MASTURBATION
Sous ce rapport, nous nous séparons nettement de l'opinion exprimée par Guislain.
Si donc la masturbation avait les conséquences fâcheuses qu'on lui attribue, l'espèce humaine serait depuis longtemps tombée en démence. La vérité, c'est que, semblable à l'abus des boissons alcooliques, cette pratique est très nuisible aux sujets qui ne peuvent pas la supporter. Il existe incontestablement nombre de gens qui pratiquent l'onanisme sans aucun inconvénient, du moins en apparence; mais, comme les alcooliques impunis, ils émoussent . probablement le tranchant de leur intelligence, qui eût été plus vive et surtout plus droite, s'ils avaient su se préserver de ce vice, qui détermine presque toujours un amoindrissement plus ou moins évident de l'individu.
On s'est livré à de longues discussions sur la fréquence relative de ces habitudes, et Morel, frappé par les indications de Schroder van der Kolk, admet que l'onanisme est plus frécpicnt dans le Nord que dans le Midi. C'est là une étrange naïveté, et c'est bien le cas de dire : Statistique, que me \cux-tu? II s'agit d'une pratique soigneusement dissimulée par ses adeptes et dont il est absolument impossible d'évaluer la fréquence. Il n'y a point d'impôt sur la masturbation comme sur le tabac et l'alcool, et, s'il en existait un, les contribuables ne seraient pas les premiers h se dénoncer.
Contentons-nous donc de dire que ce vice est extrêmement répandu, qu'il existe à tous les Ages, et que, s'il so développe habituellement à ré[)oque de la puberté, il persiste quelquefois chez les hommes mariés et peut se prolonger jusqu'à la vieillesse. Nous pourrions on citer d'illustres exemples et, entre autres, celui de J.-J. Rousseau.
Ce qui explique cette étrange perversité, c'est que très souvent l'onanisme se rattache à des causes purement phy-
signes et qui n'ont aucun rapport avec la dépravation morale. Chez l'homme, ces actes sont souvent provoqués par la constipation, par les hémorrhoïdes et par l'irritabilité de la prostate qui se développe de très bonne heure chez certains sujets; chez la femme, par les flueurs blanches, par les déplacements utérins et par le développement anormal du clitoris. Un chirurgien anglais, Baker Brown, avait pris l'habitude d'extirper cet organe chez toutes les clientes qui venaient le consulter sous prétexte d'obvier à des pratiques immorales, ce qui lui fit perdre sa réputation et sa fortune. C'était le châtiment assez légitime d'une grave erreur de jugement. En réalité, la cause fondamentale est l'influence de l'hérédité. Ce sont surtout les descendants de parents névropathiques ou prédisposés aux maladies mentales, qui offrent de bonne heure ce penchant morbide.
Reste à savoir si, quand une fois il s'est développé sous l'influence de l'onanisme, le délire prend une forme spéciale.
Je n'insisterai point sur les signes physiques si bien connus et décrits qui trahissent l'existence de cette habitude. Le teint plombé, la physionomie abattue, l'expression triste, le regard éteint, la mauvaise haleine, les maux d'estomac, l'amaigrissement rapide, l'affaissement musculaire, les troubles de la vue sont les conséquences de ces abus longtemps continués et souvent exagérés. Mais ce sont les phénomènes intellectuels qui méritent de notre part une attention spéciale.
