‹ Lecons sur les maladies mentales (volume 2)Chapitre 30 sur 201 · HALLUCINATIONS DU TOUCHER · texte numérisé non relu

HALLUCINATIONS DU TOUCHER

pas été dupe un seul instant de cette erreur des sens (^).

Hallucinations du loucher, — Les hallucinations du toucher sont extrêmement variables, et rien n'est plus malaisé que de les ranger dans une classification méthodique. On peut cependant les diviser en deux grandes classes : les unes se rapportent à des hyperesthésies ou des perversions du sens tactile, les autres à des anesthésies plus ou moins complètes.

Il est des aliénés qui se sentent frappés par des mains invisibles : ils sont pinces, brûlés, électrisés ; ils reçoivent des douches froides, ils se sentent plongés dans l'eau, ils craignent de se noyer. — D'autres sentent courir des rats ou d'autres animaux sur diverses parties du corps. Berbiguier, qui a consacré trois gros volumes à l'histoire de ses hallucinations, donnait la chasse aux farfadets pendant la nuit ; il les attrapait avec beaucoup d'adresse, et les clouait au mur avec des épingles. — Enfin, il n'est pas rare de voir des femmes se plaindre qu'on vient leur sucer le sein pendant la nuit.

Une autre hallucination très commune, soit parmi les aliénés, soit parmi les gens d'esprit sain, consiste à se sentir frappé sur l'épaule, ou brusquement saisi par une main invisible : lorsque cette main est glacée, cette sensation éveille volontiers l'idée d'une apparition d'outre-tombe.

Les hallucinations qui se rattachent à une anesthésie générale ou partielle sont d'une tout autre nature et semblent se rattacher à ime abolition ou à une perversion plus ou moins complète du sentiment de l'identité. Telle était cette malade, dont parle Esquirol, qui, frappée d'une anesthésie presque complète do la suriïice de la peau, croyait

(I) Andral. Palfwlogie interne, t. TU, p. 181.

que le diable avait emporté son corps (1). Tel était ce soldat blessé à Austerlitz, et qui depuis cette époque s'était toujours considéré comme mort; lorsqu'on lui demandait des nouvelles de sa santé, il répondait invariablement : «Vous demandez comment va le père Lambert; mais le père Lambert n'existe plus : il a été emporté par un boulet de canon... Ce que vous voyez là n'est pas lui ; c'est une machine qu'ils ont faite à sa ressemblance, et qui est bien mal faite (2). » — Cet homme offrait une anesthésie complète de la surface cutanée.

C'est peut-être à des troubles sensoriels de cette espèce qu'il faut rattacher le délire des individus qui s'imaginent être transformés en théière, en porcelaine ou en soupière; qui prétendent que leur corps est en verre, et qu'il ne faut point y toucher, de crainte de le briser, ou qu'ils sont faits de beurre ou de cire, et que s'ils approchaient du feu, ils risqueraient d'être fondus. Ces conceptions délirantes se rattachent peut-être à une hallucination du toucher, ou à une anesthésie plus ou moins généralisée.

Hallucinations du sens génital. — Depuis les impressions les plus vagues jusqu'aux sensations du coït complet, les organes génitaux peuvent être le siège d'une irritation morbide qui rappelle, de près ou de loin, les phénomènes de l'excitation physiologique. Ces hallucinations se montrent surtout dans le sexe féminin ; il faut leur attribuer les récits des sorcières qui croyaient se rendre au sabbat pour avoir commerce avec le diable ; il faut leur attribuer les légendes où figurent des démons incubes ou succubes; il faut y rapporter, enfin, les plaintes des aliénées qui prétendent

(1) Op. cit., p. 494.

(2) Foville, art. Aliénation, Dicl. de. méd. et de chir. pratiques^ Paris, 1829.

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avoir été violées, pendant leur sonnmeil, par des individus 'qu'elles désignent nominativement, et qu'elles choisissent habituellement dans leur entourage. On sait que les personnes soumises à l'inhalation du chloroforme sont exposées à des hallucinations de ce genre ; nous en citerons un exemple frappant.

Une dame se rend chez un dentiste pour subir une opération douloureuse. Soumise à l'action du chloroforme, elle s'endort facilement, et demeure insensible en apparence jusqu'au moment du réveil. Mais, à peine sortie du sommeil anesthésique, elle adresse les plus vifs reproches à son mari, qu'elle accuse d'avoir eu des rapports intimes avec elle, en présence de témoins. En vain s'efforce-t-on delà convaincre de son erreur, elle a tout senti, tout entendu, dit-elle : on a voulu se livrer sur elle à une expérience des plus coupables.

Plusieurs mois après, cette dame, d'ailleurs très raisonnable, était parfaitement convaincue de la réalité de cet outrage imaginaire, dont le souvenir l'impressionnait au point de lui faire verser des larmes abondantes. Il y avait eu, dans ce cas, une véritable hallucination génitale sous l'influence d'un agent toxique (1).

On trouvera dans le mémoire de M. