , et dans lequel il peint les derniers adieux d'Hector et d'Andromaque ? Quelques écrivains , cependant , et entre autres Robert Wood , critique d'ailleurs très-habile , ont avancé que c'était là le seul exemple de ce genre qu'on pût trouver dans Homère, et qu'on ne doit reconnaître du reste en lui qu'un très-faible talent , pour exciter , dans les âmes, des émotions tendres. C'est là une erreur , à mon avis. Nous ne disconviendrons pas que dans l'Iliade , dont le sujet est tout héroïque et qui par conséquent ne res-
d'Homère , et dOssian. 9.63
pire que les combats et l'ardeur de la guerre, on ne rencontre que rarement de ces peintures dont la vue porte dans les cœurs des impressions touchantes et pathétiques. Mais , sous ce rapport , l'Odyssée fait éprouver les plus doux plaisirs aux âmes sensibles. L'Iliade cependant nous fournira un passage , où Homère a surpassé peut-être , par ce genre de mérite, tous les autres poètes. Nous voulons parler des plaintes si tristes d'Andromaque pleurant le trépas d'Hector , et où , à moins d'avoir un coeur de bronze , on ne saurait méconnaître l'accent d'une épouse et d'une mère qui succombe sous le poids de sa douleur. Arrêtons-nous quelques instans sur ce beau fragment d'un ouvrage immortel, (i) « Cher époux , tu péris dans la fleur » de ta jeunesse, et tu me laisses veuve dans ces » palais. Il est encore dans l'enfance ce fils auquel » notre hymen infortuné donna le jour, et j'ai » perdu l'espoir de le voir atteindre son adoles- » cence • auparavant auront croulé entièrement » les remparts de Troie : car elle t'a vu périr, toi » son gardien, toison défenseur, toi qui lui con- » servais ses chastes épouses et leurs tendres en- » fans. Bientôt portées sur des nefs rapides , elles » s'éloigneront de ces bords ; je les suivrai dans » leur exil; et toi aussi, ô mon fils, tu m'accom- « pagneras dans ces lieux, où il faudra te livrer » à des travaux avilissans sous les yeux d'un » maître inhumain : ou plutôt te saisissant d'une » main animée par la fureur , quelque Grec te » lancera d'une haute tour, ô trépas déplorable ! » pour venger un frère , un père , un fils , auquel
(1) Iliad. XXIV, 725.
264 De l'Auteur du Livre de Jor, >» Hector donna la mort. Combien de Grecs en » effet, dans. la vaste plaine mordirent la pous- » sière sous ses coups ! Ton père était si terrible « au sein des affreux combats ! Cest pour cela » que les peuples font retentir ces murs de leurs v gémisseinens, et que ta famille , ô Hector, est » plongée dans les larmes et dans le deuil. Mais » c est a moi surtout , que sont réservées les » plus amères douleurs. Couché sur ton lit fu- » nèbre , tu ne m'as point tendu ta main mou- » rante ; tu ne m'as point adressé une parole » dictée par la prudence, que j'aurais , nuit et » jour, rappelée à ma pensée , en versant des » pleurs. »
Il nous reste maintenant à parler de la dernière fonction que nous avons attribuée à la poésie , et qui consiste à captiver les esprits par l'attrait du plaisir. Ce point a une bien plus grande étendue que ne semble l'indiquer l'acception bornée de ces expressions. De même en effet que tout ce que nous avons dit jusqu'ici appartient principalement au fond de la composition poétique , de même , dans ces expressions d'attrait et de plaisir , nous embrassons tout ce qui touche à sa forme. Sous ce rapport, le caractère propre et naturel de la poésie se montre dans le choix des sons , dans le mécanisme du nombre , et plus encore dans la disposition et la forme du poème. Pour ce double objet, le poète imite et retrace l'harmonie qu'il a puisée dans la nature , et dont son ame tout entière s est abreuvée. L'invention des pieds et des vers est due au génie admirable des Grecs, qui appliquèrent à la mesure et à l'évaluation des syllabes cette même impulsion , ce même instinct de la
d'Homère , et d'Ossian. ^65
nature, à l'aide duquel leur esprit découvrait d'une manière infaillible ce que les divers objets renfermaient de beau , d'agréable , de convenable , et qui créèrent leur langue entière d'après les lois de la musique. Homère est donc sur ce point infiniment supérieur aux deux autres poètes. Car, pour pouvoir juger de l'harmonie propre aux poèmes d'Ossian , il faudrait les entendre chanter par le barde calédonien. Quant à Job , si l'on prétend le juger sur les principes des Grecs , il faudra bien avouer qu'il s'est affranchi des entraves de la versification. Mais cependant, si l'on fait attention à cette véhémence de style qui le distingue , à ce parallélisme poétique dont il fait un usage si fréquent, et qui , en établissant une sorte de symétrie entre les divers membres de la période , avait tant de charme pour les Hébreux , on reconnaîtra en lui une pompe , un nombre puisé dans l'harmonie même de la nature. Mais c'est dans la forme des compositions poétiques et dans la disposition de leurs parties , que brille encore avec plus d'éclat le pouvoir divin de la poésie, qui la rend en quelque sorte rivale de la nature et de la Divinité. Les productions émanées des vrais poètes nous offrent l'union de la simplicité et de la variété , ainsi que cette direction de toutes les parties vers un même buts , que Dieu imprime à son ouvrage comme son image et son ombre. Quelle beauté , et en même temps quelle simplicité , dans le sujet du poème de Job ! et au milieu de tant de magnificence , comme une seule action , une seule pensée en unissent tous les tableaux, et les enchaînent ensemble dans un ordre que rien ne trouble ! On ne doit donc pas ii. 23
%66 De l'Auteur du Livre de Job , s'étonner que clans les poésies d'Ossian qui se rapprochent davantage du genre d'Homère , on retrouve l'observation de ces règles qu'Aristote recueillit dans l'Iliade et dans l'Odyssée. Les cœurs de tous ceux que la nature anima de l'inspiration poétique , n'ont besoin d'aucun précepte pour se sentir pénétrés des principes éternels du beau.
