U* LEÇON, S
particulièrement dirigé votre attention sur deux nuances bien prononcées : l’une , que tout le monde connaît, que tout le monde a pu observer depuis rinde jusqu’à Paris, la forme bleue, la forme algide, en un mot, le choléra-morbus asiatique, maladie qui reste à jamais dans la mémoire dès qu’elle a été un instant sous les yeux, J’ai dit qu’à côté de cette forme si connue, si bien décrite dans tous les ouvrages, il en est une autre qui m’a beaucoup frappé ; tout aussi fatale que la précédente, elle en diffère pourtant sous le triple rapport des symptômes, . de la marche du mal, et de l’état des principalesfonctions; moins connue, moins bien décrite par les auteurs, cette forme mérite une attention particulière. Dans cette espèce de choléra, sans trouble apparent des fonctions, l’existence s’échappe et s’éteint i en quelques jours. On dirait l’anéantissement progressif de la vie par la vieillesse la plus avancée. J’ai été long-temps médecin de la Salpétrière (hospice dei la vieillesse, femmes), et là, j’ai vu souvent finir: la vie selon les lois générales de l’existence , par la mort sénile. Je ne saurais vous offrir une comparaison préférable, car ce genre de choléra frappe des individus dans la force de l’âge, les transforme en vieillards centenaires, dont la vie s’éteint parce qu’il faut que la vie se termine. Dans cette maladie, en effet, point d’altérations, pour ainsi i dire, dans les fonctions, respiration parfaite, circulation parfaite, évidente, pouls tel que, comme
je vous le disais, on croirait en y posant le doigt et détournant la tête, toucher le pouls d’une personne en bonne santé. Après plusieurs jours le malade tombe dans une sorte d’apoplexie avec le phénomène du souffle pipe. Tous ceux que j ai vus dans cet état singulier, à peu d’exceptions près, ont succombé, sans qu’aucun traitement, soit excitant,
: soit tonique, soit débilitant, ait pu en retarder ou
■ en modifier la marche funeste.
Il existe entre ce choléra et le choléra algide,
I cyanique, d’assez grandes différences pour qmon j puisse en faire deux maladies distinctes; cependant quand de grandes mortalités viennent s apesantir sur l’espèce humaine , la destruction des individus ne s’opère point de la même maniéré ; la mort revêt mille formes diverses. Mais c’est toujours la mort, et alors que nous importe son aspect?
J’abandonne pour le moment une question sur laquelle plus tard je reviendrai ; je prends la nuance la plus commune , le choléra bleu, froid,
I et vais l’étudier selon l’usage scientifique , je vais I l’étudier comme l’on étudie un corps dans un cours de chimie, ou un phénomène naturel dans un cours de physique. C’est le seul moyen de fixer ses idées sur la maladie dont nous parlons, et d’arriver plus tard à des notions positives sur l’espèce de soins à donner aux cholériques. Car ne croyez point, messieurs, que l’étude détaillée que nous allons faire du choléra-morbus ne soit point d’une haute importance ; c’est en étudiant la maladie dans les moindres dé-
tails , dans les moindres circonstances que nous arriverons à des idées précises, à des idées justes, sur le traitement.. Si l’esprit est rempli d’idées théoriques, et préconçues, s’il est dominé par une spéculation, par un système, lestraiternentslesplusabsurdes et les plus meurtriers en seront la conséquence. Noue en avons vu des exemples dans tous les pays au début de la maladie. Vous le savez, il n’est pas de médecin, il n’est pas de tête médicale qui n’ait quelque idée favorite et dominante, d’après laquelle il soigne ses malades. C’est ainsi qu’à Paris, dans le commencement de l’épidémie, chaque praticien s’est empressé d’appliquer ses idées théoriques à la maladie nouvelle. Mais tous les médecins de bonne foi, faisant la médecine en conscience, quelque idée systématique qu’ils aient eue, ont abandonné leur traitement. En huit jours, à l’Hôtel-Dieu nous avons vu passer en revue et essayer tous les moyens actifs de la médecine, et la plupart ont été abandonnés par les médecins qui les avaient adoptés d’abord, attendu leur insuffisance évidente, palpable.
Le principal sujet sur lequel a roulé la leçon dernière est le mouvement du cœur et la circulation du sang chez les cholériques. Nous avons dit que l’un des symptômes fondamentaux du choléra, est la diminution d’intensité dans la force de con-
traction du cœur. C’est dans ce fait qu’il faut voir la gravité du choléra, laissant de côté les phéno- ' mènes extérieurs, les circonstances accM'Ssoires ,
tels que les crampes et les vomissements. Le fait important, grave, sur lequel j’appelle votre attention, c’est que l’une des fonctions vitales, la circulation, est altérée dans son principe, dans la force physique qui détermine le mouvement du 1 sang. Si quelqu’un m’avait demandé quel serait I l’effet de la diminution d’intensité dans les mou- : vements du cœur , certes j’aurais répondu une par-
tie des choses que présentent les individus cholé- 1 riques. Gela est si vrai, qu’il y a certaines expérien- 1 ces de physiologie qui ne sont , pour ainsi dire ,
1 qu’un état cholérique produit à dessein. Legal- I lois, par exemple, cherchant à montrer l’influence ( de la moelle épinière sur le cours du sang , avait I remarqué que si l’on en détruit une portion , on affaiblit d’une certaine quantité l’intensité des contractions du cœur. Or, diminuer l’énergie du ventricule gauche, n’est-ce pas empêcher cet or- ^ gane de pousser le sang aussi loin qu’il aurait pu I le faire, s’il avait conservé toute sa force. Aussi, :i quand on détruit sur un animal la portion lombaire i: de la moelle épinière, le coeur, qui conserve assez,
1 de force pour pousser le sang dans les membres I antérieurs, n’en a plus assez pour le pousser dans I les membres postérieurs. La circulation ne s’étend I qu’aux artères iliaques,; au-delà l’impulsion s’éva- 1 riouit, le cours du sang est suspendu dans les membres postérieurs ; vous pouvez ouvrir l’artère crurale , amputer meme la cuisse, le sang ne coule pas; l’artère est vide.
La force d’impulsion du sang est tellement diminuée que le sang n’arrive plus jusque-là.
Eh bien, supposez que par une cause, que sans doute nous ne ferons pas connaître, mais dont nous parlerons plus tard, supposez, dis-je, que par une causequelconquela force d’impulsion du sang vienne à diminuer chez un malade comme dans cette expérience, il doit arriver ce qui arrive en effet chez les cholériques : absence de pouls, artère molle et flasque, résultats physiques de l’absence du sang. Y aurait-il là une illusion? le sang passerait-il sans que le pouls en donnât la sensation? Non , car si l’artère est ouverte, on n'y trouve pas de sang ; c’est ce qui a été constaté par plusieurs chirurgiens , et ce que nous avons reconnu nous-même. H y a donc similitude entre la circulation du cholérique et l’expérience dont j’ai parlé.
Afin de ne point perdre de temps , nous ne reviendrons pas sur les détails de la séance d’hier, et nous allons sans plus de retard nous avancer dans la question.
Nous avons fait remarquer, en terminant, que si le cœur n’avait pas assez de force pour pousser le sang aux membres supérieurs et inférieurs , il en avait encore assez pour le pousser dans les organes qui l’entourent de près. En effet, la circulation persiste dans les vaisseaux coronaires, danslecœur, dans les poumons , dans les parois du thorax , dans les premiers organes abdominaux , et peut-être même dans toute l’etenduedu canal digestif ; je dis
peut-être, caril y a plusieurs observations à faire à ce sujet. Ainsi la circulation continue encore au centre, alors qu’elle est éteinte aux extrémités.
Nous allons maintenant parler des autres conséquences de la suspension de lacirculation soit dans les extrémités, soit dans la partie centrale du corps.
Il est si vrai que la suspension de la circulation etla stagnation du sang dans les veines sont la cause physique de la coloration bleue que présentent les cholériques , qu’il est possible de représenter ce phénomène par un artifice bien simple ( le professeur montre une main bleuâtre y semblable à celle d’un cholérique). Yoici une main que j’ai fait préparer ce matin. Si vous aviez aperçu cette main sur un lit à l’hôpital, vous n’auriez pas douté qu’elle n’appartînt à l’un de nos malades encore bleus et froids. La coloration qu’elle présente est produite par l’injection dans l’artère d’un liquide noir qui s’est cépandu dans le membre.
Ce liquide a été poussé sans beaucoup de force; il ne s’est pas épanché dans le tissu sous -cutané. A l’aide de la force d’impulsion combinée avec la réaction élastique des artères, le sang a passé dans le système veineux mêlé au liquide injecté; je dis que le sang a passé dans le système veineux, car les petites taches violettes que vous remarquez çà et là tiennent à un commencement de putréfaction du sang, la coloration bleue prédominante, qui imite si bien l’état cholérique, est le résultat de l’injection. Ce phénomène tient donc à
une cause mécanique. Dans l’expérience que je vous présente, comme dans l’état cholérique, le liquide coloré, poussé dans l’artère, a passé dans les veines et y est resté parce qu’il n’y a point eu de cause d’impulsion qui l’en ait chassé. Si, dans la main que vous avez sous les yeux, l’injection fût restée liquide , on aurait pu y pousser une nouvelle injection ; la première aurait marché; et si ensuite l’on y eût poussé un liquide incolore, l’aspect bleu aurait disparu aussitôt.
