‹ Leçons sur les maladies du système nerveux (volume 2)Chapitre 120 sur 129 · Garnier. — Annal, d'hyr/iène et de méd. légale · texte numérisé non relu

Garnier. — Annal, d'hyr/iène et de méd. légale

610 CLINIQIE DES MALADIES DU SYSTEME KERVELX.

des épileptiques ou des hystériques? Faut-il, nécessairement, les interpréter en les rattachant à l'une ou à l'autre maladie?

S'il en était ainsi, comment comprendre des observations comme celle qui a été rapportée par mon chef de clinique, M. Souques^ ? Il s'agit d'un homme de trente-trois ans, appartenant à une famille très tarée au point de vue nerveux, au point de vue de l'hérédité. Il a, depuis l'âge de vingt ans, des impulsions à boire; il les sent; il se rappelle très bien l'état spécial dans lequel il se trouve pendant ces périodes; il s'en rend parfaitement compte, mais il sent que ses impulsions sont irrésistibles. Un matin, à la suite d'une période de dipsomanie qui a duré dix jours, il est pris de l'impulsion irrésistible à marcher; il file, droit devant lui, sans but aucun. « II avait cependant conscience de ce qu'il faisait en partant ainsi et il a gardé très précis le souvenir de tous ses actes. » Il a déjeuné dans un restaurant; il a couché à la belle étoile et il rentre après quarante heures de fugue. Une fois chez lui, il fait à sa femme le récit complet de sa fugue et se lamente. Malgré cela, il recommence, de même, après un autre accès dipsomaniaque qui avait duré quinze jours,

M. Souques, avec raison, insiste sur ce point important, qu'il n'y a, chez son malade, aucun signe apparent de mal comitial, et que, d'autre part, ni dans le passé, ni dans le présent, il n'y a aucun fait que l'on puisse rattacher à l'hystérie. Le seul détail précis, c'est que la fugue est liée à l'accès dipsomaniaque qui, lui-même, ne se rattache évidemment, dans ce cas, ni à Fépilepsie, ni à l'hystérie, mais à ce que bon nombre d'aliénistes très distingués appellent la dégénérescence mentale.

Sans insister sur des descriptions de ce genre, qui sont fréquentes chez tous les auteurs qui ont décrit les épisodes des dégénérés, je puis mettre sous vos yeux un petit garçon qui a été amené, il y a quelque temps, à la Salpêtrière. Son cas se rapproche de celui de M. Souques, au moins en un point; c'est

1. Souques. — Automatisme ambulat. chez un dipsom. Arch. de ?ieurol., 1892.

LES DÉLIRES AM BU L AT O I JRE S OL LES Fl.GUES. 611

qu'il ne s'agit, dans le cas do cet enfant, ni d'hystérie, ni d'épilepsie. Voici le résumé de son observation :

Il s'agit d'un nommé G. M..., âgé de dix ans, que j'ai gardé en observation dans les salles, pendant quelques mois et que j'ai fait revenir ces jours-ci. Dans ses antécédents héréditaires, je relève ce fait particulier que deux sœurs de son père ont présenté des accidents analogues aux siens et que je vous spécifierai tout à l'heure; elles faisaient des fugues; l'une d'elles avait des convulsions. Il n'a pas été possible, d'après ce qui m'a été raconté, de savoir si ces convulsions étaient de nature hystérique ou épileptique. Le grand-père semble bien avoir été un alcoolique chronique.

M... a eu une enfance normale, sans retard dans son évolution ; mais, de très bonne heure, il a montré un mauvais caractère; il était boudeur; il était sombre, sournois et menteur. Il se vantait de n'avoir d'affection pour personne; cependant il était intelligent et apprenait facilement à l'école. Il a été élevé à la campagne par sa grand'mère. Il n'est à Paris, chez ses parents, que depuis peu de temps.

Un soir de l'année dernière, le samedi 7 décembre, sans aucune espèce de raison, il sort de la salle sous prétexte d'aller aux cabinets, et il disparaît dans la rue. Malgré toutes les recherches des parents le dimanche, on ne l'a pas retrouvé. L'enfant est rentré de lui-même dans la nuit du lundi au mardi, disant qu'il revenait parce qu'il avait faim, et que, sans cela, il ne serait pas de retour. Cette fugue a recommencé trois fois en quinze jours, à peu près dans les mêmes conditions. II partait à l'improviste, restait absent deux ou trois jours et revenait lorsqu'il était pressé par le besoin de la faim. Il a fait en tout six de ces fugues

