Leçons sur le choléra-morbus
J’ai terminé le cours du semestre précédent, au j moment où le choléra-morbus , en dépit des préi visions et des mesures dites sanitaires , est venu 1 tout-à-coup fondre sur la capitale. Je pris alors l’engagement de vous faire part de toutes les remarques que ce fléau pourrait me fournir, car ma position de médecin de l’Hôtel-Dieu me forçait à le voir de près et à le combattre corps à corps. Je I viens aujourd bui remplir cet engagement autant que les circonstances me le permettent. Mais, n eusse-je pas fait une telle promesse, pouvais-je,
prolesseur de médecine au Collège de France, me dispenserde rendre publics les résultats que l’épidémie meurtrière qui vient de sévir sur mes concitoyens a offerts à ma considération ? C’est donc pour remplir à la fois une promesse et un devoir, que je ferai quelques leçons sur l’épidémie actuelle.
Si je n’avais écouté que ma disposition particulière, si je m’étais laissé aller au dégoût profond qu’éprouve l’homme d’honneur à la vue de tout ce que le charlatanisme a enfanté à l’occasion du choléra , j’aurais gardé le silence; ma parole ne se serait pas mêlée à celle d’une foule de charlatans du haut ou bas étage qui puisent leurs inspirations soit dans une ignoble cupidité, soit dans un insatiable désir de célébrité, bien affligeant toujours, mais qui l’est plus encore quand il s’exerce au milieu et aux dépens d’une calamité publique. Mais le devoir commande mes impressions, je vais vous parler choléra-morbus.
Vous pressentez , ou plutôt vous êtes certains , si déjà vous avez suivi mes leçons, que j’ai appliqué à l’étude du choléra la marche expérimentale que je suis dans mes travaux depuis plus de vingt ans; cette méthode est seule suivie dans les sciences physiques ; elle seule conduit à des données cei* taines; elle seule enfin convient aux esprits sévères | et jaloux des progrès réels de l’intelligence. !
Elle a bien quelques inconvénients pour les ima- I ginations vives , et surtout pour le besoin pressant |
que nous avons d’expliquer ce qui nous frappe et nous intéresse vivement. En effet, en suivant la marche expérimentale , on arrive à quelques résultats, à quelques faits,' tantôt isolés et tantôt plus ou moins généraux; mais au-delà d’un certain point on ne peut plus avancer; là est l’ignorance, ou plutôt là est le domaine de la science à venir. Dans une autre méthode, au contraire, qui in- ! vente, qui imagine, mais qui abuse et qui trompe, on se représente les choses sous une couleur favorite , sous une forme qui flatte , et on arrive à une croyance qui satisfait au point de transformer des gens sensés en véritables fanatiques. Mais, il faut le dire, vous avez presque autant de ces manières de voir qu il a d individus ; car telle explication qui s adapte à un esprit ne convient pas à un autre ou même le révolte. Songez au nombre immense d’explications qu’on a données du choléra depuis qu il est en Europe. Tant qu’il a régné dans 1 Inde, elles ont été fort restreintes. La médecine anglaise est empirique, et je l’approuve : elle s’attache à tracer les symptômes des maladies, et à en chercher les iribyens curatifs, elle recueille I exactement le nombre des malades et des morts; et il existe, sous ce rapport, des relevés très-précieux dans les archives de l’Angleterre. Vous trou- ; verez dans les ouvrages anglais peu d’hypothèses sur la nature de l’épidémie; plusieurs localités sont dé- ‘ signées comme plus maltraitées; certains voisinages
de grands fleuves, quelques grandes inondations, sont signalées comme pouvant être cause d’une maladie qui a de l’analogie avec les fièvres intermittentes, pernicieuses; mais point de ces explications ridicules comme on en a vu par centaines depuis que la maladie s’est montrée en Europe.
Rappelez-vous, en effet, tout ce qu'on a dit sur les causes de l’épidémie, depuis l’altération de l’air atmosphérique jusqu’aux animalcules cholérifereSyHX. ces mofettes inconnues et mortelles qui s’élancent de la terre, et cette influence du fluide électrique, et ces miasmes transportés par les vents ou par les nuages d’un lieu à un autre lieu, soit qu’ils suivent une progression régulière, soit qu’ils fassent des sauts ou des bonds, etc., etc., toutes choses entièrement imaginaires. Ce serait mal employer son temps que de s’attacher à montrer le vide et le néant de toutes ces créations d’imaginations actives et crédules; voilà pourtant par quel procédé on peut arriver à se satisfaire, ou à satisfaire quelques esprits qui veulent à tout prix des explications complètes, et qui ne parviennent qu’à être dupes d’eux-mêmes ou des autres.
En se confiant à la marche scientifique ou expé rimentale, on ne peut arriver à un tel résultat. Après avoir discuté tous les faits que nous a fournis le choléra, il serait possible que nous dussions avouer franchement que plusieurs des questions les plus graves relatives à l’épidémie sont encore insolu-
blés» Si telles sont nos conclusions, je ne balancerai pas à les émettre hautement : ma mission n’est pas de vous plaire, mais de vous éclairer, mais de vous montrer la véritable voie hors de laquelle les sciences ne peuvent faire aucun pas certain.
Si de ces considérations générales fort abrégées, que je tenais cependant à vous présenter, nous passons à l’étude de l’épidémie, voici comment je me propose de l’examiner avec vous. D’abord , j’aurai peu ou point de descriptions à faire de la maladie, vous l’avez tous vue; ce que je pourrais en dire ne remplacerait pas certainement les impressions que vous avez reçues. Si vous n’aviez pas vu de cholériques, j’aurais beau vous peindre avec les expressions les plus énergiques, les plus pittoresques , l’état de ces malades , je ne produirais pas sur vos esprits ce qu’un seul instant fait naître quand vous avez en face un véritable cholérique.
Quant à cette nuance de l’épidémie qu’on est convenu à Paris et ailleurs d’appeler cholérine , bornons-nous à l’indiquer comme ayant une existence réelle. Elle constitue plutôt une indisposition qu’une 'maladie véritable , à moins que le traitement ne vienne l’aggraver. Car si le méde- ' cin semble y donner de l’importance , s’il rend de fréquentes visites à son mala'de , s’il le questionne gravement, lui conseille des saignées et autres re-
nièdes énergiques, possible est qu’une simpla>indisposition devienne une maladie grave et même mortelle : on n’en a que trop d’exemples. Mais si vous vous contentez, de ce que le simple instinct conservateur Indique , si le malade ayant un léger froid est réchauffé, si vous lui faites boire quelque infusion aromatique, il est certain que la cholérine est alors une affection légère qui n’entraîne jamais d’accident fâcheux.
Il est toutefois un point de vue sous lequel la cholérine est très-utile à remarquer : elle frappe avec des formes diverses tous les individus! donc la cause de l’épidémie n’est pas une cause transportée^ importée^ c’est une cause générale, qui agit sur la population entière. Ici se rencontre la preuve la plus certaine que la maladie qui ravage l’Europe tient à des conditions générales, à des conditions que je n’ai pas la prétention d’indiquer, mais qui agissent sur tout le monde et quelquefois même sur les animaux. Il n’en est pas du choléra comme de la variole ou de la fièvre jaune. Celles-ci attaquent certains individus et ne touchent point à d’autres; point de nuance, point de degrés : on a la variole ou on ne l’a pas. De même pour la fièvre jaune ; elle vous frappe ou elle vous épargne; elle règne de préférence dans tel lieu pendant que les lieux voisins en sont constamment exempts. Enlin, je le répète, elle n’offre pas de ces intermé-
diaires bien tranchés que nous avons observés dans
le choléra.
Ainsi, je vous signale l’existence du petit choléra ou de la cholérine . comme un fait du plus haut intérêt; car il n’est plus possible après cela qu’on parle de maladies transportées, et surtout que l’on vienne encore mettre en avant l’absurde idée de contagion, idée dont nous ferons bonne justice quand il en sera temps. Maintenant que j’ai dit ce peu de mots sur la cholérine, à laquelle je reviendrai à l’occasion du traitement, je passe à la maladie elle-même.
J’aurai d’abord l’honneur de faire remarquer qu’en désignant l’épidémie sous le nom de choléra, il faut se garder de croire qu’on va rencontrer partout une seule et même forme de maladie. Nous avons observé des différences, et des différences si tranchées entre tel et tel cholérique, qu’on croirait qu’il y a à la fois dans le choléra plusieurs épidémies qui ont marché simultanément; soit qu’on examine la maladie sous le rapport des symptômes, de la rapidité du mal, de sa terminaison fâcheuse , des différentes altérations pathologiques, etc., on trouve les choses les plus opposées.
Youlez-vous parler de l’affection la plus commune, du choléra bleu, froid, spasmodique; voilà sans doute une nuance que tout le monde a vue, sur laquelle on ne peut pas balancer ; eh bien, il y a des individus qui sont arrivés dans notre hôpital, et
en assez grand nombre , qui le premier jour n’avaient qu’une indisposition , une légère diarrhée, une légère envie de vomir, du reste l’esprit sain, gai, se persuadant eux-mêmes qu’ils n’étaient que faiblement indisposés ; le jour suivant ils se sentaient plus faibles, refusaient les aliments; le jour d’après ils se sentaient encore plus faibles, refusaient plus obstinément les aliments, et graduellement, dans l’espace de huit jours, on les voyait tomber dans un état de prostration tel que rien n’a pu le faire cesser. Chez ces individus, qui pour ainsi dire n’étaient pas malades, nous avons vu s’accomplir un anéantissement total, qui a résisté à tous les moyens thérapeutiques. Cet anéantissement était tel que , dans les derniers instants de l’existence de ces personnes , vous auriez pensé qu’il existait une forte compression du cerveau , qui produisait des deux côtés de la bouche ce soufle appelé la pipe dans les hôpitaux, et qui indique la paralysie des muscles de la face qui se meuvent dans la respiration.
Tous les médecins qui ont suivi ma clinique, y ont vu de ces cas d’anéantissement graduel, de ces individus marchant vers la mort d’une manière irrésistible. Ainsi, voilà deux états opposés : d’une part, asphyxie, froid, couleur bleue, évacuations abondantes, crampes douloureuses; d’autre part, à peine quelque malaise, apparence de santé, et
cependant une mort certaine dans l’espace de quelques jours.
L’adynamie dont je viens de parler, et qui amène la mort par anéantissement, serait-elle une maladie particulière et indépendante de l’épidémie? Sans doute on pourrait admettre cette opinion, puisqu’elle s’est présentée avec des symptômes propres, et qu’elle a produit la mort d’une manière spéciale ; mais je ne vois pas pourquoi dans la circonstance actuelle on signalerait cette affection comme une maladie distincte et indépendante.