Voilà des preuves irrécusables qui montrent que la coloration bleue dépend de la stagnation du sang. Elle dépend de la stagnation du sang, et non de la congestion du sang. Cette différence est importante à établir. Trop souvent on a confondu ces deux états. Beaucoup de médecins attribuent la coloration de certains organes à la congestion; moi, je l’attribue simplement à la stagnation, c’est-à-dire à la présence d’une certaine quantité de sang qui^e distend pas le système veineux , qui n’y est pas accumulé, mais qui y reste, parce qu’une cause d’impulsion manque pour l’en chasser, La meilleure preuve que je puisse donner de la différence qui existe entre la congestion et la stagnation est celle-ci ( le professeur montre deux intestins, dans J" un desquels il y a, dit-il, congestion, et, dans l’autre stagnation) :
Voici deux pièces préparées dans l’intention de vous démontrer cette différence ; car il faut que tous les points de la question du choléra soient établis sur des faits positifs. Il ne s’agit pas d’apporter des
assertions, mais des démonstrations; et il n’y a peut-être pas de maladie qui permette autant la démonstration que le choléra.
Supposez que vous rencontriez sur un cadavre un intestin avec cette couleur, rouge livide. {Le professeur fait voir une portion d'intestin d'un rouge noir. )
Il n’êst personne , avec les idées trop généralement répandues, qui ne criât à l’inflammation, à l’inflammation la plus intense, gangréneuse même. Cependant , ce n’est qu’une simple congestion , et je le sais, car je l’ai fait faire il n’y a qu’un instant.
Voiciun autreintestin dans lequel le sang stagne. Il est rouge clair, rosé, les veines sont légèrement distendues.
C’est encore une expérience que j’ai fait préparer à dessein.
Dans la première expérience, dans celle de la congestion, j’ai fait isoler sur un chien une anse intestinale ne communiquant plus avec le corps que que par une artère et une veine mésentérique. J’ai fait placer une ligature sur la veine, et l’artère est demeurée libre. L’anse a été ensuite replacée dans l’abdomen. Le cœur, continuant ses impulsions , a poussé le sang dans l’artère, et le sang, arrivant en abondance, s’est répandu dans le tissu de l’intestin et a distendu la veine, jusqu’à l’endroit où se trouvait la ligature. Ici le sang n’est pas demeuré en stagnation ; pressé par les efforts du cœur, il a distendu la veine, le tissu de l’intestin, l’artère ellemême, d’où est résulté une véritable congestion.
Dans la seconde expérience , dans celle de la stagnation, tout est semblable à la précédente , mais au lieu de la veine, on a lié l’artère qui se rend à l’intestin; l’abord du sang empêché, il est arrivé ce qui arrive dans le choléra, quand le cœur vient à ne plus se contracter avec assez de force pour pousser le sang dans les veines mésentériques. Tout le sang contenu dans l’artère a été poussé dans les capillaires, et ceux-ci, étant élastiques^ surtout ceux qui appartiennent au système artériel, l’ont poussé dans le système veineux. Arrivé là , le sang est demeuré en stagnation, parce qu’une force d’impulsion lui manquait pour le pousser plus loin.
Voilà donc deux expériences qui montrent la nécessité de distinguer la congestion de la stagnation simple. Or, dans le choléra, il y a presque toujours stagnation, et rarement congestion.
Représentez-vous tous les organes dans lesquels le cœur nepousse plus desang rildoitarriverpoureuxce quiarri vepour lapeau : le sang doit rester dansle système veineux. Quel que soit l’organe que vous preniez, ' pourvu qu’il contienne des artères et des veines, si le sang n’est plus poussé dans le système artériel, ce liquide doit rester dans le système veineux. Cela a lieu également pour certains os. Un de nos confrères, surpris de rencontrer du sang dans les os, n’a pas manqué d’en conclure qu’il y avait irritation , et peu s’en est fallu même qu’il n’ait établi sur ce fait une explication nouvelle du choléra. Les os, ayant comme les autres organes des artères et des
veines, et quelques-uns étant eux-mêmes de véritables canaux veineux , dans lesquels le sang coule sous l’influence du cœur, si celle-ci vient à cesser dans ces organes, il y a nécessairement et mécaniquement stagnation. Il est donc tout simple qu’il y ait du sang en stagnation dans les os des cholériques, qu’on les trouve remplis de sang veineux. Il en est de même pour le cerveau : il présente rarement congestion, mais fréquemment stagnation. Incisez un organe sur un individu mort du choléra, vous reconnaîtrez à la couleur noire les endroits de la plaie où se trouve une veine; incisez le cerveau, vous le trouverez pointillé, comme on dit dans les amphithéâtres. C’est là un fait général : dans tous les organes où la circulation cesse , on doit trouver cette stagnation, mais point la congestion. En voilà assez sur ce phénomène du mouvement du sang suivi de stagnation, qui produit la coloration bleue. N’oubliez pas quelle importance j’attache à distinguer la congestion de la stagnation. La congestion est presque impossible dans la période algide du choléra, car elle reconnaît pour cause l’impulsion du cœur et l’afflux du sang; et, dans cette période, il y a diminution de force et ralentissement dans le cours du sang.
Le phénomène de la suspension du cours du sang s’accompagne encore de circonstances tout aussi rigoureuses et nécessaires que la stagnation du sang veineux dans les divers tissus. La diminution de chaleur, par exemple, est la conséquence physique
de la diminution d’intensité dans la force de contraction du cœur. Nulle difficulté à cet égard; puisque le sang n’arrive pas dans les organes, la chaleur ne s’ÿ maintient pas. En effet, qu’est-ce qui entretient là chaleur? Tout le monde le sait, c’est l’abord continuel du sang : si donc un cholérjque n’a plus de chaleur dans les pieds, dans les mains, dans la figure, c’est que le sang n’arrive pas dans ces parties. Mais sur ce point encore, il faut des expériences positives; il ne suffit pas de dire la chaleur est diminuée , le malade a froid ; il faut procéder d’une manière scientifique, il faut procéder comme on le ferait dans une expérience de physique.
Beaucoup de médecins ont fait usage du thermomètre, et tous ont constaté une grande diminution de chaleur dans les parties qui éprouvaient la sensation du froid. Dans cette expérience , il faut tenir compte de la température extérieure ; car du moment où un corps dont la chaleur se renouvelait incessamment perd cette propriété, il rentre dans la condition commune à tous les autres corps; il tend à se mettre en équilibre de température avec les objets environnants. Ainsi, ce contact glacé, qui produit une si grande impression sur ceux qui, n’étant pas médecins, touchent la main d’un cho- i lérique, est un phénomène fort simple, considéré sous les rapports physiques et physiologiques.
J’ai fait en Angleterre et à Paris un grand nombre d’observations sur la température particulière des diverses parties du corps chez les cholériques. I
Voici un tableau de ces diverses observations (i).
(i) plusieurs de ces observations ont été recueillies, en Angleterre, par mon compagnon de voyage M. le docteur Guillot.
Voici une série d’observations prises sur les cholériques, qui sont tout-à-fait curieuses et qui coïncident parfaitement avec l’expérience que nous avons répétée ici. Je vous présenterai le tableau de nos résultats à Paris , dans une de #os prochaines séances, 11 a été fait de manière à combiner le nombre des pulsations, des mouvements respiratoires, enfin le nombre des degrés de la température pris sur les cholériques.
Vous voyez, que cette diminution n’est pas trèsconsidérable. Quand on touche un cholérique , à la sensation ressentie on pourrait croire que la diminution est plus marquée que ne l’accuse le thermomètre. Il faut observer que dans ce contact, on touche un corps qui transmet et qui absorbe plus facilement la chaleur que dans les conditions ordinaires; de sorte que la sensation est plus nette, .plus vive, que si l’on touchait un corps d’une autre nature.
Quoi qu’il en soit, le fait de diminution de chaleur n’est pas douteux ; il résulte de l’aveu de tous les malades , et de l’observation du médecin ; c’est en outre un fait physique qui est démontré par le thermomètre.
Ce refroidissement n’est cependant pas général, car les cholériques, en même temps qu’ils éprouvent (lu froid dans les pieds et les mains, jusque dans les cuisses, les bras et la figure meme, que leur langue (dst glacée (comme ils le disent) , ressentent le plus
souvent une chaleur ardente dans la poitrine; si on y applique la main ou le thermomètre, on s’aperçoit que le centre du corps n’est pas froid comme les extrémités. Ceci est une chose facile à comprendre , puisque nous avons dit plusieurs fois que la circulation se maintient au centre du corps, aux environs du cœur ; en sorte que les conséquences de la circulation, qui sont le maintien de la température, doivent aussi se rencontrer dans ces environs -là; si même il eût été possible d’observer de pareils phénomènes à l’intérieur, il est présumable que la température de la poitrine des cholériques n’est pas différente de celle d’un individu en bonne santé.
I Maintenant on peut se demander : la diminution de la chaleur tient-elle à l’absence de la respiration ? J’examinerai plus tard cette question, qui 'n’est pas encore éclaircie ; si la respiration ne se faisait * pas, la chaleur du sang serait éteinte dans sa print cipale souroe. Mais, d’après ce que nous avons » observé, il est plus pr(fbable que la respiration I continue, car le sang reste chaud vers le centre ;
I par conséquent il ne peut s’entretenir chaud que par l’effet de la respiration ; et s’il y a froid dans certaines parties, on doit l’attribuer à ce qu’elles sont dépourvues de circulation.