Le premier, par ordre de date, de tous les symptômes qui doivent éveiller notre sollicitude, c'est la paresse. Tous les masturbatcurs se lèvent tard, et quand chez un adolescent, sans aucune cause légitime, on voit se développer une tendance à rester au lit jusqu'à une heure avancée, on a le droit de concevoir des soupçons,
FOLIE DES MASTURBATKt'RS. 57S
vient ensuite une aversion profonde pour le travail et pour les exercices physiques, qui remplacent l'cirort intellectuel chez les jeunes gens peu studieux, mais d'une sant»'; irréprochable. Puis suivent un alfaiblissemcnt très marqué de la mémoire, et surtout une tristesse sans motifs. Le malade, toujours sombre et concentré, recherche la solitude et garde le silence. Bientôt, il se plaint d'une sorte de difficulté dans le travail de la pensée, d'un état de torpeur cérébrale, d'obtusion intellectuelle^ enfin d'une perte h peu près complète du sommeil ; peu à peu (car le délire n'éclate pas subitement) on voit se développer l'un des deux processus opposés : tantôt l'exaltation, tantôt la dépression viennent occuper la scène; mais, dans l'un et l'autre cas, le délire offre invariablement un caractère mélancolique. Dans le cas d'exaltation, le sujet se croit doué de facultés supérieures, qui excitent la jalousie de son entourage. 11 est un messie, il est un apôtre, il est un martyr; il tombe enfin dans le délire des persécutions, mais en conservant toujours un type particulier. On voit tel de ces individus rechercher en mariage towtes les personnes qu'il rencontre sur son passage, mais en s'adressant toujours h celles dont la position sociale peut flatter sa vanité : et, à chaque nouvel échec, il invoque l'intervention incessante de ses persécuteurs. Tel autre se croit appelé à régénérer le monde, et s'indigne contre ceux qui ne s'inclinent pas devant lui. Très souvent les hallucinations de l'ouïe viennent compléter cet état et en aggraver le pronostic.
Tout autre est le masturbateur en état de dépressbn. A l'entendre, il est un misérable, il est indigne de vivre, il demande qu'on le tue; il se croit perdu, il est damné, il s'abandonne au désespoir et peut finir par le suicide. C'est alors que certains d'entre eux se précipitent avec exagéra-
tion dans des pratiques religieuses; la dévotion excessive et peu raisonnable, les austérités insensées de certains sujets n'ont souvent point d'autre cause que la masturbation, tandis que le vulgaire leur attribue une origine bien différente.
Dans l'un et l'autre cas, qu'il s'agisse d'excitation ou de dépression, la base fondamentale du délire est une exaltation morbide du moi, une sorte d'hypéresthésie morale, dont l'égoïsme est l'élément principal.
Chez la femme, on observe surtout l'hystérie et l'hypocondrie, avec leur infinie variété de formes. Souvent, chez les deux sexes, l'épilepsie vient se joindre au tableau, et son influence a nécessairement pour effet l'aggravation des troubles psychologiques.
Enfin, le masturbateur finit par verser dans la démence, en conservant toujours ses habitudes vicieuses et celte attitude à la fois orgueilleuse et plaintive qui en fait, au point de vue moral, un être vraiment insupportable.
Je dois vous rappeler que l'onanisme est très fréquent chez les aliénés, mais c'est là une conséquence de leur maladie, qui développe si souvent un certain degré d'exaltation génésiaque. Il faut bien se garder de commettre ici l'erreur si commune qui consiste à prendre un effet pour sa cause. L'étude approfondie des antécédents permettra presque toujours de distinguer les vrais masturbateurs de ceux qui n'ont contracté cette habitude que postérieurement à leur maladie.
A côté de la masturbation, il faut placer les excès vénériens, qui, portés à un degré excessif, produisent habituellement un certain degré de faiblesse intellectuelle et surtou t une impossibilité absolue d'application au travail , dont le
EXCÈS vénékii:ns. coniinknce. 577
roi Louis XV et les sultans modernes nous ont offert des exennples historiques.
Mais, dans les cas malheureux, les excès vénériens conduisent à la paralysie générale. Aussi cette affection se développe-t-elle quelquefois chez des hommes jeunes, ardents et nouvellement mariés, qui, dans l'excès d'une ardeur légitime, ont oublié que les lois de la nature ne sont pas absolument parallèles aux prescriptions du Gode. J'ai eu personnellement l'occasion d'observer, dans ma clientèle, quelques cas de ce genre, et Maudsley attribue avec raison aux abus conjugaux une large part dans la production de la paralysie générale.