Ce peu de mots doit suffire pour me garantir du reproche d'avoir passé sous silence un point si digne de notre admiration. Il demanderait sans doute un examen plus approfondi : mais il est de nature à ne pouvoir être convenablement développé dans le court espace de temps qui m'est accordé pour ce Discours , et je sens d'ailleurs , qu'après vous avoir retenus longtemps parmi les conceptions des plus grands poètes comme dans une campagne riante , je dois prendre garde , en finissant , de vous engage! dans le sentier plus rude et plus pénible de 1 art et de ses préceptes.
Vous avez , si je ne me trompe, suffisamment remarqué , par la comparaison des trois poètes qui nous ont occupés , quelles sont les qualités essentielles et le pouvoir que la poésie tient de la nature. Si donc notre esprit parvient à se former l'idée d'un homme qui réunisse tout à la fois le mérite particulier qui distingue chacun d'eux , il faudra dire que nous aurons en lui le modèle accompli du plus grand et du plus parfait des poètes. S'il existait un génie divin , qui sut allier la majesté et la hardiesse de Job , avec la douceur et la sensibilité d'Ossian , avec la variété et la sagesse d'Homère; qui sut encore mettre à profit les lumières et les découvertes
d'Homère , et d'Ossian. 267
de notre siècle , non pour comprimer l'essor' de son ame , mais pour s'élever , comme sur des ailes , jusqu'au sanctuaire le plus sublime de la nature : ah ! sans doute un pareil génie fournirait un digne sujet d'admiration et de louange à tous les autres poètes. Mais la nature n'enfanta et n'enfantera jamais de génie parfait' et accompli. Nous devons cependant, comme l'enseigne Cicéron à l'égard de l'Orateur, atta-' cher notre pensée à ce modèle de perfection poétique. Que ceux donc qui ambitionnent la gloire du poète , ouvrent avant tout leur ame à la perfection et à l'harmonie de la nature , et qu'ensuite ils tiennent sans cesse leurs regards fixés sur les trois génies auxquels nous avons donné le titre de princes de la poésie. Les leçons puisées ainsi dans la nature même ne sauraient être remplacées ni par l'autorité des préceptes ni par les méthodes dressées sur les règles de l'art. Vous donc , jeunes élèves, que la nature favorisa d'un génie heureux pour la poésie, voilà, voilà la voie que vous devez suivre pour 1 accroître , pour le féconder et l'enflammer. Que si vous désirez mes conseils et mon secours , me voici prêt à seconder vos efforts. Vous surtout pour qui l'étude de la littérature orientale a des charmes , appliquez- vous à ne pas laisser s'émousser dans vos aines le sentiment du beau poétique , sans lequel il fut toujours impossible d'apprécier dignement les oracles consignés dans les livres de l'Ancien Testament, et de saisir le vrai dans l'étude des langues de l'Orient qui sont toutes poétiques. Imitez l'exemple du plus parfait des littérateurs, d'Adrien Réland, « a la voix de qui les muses du Latium et de la
268 de l'Auteur du Livre de Job, etc.
« Grèce réunies aux grâces de l'Orient, forme- » rent d'aimables chœurs près des bouches du » Rhin , saisi de respect , quand il vit Phébus » s'arrêter sur ses bords, charmé par une si « douce mélodie. »
C'est ainsi que l'étude des lettres orientales n'aura pour vous ni difficultés , ni dégoûts , et que notre Ecole verra naître dans son sein des élèves capables d'accroître un jour la gloire de notre patrie et de la religion , et de la propager par leurs accords dans les siècles à venir.