Nous le recevons à l'hôpital au mois de janvier et, pendant un mois qu'il passe dans le service, il se montre très raisonnable. De temps en temps seulement il se plaint que « cela lui parle dans la tête, qu'il a envie de s'enfuir », mais il ne fait aucune tentative pour se sauver. A peine rentré dans sa famille en février, il dit encore un soir à sa mère qu'il s'en va aux

Gî2 CLINIQUE DES MALADIES DU SYSTÈME NERVEUX. .

cabinets, et le voici qui se sauve dans la rue, à peine vêtu, par ces grands froids dont vous vous souvenez. Ce n'est que le lendemain dans la nuit que des sergents de ville Font trouvé couché bien tranquille sous le pont d'Austerlitz. Enfin, tout dernièrement, il vient encore de s'enfuir pour le huitième fois, mais il a fait des progrès, car il a vécu trois jours en se faisant donner à crédit du pain et des gâteaux par les fournisseurs de sa famille. Depuis, sa mère Ta gardé chez elle vêtu d'une robe de fille qui lui enlève, paraît-il, l'envie de s'en aller, et elle nous l'a ramené dans le service.

L'étude attentive des antécédents du jeune M..., de même que l'étude précise de ce qui se passe avant ou après la fugue, montre qu'il n'existe, dans le cas particulier, ni symptômes comitiaux, ni phénomènes hystériques. Quand on interroge l'enfant sur ces fugues, il peut, en grande partie, les raconter; il sait à peu près ce qu'il a fait, par oii il a passé, quoiqu'il y ait, dans son récit, des lacunes et des mensonges. Deux fois ses parents ont pu retrouver sa piste, dans ses fugues; il était en contemplation devant des chevaux de bois et des baraques de foire. Il décrit bien, et d'une façon sensée, les impulsions qu'il éprouve. « C'était plis fort que moi, dit-il; cela me poussait à marcher; cela me aisait mal derrière la tête...; ça me pousse comme si une uersonne me poussait. »

En résumé, ce n'^^st ni un épileptique, ni (au moins pour le moment) un véritable hystérique. Son esprit est mal syntlK^isé; mais la désagrégation de ses états de conscience n'est pas régulière, ni permanente. Il est suggestible et il suffit qu'il désire se promener ou voir les chevaux de bois, pour que l'idée devienne impulsive et, en partie, irrésistible. La dernière fugue lors de laquelle des agents, comme je vous l'ai dit, l'ont retrouvé dormant sous le pont d'Austerlitz, montre d'une façon curieuse ce rôle de la suggestion. Il a raconté à ses parents que, pendant son séjour à la salle Bouvier, il était dans les meilleurs termes avec un autre jeune malade qu'il appelait son grand frère. Ce grand frère lui a enseigné une foule de belles choses, en particulier il lui a expliqué que le souverain

plaisir pour un jeune Parisien, c'est de coucher sous les ponts. Dans la première fugue, qui a lieu immédiatement après sa sortie de l'hôpital, on le trouve dormant sous un pont, et juste sous le pont d'Austerlitz, en face de la Salpètrière. C'est un individu chez qui le plus sot discours prend hienvite un caractère impulsif et lui fait accomplir des sottises. Les faits divers des journaux nons racontent de temps en temps des accidents étranges qui n'ont pas une autre explication.

Laissez-moi, maintenant, vous représenter nn jeune hystérique que vous avez déjà vu à une de mes leçons du mardi. Celui-là aussi a fait des fugues, mais celles-ci ne sont que la conséquence de son état hystérique; comme vous allez le voir, et comme je voua l'ai déjà dit, elles sont le résultat de son état de dégénérescence, de son état psychasthéniquo, comme dirait M. Janet.

R... est âgé de seize ans, il exerce la profession d'imprimeur. Son père se porte bien. Il n'y a pas d'aliénés dans la famille; mais la mère est une grande hystérique. A la suite d'une fièvre typhoïde, elle a eu une contracture des jambes en flexion. Elle était hypnotisable ; on a pu, en partie, la débarrasser de ses contractures pendant l'hypnose, mais elle est restée paralysée des jambes.

R... a eu une enfance difficile. Successivement il a contracté l'impétigo, une fièvre typhoïde grave à sept ans. Intelligent en apparence, aimable, il a toujours été dépourvu de la faculté d'attention; il n'a jamais pu ou voulu travailler. C'est à peine s'il sait lire et écrire. « Il n'a aucune volonté, dit le père ; il ne sait pas distinguer le bien du mal ; il fait tout ce que l'on veut, le bien comme le mal ; cela dépend de ceux qui l'entourent. » Il ment continuellement ou bien il raconte ses rêves, sans faire attention s'ils sont vrais ou faux. Ses mensonges rendent d'ailleurs son observation très incomplète, car elle est difficile à recueillir. Ainsi il dit avoir eu, étant chez lui, de fréquentes attaques de nerfs ; son père affirme le contraire.

Depuis longtemps sa conduite se dérangeait; il volait du vin chez ses parents ; il a vendu ses livres et son violon ; il a volé et vendu les boucles d'oreilles de sa sœur; au lieu d'aller à son travail, comme il s'en vantait chez ses parents, il se traînait dans la rue avec des garnements de son espèce.

Le 18 février 1895, il contrefait l'écriture de son père, et il écrit une lettre au directeur de son imprimerie, dans laquelle il demande qu'on remette au porteur de la lettre l'argent qui lui est dû. Il explique cette demande en disant qu'il est malade et qu'il a besoin de médicaments. Il n'a jamais voulu avouer avoir écrit cette lettre, quoique l'écriture ait été reconnue pour la sienne. Le lendemain, cependant, il va avec aplomb demander cet argent, déjà remis au porteur de la lettre. De là des explications, des reproches, comme vous le pensez bien.

Mécontent, il part de la maison, le lundi 20, pour se rendre à l'atelier, mais au lieu de cela il prend la fuite avec d'autres enfants vagabonds. Trois jours après, sans que rien ne justifie sa manière de faire, il va demander un lit à l'hôpital Necker, dans le service de M, le professeur Dieulafoy, qui a la bonté de le recevoir et de le faire reposer quelques jours, après lesquels il est renvoyé. Au lieu de rentrer à la maison, il vagabonde encore pendant deux jours; puis il cherche à entrer à l'hôpital Broussais, mais il n'y avait pas de place. On l'envoie à l'hôpital Tenon où il a été reçu; c'est là que son père l'a retrouvé-

Il prétend avoir eu des crises de nerfs dans la rue, avoir été soigné chez un pharmacien, avoir été transporté à l'hôpital, oii, de nouveau, il aurait eu de nombreuses crises; mais personne, à Tenon, n'en a parlé au père. Il est incontestable qu'à Tenon il avait les jambes contracturées et anesthésiques. Il a raconté une partie de sa fugue à son père. Il avait peur, lui a-t-il dit, de rentrera la maison à cause de sa mésaventure à l'atelier. 11 se proposait de gagner sa vie en donnant des leçons de vélocipède; il s'est promené au Bois de Boulogne, il a été voir patiner, etc.

Actuellement, le malade présente des stigmates d'hystérie : anesthésie à peu près complète des jambes jusqu'aux aines, organes génitaux exceptés; hyperestliésie du bras gauche; rétrécissement du champ visuel à 30° pour chaque œil ; contracture des deux jambes en extension, le genou seul est immo-

bilisé ; la hanche et le pied présentent leurs mouvements normaux. La contracture est plus accentuée à gauche qu'à droite. Aucune attaque n'a été observée dans le service. L'amnésie est assez générale ; elle porte sur tous les événements et non particulièrement sur ceux de sa fugue. Cette fugue, qui n'est pas oubliée d'une manière générale, n'est chez ce jeune garçon que la suite, la conséquence d'une série de vagabondages déjà faits avec conscience.

La fugue, dans ce cas particulier, me paraît pouvoir être expliquée par une impulsion, par une suggestion venant surtout des petits vagabonds dont il avait fait sa société, venant aussi de la crainte qu'il attachait à la mauvaise action qu'il avait commise. Elle est, dans tous les cas, la conséquence de la faiblesse générale de sa volonté. Voilà pourquoi je vous disais tout à l'heure que, quoique le malade soit un hystérique, ainsi que le démontrent ses stigmates permanents, la fugue n'a pas les caractères d'un phénomène hystérique proprement dit; elle reste une impulsion vague, analogue à celle des dégénérés, des psychasthéniques.

Il existe donc des fugues qui ne sont ni épileptiques, ni hystériques ; ce ne sont pas des impulsions suivies d'amnésie, des actes impulsifs inconscients, ce sont des impulsions en majeure parties conscientes. M. Régis a inventé un mot nouveau pour désigner ce genre d'impulsions : il les désigne sous le nom de dromomanie qui s'ajoute à la liste déjà bien longue des dipsomanies, pyromanies, arithmomanies , etc. C'est là une troisième catégorie de fugues qui, au point de vue clinique, est bien distincte des autres.