Les excès vénériens, nous l'avons déjà dit, paraissent être infiniment moins graves chez la femme. 11 ne faudrait pas cependant conclure à l'impunité absolue pour le sexe féminin. On sait que les prostituées paient un large tribut à la paralysie générale.
Nous arrivons maintenant à la condition inverse. La continence absolue peut-elle engendrer l'aliénation mentale, comme on le croit généralement? C'est là, en tout état de cause, un point de départ assez peu commun ; mais voyons d'abord quels sont les effets physiologiques de la continence longtemps prolongée. Ils ont été soigneusement décrits par Huiler, qui les avait observés sur lui-môme. On éprouve d'abord une sensation de plénitude et de congestion , qui se traduit assez souvent par des cé[)li!ilalgies ; mais, après un assez court espace de temps, les désirs sexuels s'éteignent complètement, et le sujet éprouve un accroissement évident de la force musculaire et une augmentation très notable de la mémoire. Peut-être Haller se faisait-il illusion sur ce point, et prenait-il la mémoire extraordinaire dont la nature l'avait gratifié pourj une conséquence de sa manière de
vivre ; mais il est certain que les hommes qui pratiquent vraiment la continence sont cloués, en général, d'une plus grande énergie que les autres, et peuvent donner une somme beaucoup plus considérable de travail, soit physique, soit intellectuel. Chez les animaux, tels que les chevaux, les ânes et les mulets, dont la force musculaire est la principale qualité, ces règles s'appliquent avec une exactitude rigoureuse. Ce qui paraît évident, c'est que la continence indéfiniment pratiquée peut s'allier à l'équilibre le plus parfait des fonctions organiques et à la plus robuste santé. Cependant, chez des hommes d'un tempérament génital excessif, comme le curé cité par Buflbn, elle peut déterminer des accès de manie à forme erotique, accompagnés d'hallucinations diverses. Mais il ne faut point oublier que les inconvénients de la continence sont infiniment moins considérables que ses avantages, surtout au point de vue intellectuel. C'est là une vérité trop souvent méconnue, et qu'il importe essentiellement de mettre en lumière.
Passons maintenant à un autre ordre de causes. Les troubles de la menstruation peuvent engendrer la folie, soit au début, soit à la fin, soit pendant le cours de cette grande fonction physiologique.
S'il s'agit des troubles cérébraux, qui peuvent accompagner l'établissement des règles, nous serons en présence de l'hébéphrénie.
S'il s'agit au contraire de la menstruation une fois définitivement établie, nous trouverons une cause importante de l'aliénation mentale dans la suppression subite des règles, soit par l'action du froid, soit par l'effet de la frayeur ou d'une vive émotion. Dans ce cas, on voit brusquement éclater la folie. Hippocrate l'avait observé, et, parmi les modernes,
rOLlE MENSTUUELLE. S'i9
Esqiiirol etBrierrc de Boisraont en orfl rapporté de curieux exemples. L'aliénation mentale prend surtout alors la forme de la manie. Quelquefois aussi on observe la mélancolie, l'obtusion des facultés et la demi-stupeur.
Le retour des règles peut souvent amener la guérison, et l'un des cas les plus remarquables en ce genre est celui que rapporte Esquirol, où le retour des fonctions menstruelles détermina une guérison immédiate après des accès bien caractérisés de folie.
Mais j'arrive h un lait i)lus curieux encore : il existe, chez certaines femmes, une folie périodique qui se reproduit h chaque époque menstruelle. Nous savons qu'à l'élat physiologique il existe des troubles moraux dont la fréquence est tellement grande qu'ils attirent à peine l'attention. La plupart des femmes sont irritables et dilficilcs à vivre aux approches de l'époque menstruelle. Elles subissent plus facilement l'influence des moindres émotions ; elles sont cnhn plus vulnérables qu'à l'état no: mal ; plusieurs d'entre elles éprouvent un malaise profond, des congestions et de la céphalalgie.