Un autre fait remarquable, qui vient de la même cause , c est cette espece de moiteur , de sueur visqueuse que tous les auteurs ont notée chez les individus froids , sur le point de succomber à une at-
taqiic cholérique. Je n’ai pas d expériences directes sur ce point. Je le rapporte toutefois à une transsudation de la partie la plus aqueuse du sang, à travers les organes de la transpiration, c’est-à-dire, qui de proche en proche passe des veines à la peau, de la peau vers l’épidenne , et ensuite à travers l’épiderme. Telle est probablement l’explication de cette sueur froide qui donne à la peau des cholériques quelque chose de visqueux, de collant, et qui a été aperçue de tous les praticiens. Je ne crois pas qu’il y ait là action vitale particulière ; tout me porte au contraire à penser que ce phénomène, semblable à la sueur froide des mourants, est physique.
Vient enfin un accident grave qui semblerait avoir dû se montrer beaucoup plus souvent, et qui pourtant n’a été observé que dans des circonstances assez rares; je veux parler de la gangrène. Je dis qu’elle aurait dû se montrer, parce que la circulation se suspend, quelquefois même pendant plusieurs jours, et dans plusieurs parties du corps. •
Eh bien , sur trois cents cholériques , nous n’avons vu qu’une femme ( encore présente dans les salles de l’hôpital) qui ait présenté le phénomène de la gangrène. Cette affection s’est manifestée avec tous les caractères de la gangrène qui frappe les vieillards. La manière dont cette gangrène s’est montrée est même une chose fort curieuse. D’après tout ce qu’on sait sur les conséquences de la
suppression de la circulation dans une partie , quand on apprend que la circulation est suspendue chez un cholérique, on devrait supposer que la f^an«-rène doit en être la suite extrêmement fré-
guente.
Supposez en effet qu’un chirurgien fasse la liga- ! ture de l’artère poplitée; si les collatérales ne sont I pas dans un état favorable, vous avez une gangrène très -prononcée des orteils et même du pied, au bout d’un temps plus ou moins rapproché. La gangrène se montre parce que la circulation a cessé.
Comment se fait-il donc que chez les cholériques, chez qui bien certainement la circulation cesse d’une manière peut-être plus complète que dans le c^s de ligature d’artère, la gangrène n’arrive pas plus souvent? Je n’ai aucune explication à vous donner; je n’ose même risquer une seule conjecture à cet égard; vous pouvez vous-même voir quelles sont celles auxquelles on pourrait sc livrer, et, peut-être plus habiles que moi, vous ! rendrez-vous compte de ce fait bien étrange.
Quoi qu’il en soit, le choléra nous montre dans l’âge viril la gangrène sénile, et cette gangrène se développe comme il arrive chez certains vieillards, parce que le cœur ne peut pousser le sang assez loin. ÎVous avons un exemple de ce genre maintenant, i à l’Hotel-Dieu ( au n° l^o de la salle Monique).
’ Cette gangrène s’est manifestée à l’extrémité du
Dü
petit doigt de la main gauche, et a détruit quelques lignes de sa longueur, y compris la troisième phalange; en outre, elle s’est montrée par plaques, à trois autres doigts de la même main. Du reste, l’extrémité des doigts est parfaitement noire ; encore une fois , on dirait une véritable gangrène sénile.
Chez les vieillards, la gangrène n’est pas toujours la suite du défaut d’énergie de la contraction du cœur; elle dépend souvent d’une cause physique qui vient boucher l’artère principale du membre. J’y ai quelquefois trouvé des caillots fibrineux, des caillots albumineux mélangés avec des sels calcaires; enfin de véritables bouchons qui fermaient l’artère. Ces obstacles physiques empêchant le sang d’arriver jusqu’aux points les plus éloignés des membres, doigts et orteils, sont dans ce cas la cause véritable de la gangrène.
Voilà des conséquences toutes simples et toutes physiologiques de la - diminution des contractions des ventricules du cœur ; savoir : la coloration en bleu des membres, et la coloration en bleu du visage ; car le visage est dans une condition analogue à celle des membres, à cause de son éloignement du cœur, il peut même comme les membres être frappé par la gangrène. Il m’a été affirmé qu’à l’hôpital Saint-Louis le bout du nez d’un malade s’est gangréné pendant l’accès cholérique.
Ainsi vous voyez que la coloration en bleu, que le froid, que la sueur visqueuse, que la gangrène
même, sc tiouvciit être des conséquences directes, évidentes, inévitables, de la diminution de la coutraction des ventricules du cœur.
11 me reste maintenant à parler de quelques phénomènes assez curieux , bien qu’ils soient moins généraux que ceux dont je vous ai entretenus précédemment. On a remarqué que dans la plupart des organes il y avait une sorte de sécheresse ; ainsi , par exemple , quand on incise la peau d’un cholérique , cette peau ne se comporte pas comme une peau vivante; elle semble appartenir à un cadavre : tout le monde a fait cette observation. En effet, l’état du cholérique bleu et froid est identique ou il peu près avec celui des cadavres. Les chirurgiens ont remarqué qu’au -dessous de la peau le tissu cellulaire offre très -peu de sérosité; il n’y a pas ce luisant habituel; il y a absence de cette lubrifaction qui se voit durant la vie; le péritoine est également très-peu lubrifié et presque sec. Il n’en est pas de même des organes pectoraux : nous avons remarqué que dans la cavité de la plèvre, et trèsfréquemment dans les cavités du péricarde, il y a de 1^ sérosité , et même en assez grande abondance pour qu’il soit possible de la recueillir.
Voici un fait de cette nature : nous avons avanthier reçu à l’Hôtel-Dieu une femme à l’état de choléra bleu (espérons que ce sera le dernier cas); ^cliez cette femme, la maladie avait été très-rapide ; elle est morte (fans l’état de cyanose, sans avoir
passé par la réaction. Nous avons examiné ses organes; je mets sous vos yeux le liquide trouvé dans la plèvre; personne ne dira que là la membrane fût sèche. Ce liquide est remarquable, en ce qu’il se compose d’une partie aqueuse et d’un dépôt particulier, qui ressemble à de petites granulations de mucus ou de fibrine; je le ferai examiner, et je vous donnerai à l’une de nos prochaines réunions le résultat de cette analyse.
Toujours est-il certain que dans la plèvre'et dans le péricarde il n’y a pas cette sécheresse dont nous parlions, mais au contraire un état de lubrifaction, qui s’explique facilement si on se rappelle que la • circulation n’est suspendue ni dans les poumons, ni dans le thorax, etc. Partout ailleurs le dessèchement est facile à expliquer, puisque la circulation y a disparu. ^
Je vous» ai dit que la peau chez les cholériques ressemble tout-à-fait à celle des cadavres, et même quelquefois des cadavres les plus avancés. Yous savez que quand vous pincez la peau d’un cadavre, le pli que vous faites y reste. Il en est de même sur les cholériques. Aussi, avons-nous vu, dans les débuts de l’épidémie , plusieurs médecins pincer gravement la peau du poignet des malades, pour voir si réellement ils avaient à faire à des cholériques. L’explication de ce fait n’est pas difficile : la circulation du sang ayant cessé, le système capillaire artériel est entièrement vide; il en résulte un
défaut de tension et d’élasticité de la peau, qui ne permet plus à cette membrane de revenir à sa condition première quand elle a été pincée.
Cela n’existe pas dans la main injectée que je vous ai déjà fait voir et que je vous montre de nouveau. Ici, le système capillaire, les artérioles sont remplis par le liquide, de sorte que la peau a plus d’élasticité , est moins clwlérisée , si je puis parler ! ainsi, que celle d’un véritable cholérique : aussi jouit-elle de son élasticité et ne conserve-t-elle pas le pli.
Il n’en est pas moins vrai que sur les individus cholériques froids , vous retrouvez toutes les conditions de cadavre; car supposez un membre privé de circulation, froid, où le sang stagne ^ns le système veineux, supposez-le en outre insensible, n’est-ce pas là le membre d’un cadavre? Qu’est-ce qui constitue l’état cadavérique ? c’est la suppression absolue des conditions vitales. Que vous preniez le membre d’un cadavre ou celui d’un cholérique, vous avez dans l’un et l’autre absence des principaux attributs de la vie.
Quand j’ai dit, étant en Angleterre, que le choléra cadavérisait, je voulais exprimer cette transformation. L’expression n’a donc rien d’exagéré, puisque nous trouvons au contraire que l’état cadavérique est, dans quelques cas , plus prononcé chez un cholérique que dans le cadavre lui-même.
11 est à remarquer que* l’altération qu’éprouve
la face chez les cholériques, que ce creux des joues, celte coloration bleuâtre , ce cercle noir autour de l’orbite, cet enfoncement des yeux, sont desconséquencesphysiologiques naturelles de la suspension de la circulation. Le sang des artères n’arrivant plus, le système vasculaire des organes, les tissus euxmêmes s’affaissent et perdent de leur volume et de leurs dimensions; les yeux, qui étaient soutenuspar le sang contenu dans l’artère ophthalmique et ses ramifications, s’enfoncent dans l’orbite, etc.