Nous voici un peu loin de l'étude du premier malade que je vous ai présenté, de la fugue si intéressante de P..., qui, parti de Nancy, se réveille à Bruxelles sans aucun souvenir des huit jours occupés par son voyage. Mais ce détour n'aura pas été inutile. Après avoir étudié de près notre malade, les caractères fondamentaux de la fugue, nous avons recherché

dans quelles maladies et de quelle manière ce syndrome pouvait se présenter. Nous avons obtenu un résultat intéressant en constatant que la fugue peut se présenter dans trois maladies différentes et de trois manières différentes. Nous sommes mainnant mieux armés pour interpréter notre première observation, ainsi que je vous le montrerai vendredi prochain.

Sommaire. — Sur quels éléments doit reposer le diagnostic de la nature d'une fugue? Sur le passé pathologique du malade, sur les signes concomitants et sur les caractères de la fugue elle-même. Importance de l'analyse psychologique.

Caractères différentiels des fugues épileptiques, hystériques et psychasthcaiques.

Interprétation psychologique du cas de P... Comment se fit le retour des souvenirs. Filiation des phénomènes d'après le récit du malade.

Il s'agit, dans ce cas, d'une idée fixe de fuite, ayant amené une fugue hystérique chez un psychasthénique.

Traitement des fugues épileptiques, hystériques et psychasthéniques.

Ce qu'il faut penser du côté médico-légal des fugues.

Dans ma dernière leçon, je vous ai présenté un malade, P..., qui, au mois de février dernier, a accompli une grande fugue de huit jours, et qui, parti de Nancy, s'est réveillé à Bruxelles sans aucun souvenir d'un pareil voyage. Pour comprendre ce fait assez remarquable, je vous ai rappelé que les fugues pouvaient se présenter de trois manières différentes, chez trois catégories de malades : les épileptiques, les hystériques et les dégénérés ou les psychasthéniques. Il nous faut aujourd'hui appliquer nos études précédentes au cas de P..., et résumer les conclusions pratiques qui résultent de ce diagnostic.

La plupart des médecins qui se sont occupés de cette question de diagnostic, se sont bornés, il faut bien le reconnaître, à décrire les phénomènes que les malades ont présentés simultanément ou antérieurement à la fugue, et qui n'ont souvent qu'un rapport très indirect avec celle-ci. Ce malade a eu, autrefois, des accès comitiaux, on en conclut que la fugue qu'il

1. Leçon du 24 mai 1895, recueillie par M. le docteur Pierre Janet.

présente actuellement est comitiale; il a des anesthésies, donc sa fugue est hystérique; il a eu des doutes, des obsessions, donc sa fugue est psychasthénique. Ce raisonnement peut et doit quelquefois nous guider; mais il est loin d'être absolument rigoureux. M. Magnan, dans son beau travail sur la coexistence de plusieurs délires chez le même aliéné', a fait très justement, à mon sens, remarquer qu'un épileptique peut être à la fois alcoolique, atteint de folie circulaire, délirant chronique, etc. ; j'ajoute qu'il peut même présenter des phénomènes dépendant de l'hystérie; c'est l'association aujourd'hui bien connue de diverses névroses et psychoses. Les mêmes faits peuvent se présenter chez les hystériques, chez les psychasthéniques ; aussi de semblables constatations de symptômes simultanés ne peuvent que préparer la voie pour la connaissance du diagnostic; elles ne permettent pas de l'affirmer.

Le diagnostic, certainement, a gagné en précision quand on a noté, avec soin, les phénomènes qui accompagnent la fugue elle-même : vertiges et pâleur du visage, miction involontaire, morsures de la langue, suffocations, convulsions au début ou à la fm de la fugue. Il y a là un ensemble de phénomènes qui paraissent démonstratifs, et qui, en effet, bien nettement constatés, ont cette valeur ; mais souvent, très souvent, ces phénomènes sont difficiles à saisir; parfois même, ils manquent complètement. Rappelez-vous le cas de notre malade P... 11 a, au début de sa fugue, senti un violent mal de tête, et c'est tout. 11 n'a pas eu de convulsions quand, couché dans la neige, il s'est réveillé. Ce qui le prouve, c'est que celle-ci n'était pas foulée aux alentours, et ses habits n'étaient pas souillés ni salis. Que conclure dans des cas semblables, et ceux-ci, en réalité, sont les plus nombreux?

Si l'on veut maintenir absolument la distinction clinique, imposée par les auteurs, entre les trois espèces de fugues, il faut, de toute nécessité, trouver des éléments de diagnostic dans la fugue elle-même, dans la façon dont elle se produit. Le diagnostic, en un mot, — alors que les phénomènes concomitants manquent, — ne pourra être fait sérieusement que par l'analyse psychologique des phénomènes. Or, cette étude com-

Page 1