Franchissant eniin les limites extrêmes de l'état physiologique, certaines femmes deviennent absolument aliénées à l'époque des règles, pour reprendre leur raison immédiatement après. Nous en rapporterons, d'après llilzig (1), un cas extrômcmcnt remarquable : une mère avait tué son enfant, en le jetant ii l'eau. Elle fut arrêtée et mise en jugement, sous l'inculpation de meurtre. Pour se défendre, elle prétendit qu'à l'époque de ses règles, elle éprouvait toujours un malaise extrême de corps et d'esprit, et c'était sous l'influence de cet état pathologique qu'elle avait commis son
(I) Àrch> fxlr Psychialrir, ilc Weslitlial; t. VIII, [k Oj.
crime. Gomme elle paraissait absolument saine d'esprit, elle fut renvoyée en prison , pour y être soumise à une observation rigoureuse. On put alors constater qu'à chaque époque menstruelle, elle subissait en effet une crise d'aliénation mentale. En conséquence, elle obtint un verdict d'acquittement.
La forme la plus commune du délire, en pareil cas, est la manie aiguë ; mais on observe quelquefois la mélancolie accompagnée d'hallucinations. Chez certaines malades, les idées religieuses prédominent; chez d'autres, c'est la démonomanie qui occupe la scène. Enfin, il est des femmes qui, à chaque apparition des règles, ont un accès de nymphomanie.
Malgré sa gravité incontestable, cette folie périodique peut guérir. La grossesse exerce à cet égard une heureuse influence. Enfin, on voit quelquefois les accès périodiques disparaître à Fâge critique.
Et cependant la ménopause est une des causes les plus importantes de la folie chez la femme. Non seulement on voit l'aliénation mentale se développer avec toutes ses formes diverses, à cette époque de la vie, mais encore il existe incontestablement, chez la plupart des femmes parvenues à cet âge, un caractère irascible, difficile et fantasque. C'est là, très certainement, l'une des causes de la mauvaise réputation dont jouissent les belles-mères ; car, de 45 à 50 ans, beaucoup de femmes, sans être positivement aliénées, ont un caractère insupportable.
Les maladies utérines ont été depuis longtemps rangées parmi les causes habituelles de la folie. Pinel, Esquirol. Nasse, Jacobi, Giiislain, et parmi les contemporains, MM. Azam et Bazin, en ont rapporté de nombreux exem-
FOLIE UTÉRINE. liSl
pies. Toutefois une polémique assez vive s'est engagée sur ce point.
11 n'est pas douteux que beaucoup de femmes aliénées ont des lésions utérines ou ovariennes. On constate chez elles des ulcérations et des granulations du col , de la leucorrhée, des déplacements, enfin le cancer. Reste à déterminer si la maladie utérine a précédé la folie ou s'est développée postérieurement aux troubles intellectuels. Il est universellement admis aujourd'hui que, dans certains cas, les affections utérines peuvent déterminer la rupture de l'équilibre intellectuel, et l'on a vu la guérison de l'affection locale faire disparaître les aberrations intellectuelles. On ne saurait donc aujourd'hui contester l'influence de cette cause ; il s'agit maintenant de ne point en exagérer la fréquence.
Chez l'homme, les maladies delà vessie, et plus rarement celles des organes génitaux, peuvent déterminer la folie, et Ton cite un cas de guérison obtenu par l'uréthrolomiechez un malade atteint d'un rétrécissement ancien. Mais il est incontestableque, dans lesexe masculin, les affections locales des organes génitaux ont une influence infiniment moins grande sur les troubles de l'esprit que chez la femme.
Il nous reste à vous parler do la plus importante de toutes les folies génitales, je veux parler de celle ([ui résulte de la grossesse, do la parturition et de l'allaitoment.
Cette maladie mérite toute votre atlention, tant par sa fréquence, sa gravité, et la nature de ses symptômes, que par la perturbation qu'elle jette si souvent dans les ménages, dans les moments les j^lus criticpies do la vie de
famille. G*est donc une des questions qui intéressent le plus directement le praticien.