Dans le choléra bleu lui-même, dont je ne veux pas tracer les symptômes , parce que vous les connaissez, vous voyez des nuances très -opposées : de^individus tombent dans le froid, dans le collapsus, ils sont étendus dans leur lit, le moindre mouvement les bles^ , ils désirent par-dessus tout qu’on les laisse tranquilles; ils refusent de répondre, ne se prêtent à aucun des soins qu’on voudrait leur donner, et meurent ainsi dans une sorte de calme apparent. A côté sont des malades qui semblent atteints d’accès de rage ; leur agitation est continuelle, ils poussent des cris, des hurlements déchirants, et meurent en véritables hydrophobes, en essayant de mordre et de maltraiter les personnes qui s’approchent de leur lit , et sans avoir accepté aucun genre de secours.
Voilà deux nuances cholériques terminées d'une manière fatale , en peu de jours. 11 y avait dans les
deux cas symptômes du choléra, mais opposition frappante entre l’état calme de l’un et l’état d’agitation de l’autre. Cet état d’agitation était tel, qu’à la vue de ces malades, des médecins ont demandé s’ils n’avaient pas -été mordus par des chiens enragés. Voilà de ces faits qu’une grande expérience seule peut offrir ; car si l’on n’a vu que vingt, ou trente cholériques, il est possible qu’on ne .soit pas touché sur des cas de cette nature, et que plusieurs nuances du mal aient échappé à l’observation.
C’est ainsi qu’étant allé en Angleterre pour y étudier le choléra, je m’en étais formé une idée; mais un instinct ou plutôt la voix sévère et véridique de la conscience me disait que je n’en safais pas assez sur cette question, surtout parce que je n’avais pas fait d’autopsies; car ^ous savez que dans le nord de l’Angleterre les autopsies ne se font pas aussi facilement qu’à Londres et surtout qu’à Paris; mais je dois dire que la grande expérience que j’ai acquise aujourd’hui, malheureusement pour mon pays, a modifié mes idées sur cette maladie.
Il y aurait plusieurs autres distinctions à établir relativement au choléra. Il y a surtout cette distinction très-importante pour les malades : ou ils sont dans un état d’apathie, sans douleur, ou bien ils sont en proie aux souffrances les plus aiguës.
Il y a une autre nuance du choléra qui mérite une
attention spéciale ; elle est caractérisée par des douleurs poignantes à l’estomac, et qui résistent a tout, et conduisent le malade jusqu’au tombeau sans qu’on ait pu porter aucune modification dans leur intensité, bien qu’on ait employé tous les moyens possibles, les évacuations, les dérivatifs, les calmants , et tout ' ce que la medecine peut mettre en action.
1 Ainsi les malades cholériques présentent une foule de nuances distinctes. Mais quelle que soit l’expérience d’un praticien , il ne peut être certain de les désigner toutes : l’histoire générale du choléra reste encore à faire; lorsque les documents recueillis sous toutes les inspirations seront publiés, lorsque les esprits seront plus calmes , les impressions moins vives , quelqu’un fera la
kart de la réalité et celle de l’erreur, séparera ce ui est fait de ce qui est hypothèse. Alors, seulement, on pourra écrire l’histoire du choléra ; c’est ainsi que les événements politiques ne peuvent être (racontés d’une manière impartiale que quand le temps s’est écoulé.
J’arrive de plus près à l’examen de la maladie, et je prends pour l’étudier dans ses détails une des formes dont j’ai parlé tout à l’heure, celle qui se présente avec la couleur bleue , le froid et l’asphyxie. Chacun connaît la marche et les symptômes de cette formidable affection ; aussi ne les décrirai-je pas. Elle se présente tantôt avec des prodrômes qui
ont duré un certain nombre de jours, et c’est le cas leplus fréquent ; tantôt elle survient tout-à-coup che2 les personnes les mieux portantes, sans avoir été annoncée par des prédispositions. Les choléras avec prodrômes, je dois le dire, sont les plus fréquents, | surtout dans la classe pauvre ; mais, quant à l’exis-- i tence du choléra foudroyant, elle ne peut être dou- j teuse; il s’est montré sous tous les climats, depuis ,i rinde jusqu’à Paris, où des individus sont morts j en quelques instants. ■ i
Cette maladie est certainement la plus curieuse i qu’on puisse examiner ; elle offre une foule de faits- ij physiologiques qui se rattachent merveilleusemenl.i \ à tous les faits de physiologie expérimentale qui ^ sont déjà dans la science. Il est vrai qu’ils se sépa- i rent de cette physiologie doctrinaire qui imagine les- i faits, qui les invente au lieu de les observer. Tandis i que les faits de pathologie que je vais présenter sont j pour ainsi dire des expériences faites à dessein pour; < montrer le mécanisme des différentes fonctions; < il y a tel phénomène du choléra, par exemple, qui î est la même chose que les expériences que j’ai faites il y a quinze ans pour montrer l’influence i du cœur sur le cours du sang dans le système i veineux. Si à cette époque j’avais connu le cho- ( léra, je me serais dispensé de les tenter, car elles I s’y trouvent toutes faites. En effet, la coloration j bleue résulte de la suspension de la circulation, et
,.’est justement ce que produisait l’expérience dont je parle.