Mais les yeux sont le siège d’un phénomène plussingulier et tout-à-fait extraordinaire. Rappelez-vous ces cholériques dont le visage hideux n’a plus rien d’humain ; approchez, ayez le courage d’étudier de sang-ftoid, et en anatomiste, ces traits altérés; analysez l’aspect des yeux, qu’y voyez -vous? plus de sclérotique opaque et blanche, plus de cornéei transparente et diaphane : cette membrane est devenue inégale , opaline , telle enfin que vous la voyez sur le cadavre, par cette raison physique que la circulation ne se fait pas, qu’il n’y a plus de mouvements de paupières, ni de sécrétion deslarmes, indispensable au brillant et â l’éclat de l’œil. Non-seulement la cornée a perdu sa transparence, mais elle offre encore une altération que nous avions jugé jusqu’ici n’appartenir qu à des cadavres déjà en décomposition; elle est plissée, affaissée sur elle-même, comme il arrive quand l’œil n’est plus exactement templi par ses humeurs. Si
vous avez observé des cadavres avancés, surtout pendantrété, vous aurez remarqué que l’œil ne reste pas, comme dans les premiers jours, exactement plein, pour me servir d’un terme employé dans les' amphithéâtres; petit à petit l’œil se ramollit et s’affaise : voilà pourquoi, lorsqu’on veut s’exercer à l’opération de la cataracte , il faut choisir des sujets très-frais.
L’affaissement dont je parle tient à ce que la partie aqueuse des humeurs de l’œil passe à la surface de l’organe et s’évapore. Comme il n y a pas de circulation qui vienne remplacer ce qui est perdu, -il eu résulte que l’œil se vide et se réduit presque là rien. Dans cés yeux évaporés, si je puis ainsi dire, il ne reste que peu d’humeur vitrée, presque pas d’humeur aqueuse, et le cristallin, qui, étant en partie solide, ne peut pas s’exhaler.
Tous ces phénomènes propres aux cadavres, et naguère encore des signes certains de la mort,
I nous les avons vus sur des cholériques répondant I à nos questions , exerçant des mouvements, avalant des boissons , poussant des cris arrachés par la douleur, en un mot, sur des hommes vivants;
I nous avons même remarqué, chez eux, un phéno- ■ mène assez rare sur les cadavres , je veux dire la dessiccation de la cornée opaque. Veuillez bien faire attention que je ne parle plus de la cornée transparente, mais de la cornée opaque. Je viens de dire que les paupières écartée^^ne faisant plus de cligne-
ment, l’œil reste exposé à l’air dans une étendue considérable : la sclérotique se trouve ainsi en contact avec l’air; elle se dessèche pendant la vie, et cesse d’être j opaque, à la* manière de tous les tissus fibreux qui, , opaques, quand ils sont imbibés d’eau, deviennent i transparents ou à peu près quand ils viennent à se dessécher. Nous avons vu nombre de fois de ces ■ sclérotiques desséchées d’une manière assez complète pour se confondre, en apparence, avec la i cornée transparente. Il est impossible de décrire l’aspect effrayant et monstrueux de ces individus; , il y avait là quelque chose de diabolique ! J’auraisdésiré faire peindre cet état de l’œil, mais je n’ai pas trouvé un artiste qui eût le courage, et je k' conçois, de retracer une semblable horreur.
Tel est le phénomène physique et tout à la foisclinique qu’à notre grand étonnement nous a offert ' le choléra, phénomène qui jusqu’ici ne s’était vu qu’à la salle de dissection et sur des cadavres de sept à huit jours. Eût-il été possible d’imaginer dans un individu vivant une telle alliance de l’état de ca^davre et de l’état de vie !
Dans tout ce que j’ai dit jusqu’ici des phéno--^ mènes cholériques , vous voyez que je ne risque aucune explication touchant la nature de la maladie; nous y arriverons plus tard. Je tâche de me concentrer, et de vous exposer seulement des faits positifs qui puissent vous donner une idée claire de la maladie qu’on appeîlé>'si improprement choléra.
Nous n’avons pas terminé l’exposé côté
positif, expérimental, de notre étude; nous avons încore heureusement plusieurs faits intéressants a ^ous présenter.
1 En parlant de l’affaiblissement du cœur, nous n’amns pas recherché les causes pour lesquelles cet iffaiblissement a lieu. Cependant nous avons auourd’hui assez de données physiologiques pour risjuer quelques conjectures à cet égard. Nous avons ’ab^d les expériences de Legallois sur les causes du nouvement du cœur ; plusieurs faits de pathologie lousont aussi donné des renseignements précieux; !t si l’on cherche la cause du choléra quelque part, a raison du mouvement du cœur ne me semble )as devoir rester indifférente. Elle n’est pas du lomaine des sciences physiques, ni même de la physiologie expérimentale; il faudra donc que je lorte de la position où je suis dans ce moment, qui consiste à ne marcher que de faits en faits, d après esprocédés ordinaires des sciences positives. Je néglige ce point en ce moment, bien que je sache [ju’il est très-capital dans le choléra, et qu’il faudra [jue nous l’abordions, et que nous disions franchement ce que nous savons et ce que nous ignorons à cet égard. Je m’expliquerai sur cette question très-nettement, et si je n’ai rien de bon à vous dire comme explication, j’aimerai beaucoup mieux vous l’avouer simplement, car alors chacun sera libre
de rester dans le doute ou de chercher celle qui pourra lui convenir.
Après avoir parlé de la circulation chez les cholériques, nous avons à signaler aussi comme un phénomène qui accompagne assez fréquemment le choléra, l’existence de crampes, de douleurs dans • diverses parties du corps. Nous vous disions qu’il y . avait dans le choléra des phénomènes qui s’expli- • qu aient très-bien et d’autres qui ne s’expliquaient : pas du tout; en effet, nous venons de parler de la i circulation, d’un phénomène où l’on peut ^pli- • quer un certain nombre d’explications ; c’est un i des phénomènes morbides que l’on peut étudier r tout aussi facilement que les phénomènes de physique. Nous en savons aujourd’hui assez sur la i circulation du sang pour pouvoir présenter des ob- ■ servations de cette nature avec toute espèce de ; sécurité.
Mais si nous venons à parler de ce second phénomène, des crampes, nous serons obligés de vous le signaler comme d’une existence à peu près constante, avec des variations diverses, soit pour l’intensité, pour la durée, soit même pour les caractères de ces crampes; il y a en effet des crampes persistantes accompagnées de contractures de plusieurs heures. Il y a au contraire des crampes passagères, des crampes qui ne donnent que des douleurs et des contractions fugitives; tantôt elles se manifestent dans les épaules, tantôt dans les extré-
imites des membres. 11 y a une ioule de nuances que Jes malades ont désignées ; toujours est-il que les (crampes sont un des symptômes clioleriques les plus (constants; elles se rencontrent dans peu de malajdies, excepté dans les fièvres intermittentes, qui lont plus d’un rapport avec le choléra. J’avoue que je ne voudrais pas risquer un commencement ‘ d’explication de ce phénomène. Comment se faitt il qu’à l’occasion du début du choiera les ma— ijllades souffrent des crampes? Je n’en sais rien; je ne saurais pas dire ce qui se passe dans les •nerfs, dans les muscles; il y a là quelque chose i qui est du domaine de cette physiologie où il ne I faut point d’explieation et où l’on doit se borner à 3 observer. Je ne propose en ce moment aucune ex- » plication quelconque , car si l’on ne cherche que' i des explications rationnelles , il n’y a pas d’esprit i qui ne puisse se satisfaire et se créer une manière 'A d’expliquer de pareils phénomènes.
1 Entre ces deux phénomènes en existent d’autres >1 que je crois pouvoir être en partie expliqués, et en 1 partie se refuser à toute explication. Ces phénomènes sont très-importants, car ce sont eux qui tjont leur siège dans le canal intestinal. J’aborde I ici une question délicate, difficile,, qui est sut jette à contestation, à polémique, qui peut même > exciter la bile et l’irrascibilité connue d’une ceri taille école. Ces considérations ne m’empêcheront pas de la traiter avec toute l’indépendance dont je
tl
fais et dont, j’espère, je ferai toujours profession.
La question du canal intestinal chez les cholériques, et des diverses sécrétions qui s’y forment, est, comme vous le savez, un point très-important, soit qu’ou l’examine sous le rapport physique de l’état du canal intestinal, ou des altérations qui s’y rencontrent, soit sous le rapport des sécrétions dont il est le siège.
A raison du haut intérêt qu’offre cette matière, je I craindrais de la présenter d’une manière trop incomplète en l’entamant aujourd’hui, j’aime mieux ter- ' miner ici cette leçon. Je me réserve pour la séance j prochaine de vous parler, avec des détails" suffi- i sants, de l’état physique du canal intestinal, de ses | modifications différentes dans la maladie ; enfin de traiter de la sécrétion 'singulière dont il est le siège chez les cholériques, et peut-être m£me dirai-je quelques mots du mécanisme de cette sécrétion.
CHAIRE DE MÉDECINE
M-. MAGENDIE. ^àem-
(Second trimestre de 1832.)
Troisième leçon
SOH
LE CHOLÉRA-MORBÜS.
Messieurs ,
Le changement atmosphérique qui s'est opéré depuis deux jours semble avoir donné une nouvelle activité à l’influence épidémique; nous le soupçonnons, d’après le nombre et l’espèce de malades nouveaux que nous avons reçus durant ces deux jours à l’Hôtel-Dieu.
Toujours est-il qu’il y a une coïncidence remarquable entre le retour du froid q^du vent de nordest qui ont accompagné l’apparition subite du choléra à Paris, et l’accroissement du nombre des malades atteints du choléra.