Permettez-moi d'abord, Messieurs, de vous exposer quelques considérations préliminaires qui sont indispensables à rintelligence du sujet.
La folie puerpérale, qui, pendant longtemps, a été considérée comme un état vague, mal défini, sans limites précises, n'a été bien étudiée pour la première fois que par Esquirol. C'est à lui qu'on en doit la création. Cette maladie, envisagée au point de vue psychologique, ne présente aucune uniformité. On y voit régner les états psychiques les plus divers ; tantôt c'est la manie qui prédomine, tantôt la mélancolie ; la stupeur se rencontre très souvent, ainsi que les délires partiels et les monomanies impulsives. Il est donc inutile, ou pour mieux dire impossible, d'établir une division fondée sur la forme du délire.
Mais il est une autre division qui s'impose naturellement. L'état puerpéral amène dans l'organisation de la femme des modifications profondes et durables ; celle qui a enfanté uneTois est bien différente de celle qui est restée stérile. Or, le cerveau participe à ces perturbations qui se manifestent dans toute l'économie, et nous savons tous combien la femme, pendant la grossesse, est irritable, difficile à vivre, sujette à des envies, qui constituent un véritable délire.
La durée de ces phénomènes se divise en quatre périodes, dont chacune peut présenter des troubles intellectuels différents. Il y a donc quatre formes de folie puerpérale : 1° la folie de la grossesse. 2° la folie de l'accouchement, qui a lieu pendant le travail même, 3<* la folie puerpérale, proprement dite, qui se manifeste après la naissance de l'en-
FOLll-: l'UliHPÉRALK. o83
fant, 4° la folie de rallaitement. Nous aurons h passer en revue ces quatre chapitres différents.
Messieurs, la folie puerpérale proprement dite est celle qui se développe après l'accouchement et avant le retour des règles, à la fin de la première semaine ou au commencement de la seconde, et surtout du cinquième au dixième jour. Quelquefois le délire apparaît brusquement, mais, le plus habituellement, il est précédé de prodromes, tels que de l'irritabilité, de l'insomnie, un malaise général, une angoisse excessive. Une fois le délire établi, il peut affecter les formes les plus diverses; la plus commune est la manie, la mélancolie est moins fréquente.
La manie puerpérale se caractérise par un bavardage incessant, incohérent et semé d'injures violentes, avec conceptions délirantes, où l'on voit poindre quelquefois un vague délire des persécutions; mais ces conceptions sont trop fugaces et banales pour mériter une dénomination spéciale. Vous savez déjà que toutes les formes d'aliénation mentale sont modifiées par le sexe ; les vociférations, les cris, les fureurs du maniaque sont remplacés chez la femme par un bavardage excessif. C'est peut-être l'exagération d'une tendance naturelle. Ce délire, si caractérisé dans la manie puer[)érale, s'accompagne en outre d'une perturbation des sentiments affectifs, qui se manifeste par une aversion profonde pour le mari ou l'amant et par une indifférence absolue pour l'enfant, indilférence qui peut se changer en haine et aboutir à l'infanticide. Aussi, doit-on toujours, en pareil cas, retirer l'enfant des maitis de la mère, car il y a doà femmes qui, dans cet état, ont do vim'Îtablos impulsions homicides.
Un fait très remarquable, c'est que l'érotismc et l'obscénité accompagnent prescpie toujours le délire puerpéral.
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Marcé, Foville et la plupart des modernes nient la fréquence de ce phénomène, peut-être exagéré par les anciens ; ils ont raison, si par érotisme ils entendent le désir sexuel ; mais ce qui est essentiellement particulier à la manie puerpérale, c'est le débordement d'obscénités qui vient souiller les lèvres des femmes les plus chastes et les mieux élevées. Souvent, sous l'empire de ces tendances, elles formulent les accusations les plus graves contre les hommes de leur entourage, et ces accusations sont quelquefois mieux écoutées qu'elles ne l'auraient mérité. Vous comprendrez facilement les conséquences fâcheuses qui peuvent en résulter.