Le choléra bleu se compose de plusieurs phénomènes. Les plus frappant sont i“ l’absence de cirmtaüon du sang ; 2» l’existence des crampes; 5Mes évacuations abondantes et répétées par les vomissements et par les selles. Voilà trois phénomènes bien prononcés, qui en comprennent plusieurs autres,
I dont nous ferons plus tard l’énumération.
devais passer en revue ces trois phénomènes. Vous I verrez qu’il en est dont on peut rendre raison d’a- I près les connaissances de physiologie expérimen- : taie, et d’autres qui échappent aux explications ,
! je veux dire aux explications réelles et non à celles que l’imagination pourrait enfanter.
Le phénomène fondamental du choléra bleu, c’est la suspension qu’éprouve la circulation, et 'qui résulte principalement de l’affaiblissement de ; la contraction des ventricules du cœur. Voilà le . caractère , le fait principal et général du choléra 1 bleu. Vous verrez plus tard qu’il n’existe pas dans ! tous les choléras. Il y a, au contraire, des cas où la ’ circulation continue , ou .les pulsations du pouls I ne sont point affaiblies ; si bien que prenant le I bras du malade si on détournait la tête , on croirait ' toucher le pouls d’une personne en bonne santé.
Il y a loin de ce choléra au choléra-asphyxie , sans pouls , sans circulation, dont je vais vous entretenir.
Ce genre (le choléra est, disons- nous, marqué parla diminution graduelle de la circulation ; voyons j « ce que doit produire un pareil affaiblissement. Sup- . i posez que les ventricules du cœur, qui sont chargés \ d’une part de pousser le sang aux poumons, où ce j : liquide va se réchauffer, et d’une autre part depous- u ser le sang dans toutes les parties du corps pour y j;j porter la chaleur et la vie; supposez, dis-je, que ces ventricules s’affaiblissent, agissent comme i o au lieu i d’agir comme 20, il est évident, d’après les lois les ■! plus simples de la mécanique, que ce sang n’ira plus * aussi loin, que le visage, les mains et les pieds ne ; recevront plus autant de sang et aussi prompte- > ment qu’ils en recevaient dans les conditions ordi-- 1 naires. C’est ce qui arrive dans les premiers moments du choléra. ' I
Les ventricules du cœur venant à s’affaiblir, il I en résulte froid, décoloration de la face; quel-quefois cet affaiblissement se manifeste par des • nuances difficiles à saisir : il suffit cependant qu’il I y ait une légère diminution dans l’intensité de leur contraction pour que la surface du corps , la peau ne reçoivent pas exactement la même quantité de sang que dans* l’état ordinaire. Cette petite diminution suffit pour modifier la coloration du visage. C’est ce qui fait qu’un praticien exercé a pu dire : une telle personne que j’ai rencontrée aujourd’hui aura demain un accès de choléra. La prédiction est fondée sur des modifications de la
figure qui tiennent à une légère diminution dans la contraction du ventricule gauche du cœur.
Le jour suivant les contractions diminuent davantage ; et l’altération des traits , sensible seulement d’abord pour le médecin habile, devient visible I pour tout le monde. Alors les mains , les jambes , I sont froides, la peau se décolore, et l’affaiblissement I des contractions des ventricules allant toujours 1 croissant, il en résulte ce fait physiologique très-^
I remarquable, je veux dire la stagnation du sang 1 dans les veines et la coloration en bleu de la peau.
I La coloration en bleu de la peau reconnaît donc I pour cause principale l’affaiblissement des contrac- I tions du cœur.
C’est là justement l’expérience que nous avons faite dans le temps pour démontrer l’influence des contractions des ventricules sur le mouvement du sang, jusque dans le système veineux. Cette expé- I rience consiste à placer une ligature autour de I la cuisse d’un animal, sans y comprendre l’artère ;i et la veine crurale. 11 n’y a plus ainsi de com- I munication possible entre le membre et le corps |: que par l’intermédiaire de ces deux vaisseaux ,
I qui ne sont pas compris dans la ligature, à moins qu’il n’y en ait par l’intérieur des os ; mais, comme ' vous le savez , ce serait si peu de chose qu’il est inutile d’en parler. Dans cette position , si vous comprimez l’artère crurale près du bassin elle ' se vide peu à peu, et le sang passe dans les veines,
mais ne va pas plus loin ; il reste en stagnation dans ces vaisseaux. M. Diffenbach, de Berlin, l’un des chirurgiens les plus ingénieux de notre temps , voulant faire des transfusions , a remarqué l’analogie de l’expérience que je viens de citer avec le phénomène de la coloration en bleu que présentent les cholériques. Quand on comprime l’artère crurale , ce qui revient à affaiblir les contractions des ventricules, tout le sang comprimé par la réaction élastique de l’artère et celle des vaisseaux capillaires , passe dans le système veineux, et y reste, parce que, l’impulsion du cœur venant à cesser, le sang demeure dans les canaux d’où l’élasticité n’est pas assez grande pour le chasser. Si vous écartez les doigts et si vous permettez au sang de couler dans l’artère, un instant après avoir laissé passer le sang dans les vaisseaux, le sang veineux reprend son impulsion , et vous voyez aussitôt la circulation du sang se rétablir. Si vous avez pratiqué un trou à l’une des veines de la cuisse, il s’y forme un jet que vous modifiez à volonté en graduant la compression.
Ainsi, dans cette expérience, la suspension même momentanée de l’influence du cœur dans l’artère crurale produit deux phénomènes, l’absence du pouls et la stagnation du sang dans les veines. C’est exactement ce qui arrive dans la coloration bleue de la peau des cholériques; le ventricule
ne poussant plus de saiig dans les artères , celui qu’elles contenaient est chassé par l’élasticité jusque dans les veines, et les artères restent vides.