Depuis quelques jours , et surtout depuis hier ,
m' LEÇON.
nous avons vu des cas aussi intenses , aussi rapides , qu’au début de la maladie. Nous avons eu, dans notre service, une femme qui est morte en peu d’heures d’un choléra foudroyant : atteinte au milieu de la nuit, elle est morte dans la matinée, n’ayant présenté que la période de froid; les phénomènes qu’elle a offerts ont été étudiés • par nous avec d’autant plus d’intérêt, qu’ils étaient ; précisément l’objet présent de nos entretiens.
Nous avons vérifié avec un soin nouveau sur cette • femme le fait capital que nous vous avions signalé • comme Caractérisant la période algide , le premier • collapsus cholérique.
Toutes les personnes qui me secondent dans mon service l’ont reconnu comme moi : les battements du cœur , se faisant entendre au stéthoscope et . même à l’oreille , les pulsations ï\ existaient plus dans les artères. Je dis dans les artères en général, car ces pulsations n’avaient lieu ni dans l’artère iliaque ni dans la carotide , ni dans la sous-clavière. Durant deux heures passées près de cette malade, nous n’avons trouvé aucun indice certain de pulsations. Nous avons engagé les personnes présentes à constater ce fait , et toutes sont demeurées d’accord que, po^ la plupart du temps au moins, ces pulsations n’avaient point lieu ; car je dois dire que , par moments très-courts , nous avons cru en distinguer des traces. Je le répète donc , nous avons de nouveau constaté l’absence du pouls, et nous
l’avons constatée jusque dans les plus grosses artères. ^ Et cependant, cette femme se mouvait, se levait, prenait son verre et buvait comme si elle eût été li dans les conditions de la vie; elle n’a pas cessé de il répondre et de s’exprimer comme si la circulation 1 se fût exécutée.
: Voilà un fait bien extraordinaire, inexplicable,
Î impossible même, mais que] affirme, car il est pour moi hors de doute. Ce fait est si étrange à^es yeux que , si je ne l’avais pas vu nombre de fois , je n’aurais pu y croire, et quelque respect, quelque confiance que j’eusse eus dans un homme et dans sa
capacité, s’il fût venu m’annoncer nn pareil fait, je' lui aurais dit , me fondant sur les connaissances physiologiques actuelles : «Vous vous êtes abusé; vous avez cru que la circulation n’existait pas, elle existait. »
Sur la même femme, nous avons observé les différents signes qui accompagnent la période de froid. Je n’en parlerai pas; seulement je vous montrerai l’un de ces yeux à sclérotique transparente, dont je vous ai donné la description. {Le professeur montre un œil dont la sclérotique est desséchée et laisse voir la teinte noire de la choroïde.) Cet œil ne s’est pas desséché dans une grande étendue, car la maladie s’est promptement terminée. Cependant , il peut donner une idée de l’œil cholérique et de cet aspect monstrueux que je vous peignais dans la précédente séance.
Ainsi voilà un cas de choléra rapide, foudroyant, qui s’est montré hier. D’après cela, il serait, je crois, prématuré de dire que l’épidémie est complètement à son terme. Pour porter un jugement à ce sujet, U faut attendre encore, et voir si, l’état atmosphérique se modiliant, la maladie reprendra ce caractère de bénignité qu’elle a eu durant plusieurs jours.
Ce cas nous sera d’autant plus utile , que je vais vous par||^ de l’état du canal intestinal, et des phénomènes que présentent les organes de la digestion durant la période de froid , il nous fournira des preuves à l’appui de nos assertions.
Dans nos deux précédentes réunions, nous avons étudié avec tout le soin qu’il méritait le phénomène de la suspension de la circulation ; vous avez vu quelles en sont les conséquences : coloration bleue , absence du pouls , froid dans toutes les parties du corps , modification sous le rapport de la transpiration. J’ajouterai , sans y insister davantage , que la main que je vous ai montrée, injectée avec de l’essence, a présenté ce phénomène de transsudation que je vous ai décrit. Je vous avais indiqué cette transsudation comme un phénomène physique ; il faut bien que cela soit, puisque cette pièce a présenté une sorte de sueur de la partie liquide de l’injection à travers l’épiderme , probablement de la même manière qu’elle a lieu chez les cholériques.
Je vous ai entretenus aussi des altérations qui
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surviennent dans la forme et l’élasticité des organes, dans les traits, dans l’aspect général du visage; je vous ai parlé du retrait des yeux au fond de leur orbite , de la dessiccation particulière de la sclérotique, qui devient transparente à l’instar de la cornée elle-même. Je vous ai dit que cette membrane, n’étant plus lubrifiée par lesdarmes et par le mouvement des paupières, se dessèche , perd l’eau qui entre dans sa composition chimique , et devient transparente. Cet enfoncement de l’œil et sa dessiccation sont plus prompts chez les cholériques que sur le cadavre, et cela s’explique ; car les parties froides des cholériques ont encore u ne température plus élevée que celle des objets environnants ; ils ont surtout une température plus élevée que celle des cadavres, que l’on a soin de placer dans des lieux frais, et souvent humides. Il ne faut donc pas^être surpris si la dessiccation de la cornée et de la sclérotique est plus prompte sur les cholériques que sur les cadavres.
Je vous ai montré les crampes comme un autre symptôme du choléra ; j’ai dit qu’elles variaient depuis la contracture durant quelques jours, jusqu’à une douleur vague et passagère dans certaine partie du système musculaire. J’ai parlé de ce phénomène comme d’un fait de clinique dont la cause n’est pas connue ; car je ne sache pas que personne en ait présenté une explication raisonnable. Dire qu’il résulte de ce que le système musculaire ne reçoit plus de
sang, ce serait une singulière explication, car la présence du sang est connue comme la cause de la contraction. Si telle enétaitla véritablecause,ilfaudrait que la physiologie se fît d’autres idées de la contraction musculaire. D’ailleurs, nous avons fréquemment vu les crampes sans que la circulation fût suspendue, et elles se voient encore quand cette fonction a repris son activité. '
Passons à l’objet particulier de cette séance , aux phénomènes cholériques qui se montrent dans le canal digestif, et voyons s’ils sont de la nature de ceux que nous avons expliqués , ou si , comme les crampes , ils tiennent à des causes inconnues.
Tout le monde sait que le début du choléra se manifeste par des modifications dans les sensations , qui sont transmises au cerveau par les organes digestifs : malaise, embarras dans l’estomac, nausées. Plus tôt ou plus tard , qu’il y ait prodrômes ou non, l’indisposition est accompagnée souvent d’un sentiment d’oppression dans la région épigastrique , et tout-à-coup , le plus souvent , et le plus souvent aussi au milieu de la nuit , les malades sont pris de vomissements intenses , de déjections très-copieuses. .
Ici , comme dans toutes les conditions cholériques extrêmes , il y a des variations , depuis le cholérique qui ne vomit pas jusqu’à celui qui vomit en abondance.
Certains malades n’ont point d’évacuations, tel-
leaient qu’on est obligé de les exciter ; car les évacuations ne sont pas un des symptômes les plus graves, seulement elles accompagnent la maladie , et les malades à évacuations abondantes ont été plus faciles à traiter que ceux qui n’en avaient pas. C’est une remarque qui a été faite par beaucoup de médecins.
t Ces évacuations alvines, ces vomissements plus lou moins fréquents sont quelquefois accompagnés de soulagement; d’autres fois ils sont suivis d ani^goisses plus vives. On voit des malades qui sont moins U souffrants quand ilsontvidéleur estomac, et d’autres Il dont la torture devient atroce. Entre ces deux ex- ‘trêmes, il y a des nuances particulières que je ne puis qu’indiquer, car il ne s’agit point de décrire ces nuances, que chacun de vous a pu observer.
Pour les évacuations alvines, la chose est la même. Des malades sont pris rapidement d’évacuations abondantes et se trouvent immédiatement soulagés; d’autres malades au contraire voient leurs souffrances augmentées chaque fois qu’ils vont à la li garde-robe ; les mouvements qu’ils font pour éva- M cuer sont l’occasion de nouvelles souffrances : aussi,
J plutôt que de faire le moindre mouvqpaent, ils il aiment mieux laisser couler dans leur lit ces déjec- ( tions. Chacun reconnaît ici une altération profonde dans les fonctions des organes digestifs; elle se manifeste par la nature des matières excrétées, et
sous ce point de vue le choléra diffère de toutes les maladies connues. Ces évacuations se présentent sous une forme qui a été remarquée dans tous les pays, sous une forme si singulière, qu’on ne peut les comparer à aucune autre espèce d’évacuations. En vain chercherez-vous parmi tous les genres de matières évacuées, et il y en a un grand nombre, soit par l’anus, soit par les vomissements, vous n’en trouverez point de semblables à celles dont nous • parlons.
Vous voyez ici le liquide qui était contenu dans l’estomac de la femme qui est morte hier en (fhelques heures. Elle était dans cette -condition particulière où les malades repoussent toute espèce de soins. Difficilement nous avons pu lui, faire avaler quelques cuillerées de boisson ; tantôt elle
la rejetait comme âcre à la gorge, tantôt comme chaude , tantôt parce qu’elle ne lui plaisait pas et qu’il lui répugnait de boire. Enfin, nous l’avons vue repousser toute boisson, et je crois qu’elle est morte n’en ayant avalé qu’une petite quantité.