La durée de la manie puerpérale est généralement de six à huit mois. Le pronostic est relativement favorable, car il y a guérison dans les deux tiers des cas. Très souvent la maladie se termine par une crise de stupeur, d'où la malade sort guérie.
Il me reste maintenant, messieurs, à vous parler de la mélancolie puerpérale^ caractérisée parla dépression habituelle de la mélancolie simple. Cette forme est, dit-on, trois fois moins commune que la précédente ; elle présente deux caractères importants. Ce sont d'abord les hallucinations, surtout celles de la vue et de l'ouïe qui se rencontrent très souvent dans cette forme de délire : c'est ensuite une tendance fort prononcée au suicide. Aussi, toutes les fois que vous aurez affaire à une mélancolie puerpérale, prévenez la famille et entourez la malade de toutes les précautions nécessaires. Ici, la durée est plus longue et la guérison moins certaine que dans la manie.
Nous glisserons sur les autres formes de délire qui peuvent éclater dans l'état puerpéral, pour vous parler des troubles physiques qui coïncident avec l'orage intellectuel.
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Je VOUS citerai d'abord la diminution de poids, signalée par les auteurs allemands. En pesant la femme à son entrée et à sa sortie de l'hôpital, on a pu constater une difFérence en moins, qui peut s'élever jusqu'à 29 kilogrammes. On comprend que l'expulsion du fœtus, des membranes et du liquide amniotique, ne suffit pas pour expliquer une réduction pareille, dont une large part doit être mise sur le compte de la maladie ; car, depuis Nasse, la perte de poids est signalée au début de la plupart des affections mentales. — Un autre point très important, ce sont les accidents épileptiformes et la présence fréquente d'albumine dans les urines. Simpson était disposé à considérer la folie puerpérale comme un effet de l'urémie, et les crises é[)ileptiques comme de véritables accès d'éclampsie; mais il esi certain que des cas bien authentiques de délire dans l'état puerpéral ont parcouru leur évolution complète, sans que jamais l'albumine ait apparu dans les urines. Nous pensons donc qu'il faut envisager ce phénomène comme une simple coïncidence et non comme la véritable cause du délire. — Je vous rappellerai également les troubles digestifs, qui sont assez habituels, tels que la constipation, l'anorexie, l'embarras gastrique ; ce qui se voit d'ailleurs au début de toutes les maladies mentales.
Dans les cas où la guérison n'a pas lieu, la folie piier[)érale aboutit la plupart du temi)s à la démence. Nous laissons de côté ces cas extrêmement graves qui simulent le délire aigu et se terminent dans quelques jours par la mort.
Je vais maintenant, messieurs, vous dire quelques mots sur la folie de la grossesse.
Vous connaissez tous cet état mental particulier à cpielques femmes enceintes, qui arrivent à manifester des
désirs, des exigences et des envies, qui ne laissent pas d'avoir une certaine influence sur le progrès de l'évolution du fœtus. Rien n'est commun comme de voir ces dépravations de l'appétit, connues sous le nom depica et de inalacia, qui poussent ces malades à rechercher des mets étranges, à se nourrir de craie, de terre, de charbon et quelquefois même à manifester des tendances plus répugnantes encore. Il est fréquent de rencontrer des femmes fort respectables et très honnêtes qui expriment un violent désir de se nourrir de certains aliments, à la condition qu'ils soient volés. Déplus, un besoin irrésistible de vol qui entraîne ces malades à satisfaire leur cupidité et à s'approprier des objets de toute nature, a été souvent observé par les aliénistes ; c'est une variété de kleptomanie. Le médecin légiste peut être appelé à se prononcer sur des cas de ce genre, et il ne doit pas ignorer que ces faits se rattachent souvent aux troubles intellectuels de la grossesse.
Chez les femmes en état de gestation, quand la folie se déclare, c'est généralement dans les trois derniers mois, et si c'est la manie qui prédomine dans l'état puerpéral, on peut dire que c'est la mélancolie qui est la forme la plus habituelle pendant la grossesse.