Ces résultats ont été confirmés par plusieurs expériences faites sur des cadavres de cholériques peu d’instants après la mort. Les membres étant bleus, livides, sous l’influence de la stagnation du sang dans le système veineux, nous avons injecté de l’eau dans l’artère crurale; l’eau a passé facilement de l’artère dans lés veines, et a rais immédiatement en mouvement, comme dans l’expérience précitée, le sang noir et non coagulé. Voilà un fait fondamental qui éloigne l’idée de Vinflammation; car si ce mot a un sens, il doit signifier l’obstruction des vaisseaux par lesquels l’artère communique avec les veines. En effet, les recherches expérimentales sur l’inflammation faites à l’aide du microscope, des dissections ou des injections, ont toujours démontré que le premier effet de l’inflammation était l’oblitération des vaisseaux capillaires par lesquels le système artériel communique avec le système veineuxl
Eh bien , dans les cas de coloration bleue , nous poussons de l’eau dans les artères, et elle reflue dans les veines; on rétablit ainsi après la mort le cours du sang veineux : nous avons produit de cette manière des jets de sang coloré de la hauteur de cinq à six pouces, après avoir piqué la veine saphène comme dans une saignée véritable.
Je viens de dire que par raffaiblissemeiit de la contraction du cœur le sang n’arrivait pas dans les artères; ne croyez pas, messieurs, que cette assertion soit conjecturale , et que l’on ait affirmé qu’il ri’y avait pas circulation seulement parce qu’on avait tâté le pouls d’un malade; non, on est allé plus loin. Dans l’Inde, en Allemagne, moi-même à Paris, l’artère elle-même a été découverte; on l’a incisée sur des individus parfaitement vivants, et qui, même plus tard, ont retrouvé la circulation et la santé. L’artère ouverte, le sang n’a pas coulé; le vaisseau était vide, entièrement vide !
Il est donc patent que dans l’état froid des cholériques, il y a absence du sang dans les artères. Quelle en est la cause ? c’est que le ventricule gauche du cœur a tellement perdu de son énergie, qu’il ne peut plus pousser le sang jusque dans ces vaisseaux.
Ainsi, la coloration bleue des membres nous offre des faits physiologiques et pathologiques du plus grand intérêt. Nous voyons que le sang séjourne dans les veines , puisque les ventricules du cœur ne peuvent plus le pousser dans les artères; noir, épais, sirupeux, en séjournant dans le système veineux, ce sang doit produire une coloration bleue de la peau aussi bien que de tous les tissus où il séjourne ; car ne croyez pas que la i coloration bleue soit propre à la peau ; elle sé retrouve partout où il y a stagnation du sang
dans les veines , je vous le démontrerai par des pièces pathologiques aussi bien que par des injections.
Voilà un premier fait , un fait de pathologie qui s’expliqueparfaitementparla physiologie; il ne peut y avoir de difficultés sur ce point. Mais il y a une chose fort remarquable relativement à la contraction des ventricules qui devient .trop faible pour pousser le sang jusqu’aux extrémités artérielles. Cette force se conserve assez grande pour entretenir la circulation dans de certaines limites. Par exemple, pour peu qu’on ait étudié des cholériques froids et bleus , on a observé que tandis que la circulation cesse dans certains points, elle continue dans d’autres.
Comment douter que la circulation du cœur ne s exécute? que le cours du sang dans les premiers vaisseaux qui partent de l’aorte, ne continue? car s’il est très-fréquent de ne plus avoir de pouls dans l’artère du jarret, dans les artères radiales et humérales, il est plus rare de ne pas le sentir dans la carotide et dans les artères iliaques; presque toujours, la contraction du cœur se soutient assez forte, surtout dans les premiers temps à\icollapsus„ pour que le cours du sang persiste dans ces vaisseaux.
Cependant j’ai constaté nombre de fois l’absence de circulation dans toutes les artères accessibles à ’examen.
La suspension totale de la circulation dti sanj^ devrait être, d’après toutes les données physiologiques reçues, immédiatement suivie de l’abolition des fonctions des organes ainsi dépourvus de leurs excitants naturels : et cependant il n’en est rien !
C’est un fait constant^ et qui a été mille fois observé, que des individus qui, pendant plusieurs heures et même pendant plusieurs jours, ont été sans pouls dans les membres et ailleurs;' ont exécuté des mouvements très-rapides , et aussi librement que dans l’état normal. Ce phénomène est tellement étrange que peut-être aurions-nous refusé d’y croire si nous ne l’avions vu une centaine de fois. Comment se fait-il en effet que des muscles qui ne reçoivent pas de sang , se contractent? Je ne l’expliquerai pas; mais je dis que tout ce qui a été donné comme théorie touchant l’influence du sang sur la contraction musculaire doit être désormais modifié.