Le liquide que je vous montre, et qui vient de son estomac, est ce liquide particulier qu’on a désigné sous le nom d’eau de riz, d’eau de gruau. 11 est un peu coloré, je ne sais à quoi cela tient; la malade n’avait pas pris de médicaments, mais seulement quelques cuillerées de punch que je lui ai données moi-même, quelque peu d’eau rougie,
ri
d’eau à la glace. Ce n’est pas là ce qui aurait pu donner lieu à cette espèce de trouble, d’opacite que nous remarquons. Au reste , c’est là le liquide que tous les auteurs ont signalé sous le nom d’eau de riz, d’eau de gruau.
Ce liquide ressemble à cet autre que nous avons extrait de l’intestin grêle; cependant il y a entre eux une petite nuance. Le dernier est plus visqueux, plus consistant que l’autre, plus rougeâtre.
Il a été recueilli dans une bassine où se trouvait •quelques traces de sang, et il se peut que ce soit la cause de sa coloration. Vous voyez un Lombric qui se trouvait dans le liquide au milieu de 1 intestin grêle. Ce n’est'pas l’espèce de vers auxquels quelques auteurs ont attribué la cause du choléra.
Voici un^autre liquide extrait du gros intestin. L’apparence et la couleur de 1 eau de riz s y manifestent dans toute sa vérité. La ressemblance est si frappante etsi complète, qii% moi-même, àlavue de ce liquide, j’ai demandé à mes élèves si la malade n’avait pas pris un lavement d’amidon, carceliquide ressemble parfaitement à une suspension de fécule. Ce liquide s’échappe par les selles, le plus souvent en quantité très-considérable, huit ou dix litres par exemple.
Une circonstance remarquable, c’est que ce liquide recueilli dans les intestins n’a pas l’odeur fécale ; il a seulement une odeur intestinale. La remarque est importante; car en traitant des signes
qui annoncent la guérison , nous citerons comme un de ces signes le retour de ces matières à l’odeur fécale.
En général , quand la maladie est aiguë , le liquide est seul dans les intestins ; il n’y est point mêlé avec des gaz : c’est même une condition fâcheuse. On s’assure de l’existence de cette condition en touchant , en percutant les intestins. Tout médecin qui a vu des cholériques a remarqué que leur ventre n’est pas très-distendu ; la percussion y fait entendre un son mat , et non pas ce son * clair que rendent les intestins distendus soit par l’air atmosphérique , soit par un gaz particulier. Aussi , dans l’examen d’un cholérique, il faut s’assurer si les intestins rendent un soi^mat ou ce son clair, qui résulte du choc exercé sur le mélange d’un gaz et d’un liquide , le premier occupant la partie supérieure, et le second occupant la partie inférieure. Cli^z la femme qui a fourni ces liquides , il y avait son mat et par conséquent point de gaz dans les intestins.
L’existence des gaz intestinaux mérite une attention particulière, car elle précède une amélioration, et quand les gaz viennent à recouvrer l’odeur particulière qu’ils ont ordinairement, ce retour est d’un heureux présage , et annonce que le malade marche vers la guérison.
Ces divers liquides ont ete analyses. Un fait fort curieux que j’ai observé en Angleterre , et qui a été
remarquépar beaucoup de chimistes, est le suivant : Les liquides évacués par les cholériques ne sont point acides comme le sont ordinairement les secrétions muqueuses des organes digestifs. M. Berzélius avait remarqué que toutes les sécrétions qui sont en communication avec les corps extérieurs sont acides, comme les sécrétions intestinales, l’urine, la sueur, le lait, tandis que les sécrétions intérieures, séreuses et autres sont alcalines, comme la liqueur du cerveau. Eh bien 1 chez les cholérij ques, les liqueurs intestinales ne sont point acides ' comme dans l’état ordinaire; elles sont alcalines.
L’analyse de ces liquides a donne une grande (, quantité d’eau et une assez grande quantité d albu- . mine. Si on filtre ce liquide, et qu’on le fasse chauf- ■ fer, il se coagule. Outre l’albumine , les chimistes j prétendent y avoir rencontré la fibrine ou le 1 mucus.
Fibrine ou mucus , il importe peu ; car ces deux 3 substances sont chimiquement si difficiles a distin- -l guer que nous ne devons pas nous en occuper : ce- ; pendant cette distinction serait ici d une grande importance et peut-être d’une application médicale I fort utile. Mais l’existence du mucus est plus pro- 1 bable, car il est sécrété habituellement par la 1 membrane muqueuse , et il serait extraordinaire mais non impossible que le mucus se fût traus-r I formé en fibrine.
Une chose encore digne de remarque, c’est l’espèce de sel qu’on rencontre dans la partie aqueuse de celte
matière. Si on filtre et qu’on évapore le liquide, on trouve, dit-on , car je n’ai point vérifié cette expérience, on trouve, dit-on, d’après les travaux faits en Angleterre et ailleurs, tous les sels du sang. Par conséquent, la partie séreuse des évacuations cholériques ne serait que le sérum du sang modifié par l’état maladif, présentant une coloration particulière, mais contenant les sels du sang en mêmes proportions que dans son état ordinaire. Ce serait là un fait curieux; car si on doit chercher l’origine de cette liqueur quelque part, c’est sans doute dans le sang ; il n’y a pas d’autre source d’où elle puisse arriver dans le canal, à moins qu’elle n’y fût portée * par les boissons : or, le plus souvent, le malade rejette les boissons.
J’ai demandé l’analyse de cette liqueur, et dans quelque jours je pourrai vous faire connaître avec certitude sa composition ; mais pour le moment , ne me rappelant pas les proportions, je vous la présente comme composée d’une grande quantité d’eau, chargée de mucus, d’albumine, peut-être de fibrine et contenant les sels du sérum du sang, du moins si les analyses sont exactes , car je ne les ai pas répétées et je ne me porte pas caution pour les personnes qui les ont faites.
Un autre fait qui se rattache à l’existence de cette liqueur, c’estla présence d’une couche visqueuse grisâtre à la surface du canal digestif, depuis l’estomac
jusqu’au grosintestin.Voicil’estomac de cette femme
ïïiorte si rnpidGmcnt dnns lîi matincç d hier j vous voyez qu’il est d’une couleur rose-grisâtre et ne présente pas d’indice d’injection. Veuillez remarquer qu’en grattant avec une lame de scalpel j’enlève une couche particulière qui existe dans toute 1 etendue du canal digestif.
Cette couche est opaque , molle , difïluente. Examinée avec attention, elle offre de la ressemblance avec la matière visqueuse , floconiKuse , qui se trouve dans les évacuations des cholériques, et qui très - probablement n’est pas autre chose que du mucus intestinal, qui flotte mélangé avec la sérosité; je dis probablement, car je n ai pas d expériences positives à cet égard.
Au reste, l’existence d’une semblable couche n’est pas un phénomène qui n’appartienne qu’à l’çtat de maladie ; il se voit même à l’état de santé. J’ai déjà dit, je crois, que l’estomac des suppliciés, des guillotinés, dans lesquels il n’y a point d’altérations pathologiques ni même de troubles dans les fonctions, car en général ces hommes s’inquiètent peu de leur position et vont à la mort presque sans y songer, j’ai déjà dit que l’estomac de ces hommes présente quelque chose de fort analogue.
J^’estomac des suppliciés nous a présenté plusieurs fois ce phénomène , et on ne peut guère y supposer des altérations pathologiques , car la plupart du temps ce sont des hommes en pleine santé, et qui vont à l’échafaud après avoir fait un bon repas.
Eh bien, leur estomac, exposé à l’air pendant quelques heures, présente à sa surface cette couche particulière qui n’est autre chose que le mucm; or , il faut se rappeler que le mucus ressemble à l’épiderme qui recouvre notre peau , car l’épiderme de notre peau n’est , pour ainsi dire , qu’un mucus évaporé, qui forme l’espèce de vernis qui nous est tant utile dans nos relations avec les corpsi extérieurs. Cette matière molle , diffluente , revêt la membrane, et lui forme une espèce de protection analogue à celle de l’épiderme envers la peau. Je crois donc que dans l’état sain il existe toujours dans le canal intestinal une couche muqueuse; et je suis persuadé que la couche particulière que vous voyez chez les cholériques n’est autre chose qpela couche muqueusede l’état sain, légèrement altérée ; car lorsque je la compare avec mes observations sur les estomacs des suppliciés , je n’y trouve guère de différence ; seulement elle me paraît plus grise , plus diffluente et plus épaisse que sur les estomacs des individus morts subitement. Elle a toutefois chez les cholériques un caractère très -important : elle n’offre aucun indice de bile , tandis qu’elle en est abondamment imprégnée dans l’état sain. Cette couche ne peut donc être considérée comme de pure création pathologique; elle n’est, comme la plupart des phénomènes morbides, qu’une modification de l’état de santé.
Autre remarque curieuse : cette mucosité quand
ellle a été enlevée sur un point par des grattages
répétés, se reproduit au bout d’un certain temps;
après quatre à cinq heures il y a autant de mucus que dans le premier moment. Ce fait n’est pas ( fort extraordinaire ; toutes les productions du
i mucus, toutes les productions épidermiques, les I, ongles, les cheveux , se reproduisent même après n la mort. Il en est de même du mucus intérieur ;
I il se reproduit même d’une manière plus évidente, 1| plus abondante que celui de la surface de la peau.
