CURARE. — HISTORIQUE
tion singulière s'est toujours présentée avec un cortège de merveilleux.
C'est de cette préparation que se servent certaines peuplades sauvages de l'Amérique du Sud pour empoisonner leurs flèches. Aussi l'a-t-on aussi nommée poison des flèches. Aujourd'hui on désigne généralement en Europe ce poison sous le nom de curare, que nous lui conserverons.
De tout temps, le curare a été caractérisé par la plus remarquable de ses propriétés, celle d'être un poison violent quand on l'introduit dans une plaie, tandis qu'il est innocent quand on l'ingère dans le canal intestinal.
Avant d'aller plus loin, je veux vous rendre témoins de ce fait :
Voici un oiseau dans la cuisse duquel nous faisons pénétrer une goutte de dissolution de curare : vous le voyez tomber au bout de quelques secondes. Il s'affaisse sans convulsions et meurt.
Avec une seringue dont la canule se termine en fer de lance, nous injectons de la même dissolution dans le tissu cellulaire de la cuisse d'un lapin. La vitalité de cet animal est moins active que celle de l'oiseau : au bout de quatre minutes, vous le voyez cependant s'affaisser et bientôt succomber, toujours sans le moindre mouvement convulsif, sans pousser un cri.
Enfin, chez ce second lapin, nous allons, au moyen d'une sonde, injecter la substance dans l'estomac. Le poison, directement introduit dans le canal intestinal, y restera sans effet.
CURARK.
Je voulais, avant toute considération sur ce point, vous rendre témoins de ses effets regardés comme caractéristiques : innocuité, lorsqu'on l'introduit dans le tube digestif; intoxication rapide par la voie de l'inoculation, et dans ce cas mort trèsprompte, sans cri, sans convulsion.
Sous vos yeux sont des paquets de flèches empoisonnées, qui m'ont été communiquées par M. l'amiral du Petit-Thouars. Les unes sont des flèches de guerre ; les autres sont employées pour la chasse en général. On se sert pour la chasse de flèches dont le dard est mobile (fig. 14), ou bien d'autres dont l'extrémité en bois de fer offre une série de renflements et de rétrécissements. Lorsqu'une de ces dernières flèches frappe un animal, le poids de la flèche, joint à l'effort que fait cet animal pour fuir, brise le dard au niveau de l'un des rétrécissements ; la flèche, rendue aiguë, peut ainsi facilement servir de nouveau.
La flèche de chasse représentée ici (fig. 14, E) nous a été donnée par M. le docteur Pouget. Elle vient de l'Amérique du Sud.
Les flèches de guerre sont un peu différentes: l'extrémité acérée des unes est taillée dans les os d'animaux (fig. 14, L. K); en voici dont la pointe est formée d'une lame de silex (fig. 14, B B') et d'autres dont l'extrémité est taillée dans du bois très-dur (fig. 14 et 15, I, H, G, E, M). Enfin dans ces autres flèches apportées de la Polynésie (D, G, fig. 15) vous pouvez voir qu'autour de la flèche en bois
de 1er sont fixées, en sens inverse, des épines qui empêchent de relirer le Irait de la blessure. Gomme on ne connaît pas de contre-poison à opposer aux effets du curare, ces dernières flèches, ne pouvant être arrachées, causent nécessairement la mort du blessé.
Si maintenant nous nous demandions quelle est la nature du poison qui nous occupe, et que nous consultions à ce sujet les récits des voyageurs, nous nous trouvons en présence des histoires les plus extraordinaires, des assertions les plus contradictoires. Chaque auteur a recueilli une version ou donné, comme les ayant constatés, des résultats qu'on ne saurait toujours accepter. Tous ces renseignements ont été rassemblés par M. J. Muller, dans l'article Woorara d'un dictionnaire encyclopédique allemand.
Le curare est connu depuis la découverte de la Guyane par Walter Raleigh, en 1595. C'est lui qui le premier apporta en Europe ce poison, sous le nom de Ourari, sur des flèches empoisonnées. Il en est fait ensuite mention dans la description des voyages des P. d'Acunja et d'Artieda, en 1639, qui voyagèrent sur le fleuve des Amazones.
Salvator Gilius, dans son Voyage à la Guyane, rappelle que les Ottomachis, peuplade indienne, envoient, avec une sarbacane, une flèche longue d'une palme dont la pointe est trempée dans un poison si fort, que l'animal meurt aussitôt, quand la flèche a pénétré dans le sang, même au-dessous de l'épidémie. Il dit que ce poison, nommé curare, est préparé d'un fruit qui s'appelle le picedo. Alonzo Martinez do
Espinaz, porte-arquebuse de Philippe III, cite un poison de flèches que fabriquaient les Espagnols avec les racines de l'ellébore. Le suc concentré au soleil produisait, d'après cet auteur, les mêmes effets que nous avons vus déterminés par le curare. D'après J.-J. Hartsinck, les naturels de la Guyane, qui s'en servent pour empoisonner leurs flèches, en éprouvent
Fi G. 15.