Ne croyez pas qu’il soit ici question d’assertion vague ou même douteuse ; non , vous connaissez mon éloignement pour tout ce qui est conjecture, je dis ce que j’ai vu. Or, j’ai vu des muscles de cholériques se contracter , quoique privés absolument de sang. En voici un exemple : dans les premiers temps de l’épidémie, un malade bleu et froid ne présentait plus de circulation; cependant il buvait, il se mouvait, il répondait juste aux
questions, adressées : il y avait donc contraction dansles muscles volontaires. Une personne dont je ne me rappelle pas le nom, qui avait traité des cholériques dans le nord , me dit que dans ces circonstances il avait toujours retiré les plus grands avantages de la saignée à la temporale. Dans de pareilles conditions , je ne balançai pas à tenter le moyen proposé, celui-là surtout était si peu dangereux! J’incisai non pas une branche temporale, mais le muscle dans toute son épaisseur, pris au-dessus de l’arcade zigomatique ; je coupai ainsi les principales branches de l’artère temporale. Toutes les personnes qui étaient là peuvent le dire , il y avait absence totale de sang dans l’artère ; quelques gouttes de ce liquide se montraient seulement dans les veines superficielles ou profondes ; le muscle était semblable à celui d’un cadavre, et cependant nous l’avons vu à diverses reprises se contracter ! Nous avons ainsi acquis la preuve directe que la contraction musculaire se faisait en l’absence du sang en général et du sang artériel en particulier.
Tel est le phénomène pathologique bien étrange et bien inattendu dont je garantis la réalité ; il sera fécond, je l’espère, en conséquences physiologiques du plus grand intérêt.
La faiblesse de la contraction des ventricules va-t-elle jusqu’à ne plus envoyer le sang au cerveau? Il est bien hardi, audacieux, peut-être, d’élever un tel doute, d’autant que je n’aurai pas
ici à vous présenter des preuves évidentes et irrécusables. Cependant, j’y suis irrésistiblement conduit par les faits que j’ai maintes fois observés.
L intelligence, tout le monde l’a remarqué , se conserve dans la couleur bleue jusqu’au dernier instant; un cholérique au moment d’expirer vous parle et vous répond; et pourtant, depuis plusieurs heures, il est impossible à l’investigation la plus scrupuleuse de découvrir un indice de passage du sang dans les artères carotides primitives. Est-ce qu’il en serait du cerveau comme il en était toutà-l’heure du système musculaire? est-ce -que la pensée pourrait naître le cerveau étant privé de l’abord continuel du sang, et surtout du sang artériel? Quant à ce dernier point, on peut sans crainte répondre, oui; car le cerveau reçût-il du sang, ce ne serait pas du sang artériel mais du sang visqueux, très-épais, noir, tel qu’il est enfin chez les cholériques froids.
Ainsi ce qu’on a dit de ce sang vermeil, oxigéné, nécessaire dans toutes les fonctions , et de la fâcheuse influence du sang noir, n’est pas vrai, puisque des individus bleus, froids, sans circulation apparente, conservent l’intelligence et la parole. Il est donc certain que, si le cerveau reçoit du sang, son action peut se continuer avec du sang qui n’est pas de nature artérielle.
Mais est-il possible que les fonctions cérébrales continuent chez les cholériques sans circulation
dans le cerveau? Pour résoudre cette question, qui naguère aurait paru absurde, il faudrait avoir vérifié directement l’état du cerveau durant la vie, et je ne l’ai étudié qu’après la mort. Or, je n’ai pas rencontré dans cet organe des traces irrécusables de circulation sanguine. Les artères contiennent un peu de sang noir, mais elles ne sont pas remplies, et en forme de cylindre; le sang y est attaché aux parois ; il y a même des cholériques chez qui les vaisseaux du cervéau , artères et veines, offrent à peine des traces de sang. Voici, par exemple, le cerveau d’une femme morte hier, et qui a conservé long-temps son intelligence ; tous les vaisseaux sanguins sont vides ou à peu près; il est même rare de voir un cerveau dans des conditions plus saines que celui-là : pas de congestion, rien qui puisse annoncèr la moindre maladie; cependant ce cerveau vient de l’une de nos cholériques les plus prononcées, et qui a passé par toutes les nuances du choléra : je ne vois rien d’impossible que, plusieurs heures avant la mort, il n’y ait pas eu circulation dans cet organe.
Ce que j’ai dit relativement à la nature du sang, je l’ai présenté comme positif, tandis que l’autre solution, je ne la présente que comme possible, je ne puis la donner d’une manière affirmative, parce que je n’ai fait aucune recherche pour la vérifier. J’avoue que si dans, un cas désespéré 1 occasion se présentait de constater l’existence ou la
non-existence de la circulation dans les artères du 1 cerveau durant le collapsus cholérique, je ne la I laisserais pas échapper, si j’avais toutefois l’espoir I d’être utile au moribond; le résultat, quel qu’il fût, I serait du plus grand intérêt pour la physiologie I et la médecine. ~ > I
Voilà, messieurs, quelques faits importants qui tiennent tous à l’histoire du choléra bleu. Voyons s’il n’y en a pas d’autres qui se rattachent à cette i question. Le fait capital du, choléra bleu, froid, avons-nous déjà dit, est la diminution de la contraction des ventricules du cœur ; nous venons de montrer l’effet de cet affaiblissement sur la coloration bleue des membres; mais il y a plusieurs organes qui, dans l’état normal, reçoivent beaucoup de sang des artères, qui, par conséquent, doivent être modifiés dans leurs fonctions. Parmi ces organes il faut citer le foie et le rein.