La couche qui existe à la surface de l’estomac j a beaucoup d’analogie avec celle qui appartient à lii l’intestin grêle , et que voici. Cette couche existe fi en effet dans toute la longueur du canal intestinal, j • et si nous prenions le gros intestin , nous verrions ' qu’il en est revêtu.
Il ne faut pas croire que le liquide du canal n intestinal soit toujours tel que je viens de le dé-
ii crire, il est quelquefois rougeâtre, d'autres fois O noirâtre ; dans d’autres cas , il ressemble à des
j lavures de chair ; c’est toujours le même liqui- ■i\ de , avec mélange d’une quantité plus ou moins ' considérable de la matière colorante du sang et ’ peut-être de ses autres éléments. Au reste, il y a I plus ou moins de mucus , la liqueur est plus ou : moins séreuse ; sous ce rapport il y a des variations, mais en général la liqueur des cholériques est celle que je vous ai décrite , qui ressemble à de l’eau de gruau ou de l’eau de riz.; elle a été remarquée par toutes les personnes qui ont observé le choléra.
Maintenant vient la question de savoir quelle est l’origine de cette liqueur, et quels sont les agents de sa sécrétion. Si nous voulions nous en rapporter à ' quelques explications plus ou moins vides de sens,
Il quelques manières systématiques d’envisager la maladie, il ne' serait pas difficile de rendre raison de la formation de cette matière ; on aurait bientôt dit : dans le choléra, le canal intestinal est soumis à une violente irritation , il est enflammé y à la suite de cette irritation et de cette inflammation, se forme l’évacuation intestinale qui simule de l’eau de gruau (on rit). Mais nous, qui nous livrons sérieusement à l’étude de la science, pouvons-nous nous satisfaire avec de telles paroles ?
Demandez ciux mêmes personnes quelle est la** source de ces vomissements noirs qui se remarquent dans la fièvre jaune, elles vous diront : dans la fièvre ♦ jaune il y a une irritation très-vive du canal intestinal, inflammation (\m produit ces vomissements noirs. Si vous continuez à vous adresser à ces mêmes auteurs qui ont des explications si faciles , et que vous leur demandiez la raison de telle ou telle autre évacuation du canal intestinal, ils vous répondront toujours qu’il y a une irritation plus ou moins vive suivant l’abondance de la sécrétion.
Pour que de pareilles explications pussent avoir quelque valeur , il faudrait s’entendre sur les mots , et ne pas confondre deux phénomènes d’irritation. Quand on dit que l’irritation produit cette
espèce d'eau de gruau , liquide inconnu jusqu’ici , et qui nous est tombé sous les yeux dans cette iépidémie sans qu’aucunes prévisions physiologiques ou médicales aient pu la justifier; il faudrait i alors expliquer comment il se fait que, dans une autre maladie, il y aune sécrétion tellement noire que la maladie en a pris son nom. Scrait-ce la même irritation qui fait vomir tantôt blanc, tantôt noir? Laissons aux esprits faibles et crédules des expressions inventées pour satisfaire l’amour propre , et : pour s’éviter le désagrément de convenir qu’il y a ceritaines choses inexplicables. Et, malheureusement, il y en a un très-grand nombre en physiologie et surtout en médecine, où la plupart des faits sont plon- ^ gés dans la plus grande obscurité, qiiantà leur explication. Ce n’estpas en inventant quelques mots sans valeur précise qu’on peut faire avancer la science : H ce sera par des observations suivies, attentives, qu’on ipourra creuser dans les phénomènes, en éclairer I quelques-uns et les expliquer. Je ne Vous dirai donc pas que la matière qui se forme dans l’intestin du cholérique est l’effet d’une irritation ; nous verrons plus tard ce qu’il faut entendre par irrita- Ition, et surtout par inQammation. Nous verrons la Idifférence qui existe entre une véritable inflammation et ces états particuliers où il y a plus ou moins de rougeur, de laquelle on conclut à l’inflammation, jll faut véritablement être en délire pour soutenir Ique tout ce qui est rouge est enflammé.
lu* LEÇON.
Nous avons fait une injection avec du sang de cholérique sur un intestin de cadavre {le professeur montre une anse intestinale d’un rouge foncé) ; nous allons ouvrir cet intestin devant vous, et vous allez Y voir à sa surface muqueuse une rougeur considérable. Vous me permettrez de ne pas appeler cela un phénomène inflammatoire, car tout le monde comprend que voilcà un simple phénomène physique, tandis qu’une inflammation est un phénomène vital. Dès que l’origine de pareilles modifications est connue, on est obligé de convenir qu’une rougeur peut très-bien différer d’une rougeur. Ainsi, quand il y a rougeur, il faut s’enquérir si elle est inflammatoire ou Si elle dépend d’une Cause mécanique qui aurait pu la causer même après la mort.
La sécrétion intestinale ne peut pas venir de l’estomâCjdü moins cela est peu probable; il serait possible, à la rigueur, que des boissons, passant de l’estomac à l’intestin , vinssent à couler de manière à » former un liquide dans l’intérieur du canal intes-tinal. Cependant, nous savons que beaucoup de J cholériques qui ont l’estomac vide, qui n’ont pas J bu , ont cependant évacué cette liqueur aqueuse ? que nous venons de vous montrer.
La source de cette liqueur ne peut être que dans> les artères mésentériques qui portent le sang dans s les intestins , ou dans les veines mésentériques qui ; rapportent le sang vers le cœur. Vous allez voir < que l’on peut supposer que les veines mésentériques '
pourraient bie.t être pour quekiuc chose dans ce sécrétions. D’abord les intestins ont-tls une onction durant la vie? Ce n’est pas une chose démontrée • nous n’avons pas eu l’occasion de voir les intestins de cholériques vivants , nous ne pouvons pas aire s’il y a circulation. D’après tous les efforts infructueux que i’ai faits sur la femme dont je vous parlais au commencement de cette seance pour entendre les pulsations de l’artère aorte ventrale, je ne puis m’empêcher de supposer qu’il pourrait n y avoir pas eu circulation dans les artères mésentériques; car si le sang était arrivé à l’intestin , d y aurait eu des battements que , certes , ] aurais découverts au stéthoscope. 11 n’est pas impossible, en effet, que la circulation intestinale soit suspendue dans certain cas, comme elle l’est dans les membres, à la face, dans d’autres parties, et peutêtre aussi dans l’intérieur du corps.
Or, si la circulation était'suspenduc dans des cas où la sécrétion est très-abondante, vous voyez qu il faudrait renoncer à regarder comme certain que cette sécrétion se fait par l’intermédiaire des artères; alors d’autres suppositions viennent naturellement à l’esprit. En effet, examinons la manière dont les veines mésentériques se comportent relativement à la surface muqueuse intestinale, chacun sait qu’elles y sont infiniment ramifiées, et qu’elles y forment de nombreuses villosités; que si on injecte du mercure dans un tronc veineux, le métal remjilit
toutes ces petites villosités, et vient sortir sous la forme de gouttelettes à la surface intestinale. Il y a, en effet, une très-grande facilité anatomique à ce que des liqueurs introduites dans le système mésentérique veineux viennent sourdre à la surface muqueuse. Ce fait est bien connu en anatomie, j y ai puisé l’idée de plusieurs expériences applicables à la question du choléra, et que je vais vous faire connaître.
Nous avons pris des intestins de cholériques, et nous y avons injecté différents liquides, entre autres du sang noir provenant aussi de cholérique.
Yoici une anse d’intestin partagée en deux parties par une ligature circulaire. Dans une des deux moitiés de cette anse, j’ai fait injecter du sang de cholérique ; il en est résulté une congestion très-pro. noncée dans l’intérieur de la membrane muqueuse; la moitié non injectée de l’intestin présente un aspect tellement différent de celle où l’injection a été faite que, si elles étaient séparées par une section, il serait difficile de penser que ces deux pièces appartenaient au même intestin.
Je ne regarde pas comme impossible qu’une partie du sang, poussée dans cette anse intestinale, n’ait entraîné une certaine quantité de mucus,, et n’ait donné la formation du liquide que vous voyez, et qui a la plus grande analogie entre le liquide intestinal des cholériques.
Dans la cavité de la portion injectée, vous pouvez remarquer une certaine quantité d’un liquide
^ visqueux rougeâtre; si l’expérience est faite, non ' plus avec du sang, mais avec de l’eau , il se forme dans la cavité des intestins morts une certaine quantité de liquide, qui, pour ainsi dire, est en tout semblable à celui des évacuations qui nous occupent ; je pense même , tant est grande la res- ! semblance , qu’il serait difficile à un praticien j exercé de reconnaître l’origine artificielle de ce I dernier. Le résultat est semblable, en poussant ! l’eau, soit dans l’artère , soit dans la veine. Voilà I un fait physiologique ou plutôt anatomique qui n’est sans doute pas l’explication de la présence I du liquide dans l’intestin, mais qui est sur la voie de la donner; car si , après la mort, on voit la liqueur se faire jour dans l’intestin , si elle entraîne la mucosité intestinale, si le liquide qui résulte de ce mélange représente exactement la liqueur de l’intestin, rien ne répugne à supposer quelque chose .! d’analogue dans la vie.