On s'est demandé si l'accouchement pouvait guérir la folie. La chose est possible, mais ce que l'on voit le plus souvent, c'est que le délire, qui a débuté pendant la grossesse, se continue dans l'état puerpéral.
Quant à la folie qui éclate au moment même du travail^ c'est un délire passager, transitoire, qui reconnaît pour cause soit un travail difficile, soit une parturition clandestine, soit des conditions morales fâcheuses comme l'isolement, l'abandon, la misère. Il est caractérisé surtout par des tendances infanticides ; aussi, consulté par les tri-
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bunaux, l'expert doit-il toujours rechercher quel était Totat mental de la malade avant le crime, quelles étaient les conditions dans lesquelles elle était placée, et comment l'acte a été commis. On sait, en effet, que dans les circonstances de l'infanticide, on peut saisir quelquefois des preuves manifestes d'aliénation mentale. Ainsi, une femme étrangle son enfant et ne prend pas la précaution de faire disparaître le lien dont elle s'est servie et qu'elle laisse autour du cou : preuve manifeste qu'elle ne raisonnait pas, au moment du crime.
En dernier lieu, j'arrive au délire de la lactation^ qui se manifeste habituellement vers le deuxième ou troisième mois de l'allaitement. Il a pour causes principales l'anémie et l'affaiblissement de la nourrice et pour adjuvant la misère ; il revêt surtout le type mélancolique et présente un caractère plus grave et un pronostic moins favorable que celui de la folie puerpérale proprement dite.
Il me reste, messieurs, à vous dire quelques mots de la nature, du traitement et de l'étiologie de cette atrection et c'est par là que je terminerai.
L'anatomie pathologique n'a jamais donné ici que des renseignements contradictoires. Tantôt on a observé de la méningite avec suppuration, tantôt de la congestion, quelquefois on a rencontré diverses lésions des parties profondes de l'encéphale, souvent aussi il n'existait aucune altération appréciable. C'est qu'en effet les états morbides que provoque, du côté de l'encéphale, la puerpéralité, sont aussi nombreux que divers, et la folie puerpérale n'est une espèce morbide qu'au point de vue do son étiologie. C'est un tronc unique d'oii partent des branches divergentes. Nous avons donc affaire, non pas à une maladie toujours la mémo, mais à une série de maladies diverses; cela suflit
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pour nous rendre sceptiques quant au traitement, et pourtant les médications qui ont été successivement proposées sont multiples.
Je commencerai par vous rappeler la saignée qui est restée en honneur dans l'aliénation mentale jusqu'à Pinel.
Je suis loin de dire que ses effets ont toujours été désastreux, mais ils l'ont été souvent, et bien des femnies ont versé dans la démence par l'usage intempestif des émissions sanguines ; je vous recommanderai donc la plus grande prudence dans son emploi. Je vous citerai le tartre stibié, donné par la méthode rasorienne. Les purgatifs légers serontdonnés avec précaution, surtout quand il existe des phénomènes de gastricité ; dans les cas d'insomnie et d'agitation, les narcotiques, les sédatifs et les bains seront employés avec utilité, ainsi que toute la série des bromures alcalins, qui joue un rôle si important dans le traitement des affections mentales. 11 est aussi une méthode qui a réussi entre les mains de M. Baillarger : c'est la diète lactée. Enfin, messieurs, s'il est une précaution capitale que je doive souligner, c'est d'interdire une seconde grossesse à toute femme qui a été folle une première fois pendant l'état puerpéral.
Je terminerai par quelques considérations sur l'étiologie. Relativement au nombre des accouchées, la folie puerpérale n'est pas une maladie fréquente, surtout dans les hôpitaux ; il est naturel de penser, d'ailleurs, qu'un acte purement physiologique ne doit pas souvent troubler les facultés de l'esprit. Mais les cas de folie puerpérale sont assez nombreux par rapport aux autres causes d'aliénation mentale, puisque la proportion varie, selon les statistiques, de trois à sept pour cent. Ce chiffre est donc assez impor-