H n’est personne qui, chez, les cholériques, n’ait vu la suppression entière de l’urine. L’explication de cette suppression de l’urine ’me paraît simple : probablement le sang n’arrive plus jusqu’aux reins. Cependant nous voyons que, dans certains cas, le j sang va jusqu’à l’artère iliaque, il passe alors dans le tronc de l’aorte ventrale, et, de là, très -probablement dans l’artère rénale. Mais, peut-être, faut-il une plus forte impulsion du cœur pour qu’il puisse traverser le tissu des reins et revenir dans les veines : de sorte que la suppression de. rurine pourrait
être une conséquence toute simple, toute naturelle, de la diminution de la circulation du sang dans les artères des reins.
Quand, au contraire, l’état froid est remplacé par l’état de réaction , vous savez qu un des signes les plus favorables, auquel ,1e médecin attache une grande importance , c’est la réapparition de l’urine, qui, le plus souvent, suit de très-près le rétablissement de la circulation. Il est frès-facile de s’en rendre raison. J’ajouterai ici une remarque que j ai eu occasion de faire :
Les médecins qui font les autopsies avec soin ont noté que la membrane muqueuse de l’uretère et de la vessie présente, lorsque les individus ont succombé avant la réapparition de l’urine, une couche visqueuse. Ce fait est exact; tous les cholériques morts dans le froid nous ont présenté cette couche particulière de mucus à la surface de la vessie et de l’uretère. Il y a une grande analogie, ce me semble, entre cette mucosité et celle qui se voit chez les individus qui meurent subitement avec les conditions de la santé. Prenez les intestins d’un supplicié quelques heures après sa mort, vous enlèverez de leur surface muqueuse une couche assez épaisse de mucosité. Si vous laissez cet intestin reposer pendant trois ou quatre heures encore, une nouvelle couche paraît, et cela se répète plusieurs fois de suite, J’ai vu , sur des intestins de guillotinés , que j’avais laissés long-temps en expérience pour
différents motifs, cette couche se reformer cinq à six fois dans l’espace de quarante-huit à soixante heures.
Ce phénomène curieux, quoique peu étudié, j’ai cru l’avoir retrouvé dans cette sécrétion muqueuse, grisâtre, qui se forme à la surface muqueuse de la vessie et de l’urètre des cholériques morts durant la période du froid.
' Passons à l’action du foie, et en premier lieu parlons de la circulation du sang à travers cet organe. Si les ventricules ont assez de force pour pousser le sang jusqu’au foie, il n’y a aucun obstacle à ce que ce sang passe par les différentes voies qui communiquent avec l’artère. Nous avons bien des fois sur des cadavres de cholériques injecté des liquides dans l’artère hépathique; ces liquides ont passé, soit dans la veine-porte , soit dans la communication des vaisseaux sur-hépathiques se dirigeant vers le cœur; ce passage a toujours lieu dans les injections bien faites sur des foies qui jae sont pas altérés. On ne peut donc établir qu’il y ait inflammation dans le foie , puisque vous n’en voyez aucun indice, même par l’emploi de l’injection, entre le système artériel et le système veineux; mais ce qui est remarquable, c’est que nous avons trouvé presque constamment la vésicule extrêmement distendue par une très-grande quantité de bile, dont les analyses me seront communiquées par les chimistes qui s’en occupent en
ce moment; j’espère pouvoir vous en donner les résultats dans une de mes prochaines séances. Je dis que la vésicule du fiel contient toujours de la bile, souvent en quantité très-considérable, et dans la plupart des cas plus que dans l’état ordinaire; cette bile présente quelquefois des alterations. Une des plus curieuses consiste en un sédiment, qui forme dans les canaux biliaires une incrustation analogue à celle des tuyaux où coulent les eaux qui charrient du carbonnate de chaux. Nous avons trouve une fois dans le système bilieux du foie de pareilles incrustations ; la bile ne coulait plus dans les canaux euxmêmes, mais au centre d’un véritable tuyau formé trèsrprobablement par le sédiment de la bile.
Quant aux sécrétions qui se passent dans la poitrine, nous avons eu occasion de remarquer ces jours-ci un fait fort curieux, qui semble encore venir à l’appui de ce que nous avons dit tout-àriieure de l’influence des ventricules sur le cours du sang : la sécrétion du lait n’est pas suspc'ndue dans l’état cholérique le plus prononcé. La dernière femme qui est morte dans mes salles à l’Hôtel-Dieu, celle dont je vous ai montré le cerveau, était accouchée quelques jours auparavant. Au milieu de son -premier coUapsuSj il a fallu employer des m oyens p articuliers pour extraire le lait de 1 a m a nielle , où il était une cause de douleur. Pendant la réaction que nous étions parvenus à obtenir, et aussi durant le second collapsus, toujours fatal, où elle est retom-
bée malgré tous nos efforts, la sécrétion du lait n’a pas discontinué, et à l’autopsie nous avons encore trouvé du lait en abondance dans les glandes mammaires. Ce fait est très -remarquable ; nous n’en connaissons pas bien la cause : tient -il à ce que, les'artères mammaires i étant voisines du cœur, l’influence de la contraction du ventricule s’y fait encore sentir alors qu’elle cesse pour des artères plus éloignées? Il est possible que ce soit là la véritable explication ; toujours festerait-il à dire, que le sang étant très-altéré, étant noir dans les artères, comme nous en avons eu la preuve directe du vivant de cette femme, puisque nous avons eu un moment l’intention de faire une injection dans ses veines, la sécrétion du lait a continué pendant le premier collapsus, la réaction et le second collapsus.
