DIX-HUITIÈME LEÇON
SOMMAIRE : Action physiologique du curare. — Faits rapportés par les auteurs (Brodie, Watterton). — Nos premières expériences (1844;. — Conclusion. — Différences d’absorption du curare par les diverses surfaces muqueuses. — Son action toute spéciale sur le système nerveux.
Messieurs,
Quelque intérêt qu’offrît la question de l’empoisonnement par le curare, les récits des voyageurs et les recherches des chimistes ont laissé une grande incertitude et sur sa provenance et sur sa composition immédiate. Quant à la question physiologique qui doit maintenant nous occuper, elle n’a guère été au delà de la constatation de ce fait curieux : que le curare empoisonne lorsqu’il est déposé dans une plaie, tandis qu’il peut être avalé impunément.
Salvator Gilius avait constaté cet effet du curare, mais on n’avait aucune idée nette sur son mode d’action. De la Condamine et don Ulloa pensaient qu’il coagulait le sang; Bancroft lui attribue une vertu opposée; de plus, il admet que, sans action sur la peau revêtue de son épiderme, il détermine, lorsque celui-ci est enlevé, une vive intlammation du système lymphatique. Brodie, qui expérimenta avec du poison que lui avait remis Brancroft, note que la mort a lieu par le cerveau, sans douleur, sans convulsions, et que le cœur bat longtemps après la mort.
Watterton, qui est entré à cet égard dans des dé-
CORARE.
tails assez étendus, signala les mêmes symptômes chez un chien de taille moyenne blessé à la cuisse ; il nota de plus des tressaillements convulsifs des membres, que nous retrouverons chez les animaux dont la mort ne sera pas extrêmement rapide. Watterton ajoute que, bien qu’il se passe généralement trois minutes avant qu’un oiseau blessé à la chasse par une flèche empoisonnée tombe, sa chute est précédée d’une sorte de stupeur qui se manifeste par une répugnance apparente à se mouvoir.
« M’étant procuré, continue-t-il, une poule jeune et pleine de vie, je rompis une flèche empoisonnée et lui en enfonçai un morceau dans la cuisse, entre la peau et les chairs, de manière que la blessure ne gênât pas ses mouvements. Pendant la première minute, elle marcha, mais très-doucement, et ne parut nullement agitée. Pendant la seconde minute, elle resta tranquille et se mit à becqueter la terre. Moins d’une demi-minute après, elle ouvrit et ferma souvent le bec ; sa queue était abaissée et ses ailes tombaient presque à terre. A la fin de la troisième minute, elle était couchée, ne pouvant plus soutenir sa tête, qui tombait, se relevait et chaque fois retomba plus bas, comme celle d’un voyageur fatigué qui sommeille debout ; ses yeux s’ouvraient et se fermaient. La quatrième minute amena quelques mouvements convulsifs ; au bout de la cinquième, elle était morte.
«La chair du gibier n’est pas atteinte par le poison et ne paraît pas se corrompre plus vite que celle qui est tuée par le fusil ou le couteau.