I Remarquez bien que l’estomac et l’intestin ne C sont pas du tout dans la condition circulatoire con- 1 nue des organes ; les veines qui rapportent le sang au cœur par l’influence du ventricule gauche traversent le système de la veine porte et le foie. Il y a là une circulation particulière, qui non-seule- ! ment diffère de la grande circulation sous le rapport de l’existence des capillaires hépatiques, mais surtout par la pression abdominale exercée sur tous les organes du bas-ventre, cette cause accessoire
qui contribue si puissamment à la circulation abdominale ; il est possible que, sous l’influence de cette cause , il y eût une sécrétion dans l’intestin aux dépens du sang contenu dans les veines, et non pas aux dépens de celui des artères. Mais laissons les suppositions, et parlons expériences :
Poussez, dans l’artère d’un intestin cholérique de l’eau, elle arrive dans le tissu intestinal. Il se passe ici un phénomène remarquable, sur lequel j’appellerai votre attention. Le liquide que l’on pousse par l’artère revient facilement par la veine.
Notez bien ce fait, il est très-curieux, en ce qu’il vous donne la preuve qu’il n’y a pas obstruction dans des parties où il peut exister une grande injection.
Dans la séance prochaine, lorsque nous étudierons la réaction et ses diiïérents phénomènes dans les symptômes et dans les organes, nous vous montrerons des pièces pathologiques où il y a eu réellement après la mort»des injections considérables de la membrane, et où cependant en poussant une injection , nous avons fait disparaître les traces de sang qui existaient dans le système artériel et veineux. Il a suffi de pousser une injection dans l’artère pour que l’eau, passant à travers le système capillaire, entraînât la matière eolorante du sang et le sang lui-même, de sorte que l’intestin devient aussi net, aussi blanc que s’il n’avaît pas été rempli de sang. Je vous le demande, est-ce que l’in-
nammation pourrait permettre de semblables modif.cations? Quand il y a réellement mnammatiou , quand il y a épanchement dans le tissu de 1 orqane , vous auriez beau pousser une injection pour V laver le système vasculaire , vous ne feriez pas disparaître cette altération-là.
Il y a donc un certain phénomène pathologique 1 qu’on appellera si l’on veut inflammation, bien que I cette expression soit absurde, mais plus il sera étui dié avec soin, et plus on acquerra la preuve qu il li diffère tout-à-fait d’un autre phénomène, où il y ;; a aussi rougeur, où cependant le sang contenu dans les vaisseaux sort par le fait d’une simple injection n aqueuse.
Il se passe dans la même expérience un autre phénomène fort remarquable, et qui est de nature à jeter quelque lumière sur le mode de formation du liquide évacué par les cholériques ; en même : temps que l’eau injectée dans l’artère revient par j la veine, une partie de ce liquide s’exhale dans la i cavité de l’intestin comme vous allez le voir vous- I même dans l’expérience qui va être faite sous vos » yeux.
Voilà un liquide intestinal formé après la mort ; c’est là un fait anatomique. Nous avons souvent vu des liqueurs de cholériques qui avaient toutà-fait l’aspect de ce liquide. S’il eût été extrait des vases de nos malades, il n’aurait pas manqué de I passer pour une sécrétion cholérique.
Je ne prétends pas cependant avoir entièrement représenté la sécrétion d’un cholérique ; mais je pense qu’il était utile d’indiquer ce fait anatomique comme une circonstance qui accompagne probablement la sécrétion durant la vie.
Quand on injecte par la veine, le même phénomène a lieu , et même d’une manière plus prononcée; la liqueur qui se dépose dans la cavité de l’intestin ressemble encore plus à celle qu’on trouve durant la vie, que quand on injecte par l’artère. Cette seconde expérience est encore plus facile à exécuter que la première.
Ainsi vous voyez que la production de la liqueur dans l’estomac et l’intestin n’est pas une question aussi simple qu’on aurait pu le penser; et qu’il ne suffit pas d’avancer qu’elle dépend d’un accroissement de la sécrétion, soit de la membrane muqueuse intestinale elle-même, soit des follicules moyens qu’elle renferme. Il faudrait' expliquer comment cette liqueur est si abondante et offre les caractères singuliers qui lui sont propres. Nous voyons que la quantité du sang des cholériques est beaucoup diminuée; comme ils ne perdent que par les voies digestives, il est probable que c’est par là que le sang s’échappe. Le sang étant plus épais , nous pouvons conclure que sa diminution du sérum est pour beaucoup dans la diminution de la fluidité. La surface intestinale est sans doute la voie d’évacuation qu’a prise la nature pour chasser une partie de
aia sérosité du sang. Mais il n’est pas moins très- Iprobable que dans les intestins des cholériques I froids, il y a suspension totale de la circulation, iflier encore , je vous le répète , en écoutant avec le îplus grand soin. l’artère aorte ventrale, il m’a été (impossible de ne pas supposer que la circulation istait suspendue dans ce vaisseau» S’il en est ainsi, ■] a. circulation est nulle dans les branches qui en ►I dépendent. On pourrait supposer que le sang cont:entré dans le système veineux, refoulé vers les « ntestins par les efforts que causent les vomissef^ents,. arrive à se répandre à la surface intestinale , ^omme vous avez vu tout-à-l’heure une partie de li’injection du sang se répandre dans l’intestin et r’ormer un liquide que nous avons mis sous vos c l^eux.
y Toujours faudrait-il expliquer comment il reste me grande quantité de liquide dans le canal intesiidnal. D’ailleurs, beaucoup de cholériques se sont v’éveillés pendant la nuit, et ont senti sortir ce même i iquide avant d’avoiréprouvé les contractions abdoaninales et des vomissements proprement dits.
Vous voyez que nous sommes arrivés ici aux 'Conjectures les plus probables que l’on puisse faire , t^irrôtons-nous ; quiconque affirme positivement com-
Îent se fait un pareil phénomène s’abuse , ou bien )use les autres. Il n’est pas, je pense, de données la connaissance des physiologistes que j’ignore pomplétement ; eh bien, j’affirme qu’on ne peut
nr LEÇON.
expliquer enlièreiueiit la sécrétion qui se passe clans le canal intestinal : encore bien moins iraije chercher, pour l’explication de cette sécrétion, les follicules qui existent dans le canal intestinal. Quand on a étudié avec attention la manière dont se fait la sécrétion , on sait que la plus grande partie de la sécrétion ne se fait pas par les follicules , parce qu’ils sont en trop petit nombre pour verser une aussi grande quantité de liquide. Ils concourent , je le veux bien , à la sécrétion intestinale , mais on ne peut les regarder comme son uniques source. En effet , quand vous prenez un animal vivant , que vous incisez l’intestin , que vous mettez à nu sa membrane muqueuse, à peine l’avez-vous i essuyée que vous voyez reparaître une nouvelle cou-i che muqueuse. Ce n’est pas par des follicules, mais par la membrane muqueuse ellermême, que se fait la sécrétion intestinale; ce point physiologique est hors de toute espèce de difficulté.
Tels sont , messieurs , les faits que je voulais vous présenter dans cette séance ; vous voyez dans qjjelles limites je me restreins. Je me borne à vous présentei des phénomènes de clinique , des phénomènes pathologiques; je cherche à les rattacher à des phénomènes physiologiques ; je cherche de bonne foi à trouver des explications de ces phénomènes. Quand les circonstances l’exigent, je conviens fraucheraeni de mon ignorance ; car ce que je redoute pardessus tout, ce sont ces prétendues explications.
qui ne sont que des leurres propres a vous aveugler et à vous empêcher de chercher vous-mêmes a découvrir la véMtable explication. En effet, quand on prétend expliquer un phénom^e et qu’on ne l’explique pas réellement, les personnes qui ont en vous quelque confiance sont dans une position fâcheuse : car, s’en rapportant à vous, elles ne s’inquiètent plus de la manière dont peut se passer un phénomène, elles restent*dans une erreur parfois très-fatale pendant un temps plus ou moins long; tandis qu’en disant à un jeune homme : « Voila un phénomène que je n’ai pu expliquer», son esprit travaille, il fait des conjectures qu’il cherche à vérifier par des expériences , et il est possible , si c’est un homme de génie, qu’il explique ce que les autres n’ont pu comprendre. Telle est la marche que je suis depuis bien long-temps dans mes cours; c’est dans la même voie que j’ai fait mes premières leçons sur le choléra : je ne m’en écarterai pas davantage en traitant dans les séances suivantes des autres points qui ont rapport à la maladie dont nous faisons l’étude. •
Analyse du liquide recueilli dans le cæcum d’une femme morte du choléra; par M. Lassaigne.
Ce liquide , au moment où il nous a été remis, avait une odeur excrémentitielle très-forte; la couleur était jaune roussâtre ; il présentait des carac-
tèl’es d’alcalinité très-prononcés. La présence des éléments biliaires n’a pu être démontrée dans ce liquide, que nous avons d’ailleurs tr(fuvé composé de Ÿ
Eau. . . ^ 95,75
Albiirrilne.'. . .
Matière colorante du sang
Matière jaune soluble dans l’eau et l’alcool, et ana-
- logue à l’osmazome. . > /.....
Matièré grasse
Soude -
Chlorure de sodium
Chlorure de potassium.
Phosphate alcalin
Phosphates terreux. • .
100, oO
Ge liquide, comme il est aisé de le voir, a, par sa composition chimique, la plus grande analogie avec la partie séreuse du sang.
(Ë0>iî.3>â(B!S mtDTTiXlL 0)13
CHAIRE DE MÉDECIIVE.
M. MAGENDIE
^'rûfe^àeur.
'(Second trimestre de 1832.)
Quatrième leçon