Je vous ai décrit jusqu’à présent des phénomènes en apparence fort variés ; ils tiennent tous cependant à un fait unique qui s’est généralisé. C’est ainsi que l’on peut arriver à une bonne explication; car une bonne explication n’est qu’un fait qui se généralise. Tout ce que je viens de vous dire sur la coloration bleue, l’absence de pouls, de sang, de sécrétion, etc., tient à ce fait général, que les ventricules du cœur ont diminué d’action, et qu’enfm ils finissent par cesser d’agir.
Je passe maintenant à des remarques que j’ai faites sur le mouvement du cœur lui-même ; je
devais donner une attention d’autant plus grande à ce phénomène , que je l’envisage comme le point
de départ de la maladie. '
Quand vous étudiez, chez des cholériques bleus
les mouvements du cœur, par les différents bruits qui les accompagnent, vous pouvez suivre 1 affaiblissement successif de l’action des ventricules. Ces bruits du cœur, nous l’avons démontré dans le cours de l’année précédente , sont en raison de l’énergie des contractions. Nos expériences nous' en ont révélé l’origine.
Le bruit c/fltV dépiend de la dilatation des ventricules ; le bruit sourd vient de leur contraction. Telle est la véritable cause des bruits que produit le cœur quand il se contracte ou qu’il se dilate ;'cela ne vient pas de ce que le sang entre dans les cavités ou de ce que les oreillettes se meuvent pour se remplir ou se vider ; la véritable cause est que l’organe lui-même frappe les parois' de la poitrine, tantôt par sa pointe dans le bruit sourd, tantôt par sa surface dans le bruit' clair.
En écoutant les ûiouvements du cœur sur un individu* cholérique, on s’aperçoit que ces mouvements vont en diminuant, qu’il arrive un moment où l’on n’entend plus que le bruit clair j le bruit sourd a disparu; la maladie a déjà' fait' dès ‘progrès, et la circulation ne se montre plus que dans les gros troncs. C’est encore là une preuve que le mouvement du cœur est la cause première de ces phé-
nomènes. Quand vous arrivez au dernier terme de la contraction, que l’individu cholérique n’a plus que quelques instants à vivre, en vain vous appliquez l’oreille et le stéthoscope' sur la poitrine, les bruits du cœur ont complètement cessé, et vous pouvez croire, comme je l’ai pensé quelquefois moi-même, que les contractions des ventricules n’existent plus ; cependant elles existent, mais le cœur n’a pas assez d’énergie pour aller frapper contre les parois de la poitrine. Il en est alors du cholérique comme d’un animal dont le sternum est enlevé : vous voyez les contractions, mais vous n’entendez aucun bruit. Le cœur produit le bruit en choquant contre les parois de la poitrine ; si le cœur ne va pas jusqu’à ces parois, le bruit ne se produit plus. Cependant, chez les cholériques où l’on n’entend ni bruit sourd ni bruit clair, on peut entendre et sentir les pulsations dans les grosses artères. Il y a donc encore contraction du cœur; mais il n’y a plus de bruit, parce que le cœur n’est plus dans des conditions physiques convenables pour choquer la poitrine par sa pointe dans le bruit sourd, et par sa surface dans le bruit clair. '
Nous trouvons donc dans ces observations cliniques la confirmation des expériences que nous avons faites cette année, dans le but de démontrer le mécanisme de la production des bruits du cœur.
Nous avons même observé un fait curieux sur
ses
la femme dont j’ai parle toiit-à-1 heure. Dans derniers moments, j’avais l’intention d’essayer de faire une injection dans les veines avec une solution aqueuse de gaz protoxide d’azote. En étudiant hier matin le phénomène de la circulation, nous placions le doigt sur l’artère iliaque, et là chacun a pu sentir que , bien qu’on n’entendît plus le battement de cœur à la poitrine, il se passait pourtant un bruit fort singulier dans l’artère.
^ Quand on y appliquait le stéthoscope, on entendait un véritable choc très-bruyant, très-sec, bien différent de la pulsation , qui n’est accompagnée d’aucun bruit : c’est que l’artère était à demi vide ; il y avait non plus un mouvement général dans la colonne du liquide , mais un flot, par l’effet de la contraction des ventricules, qui était assez forte pour déterminer un choc dans l’artère aorte et ses principales divisions. Je ne sais si ce fait a été noté; mais j’ai dû le citer, parce qu’il est curieux, et que ce phénomène peut s’expliquer facilement par l’état particulier de la circulation chez les cholériques moribonds.
Voilà, messieurs, les considérations que je voulais vous présenter dans ma première séance. Vous voyez, d’après ce que j’ai dit, dans quel esprit seront faites les leçons que je compte consacrer à l’étude du I choléra. Je me propose d’examiner successiYcment ' les phénomènes pathologiques nouveaux et extraordinaires que l’épidémie présente à mis sous nos yeux.
Je ferai en sorte d’en établir la réalité sur des preuves irrécusables’; et quand j’aurai atteint ce but, que les faits seront patents pour tout le monde , c’est alors que je chercherai à les rattacher, non pas à cette physiologie qui imagine iet qui rêve, mais à la physiologie expérimentale, qui n’admet aucun fait sans l’avoir vérifié par l’observation , et des épreuves suffisamment variées.
Dans ma prochaine séance je continuerai à étudier la circulation du sang chez les cholériques, et à faire ressortir toutes les conséquences physiques ou autresides altérations qu’elle éprouve.
(E(01tai!È(Bœ IBCDIûa»
CHAIBE DE MEDECINE.
M. MAGENDIE
(Second trimestre de 1832.)
Seconde leçon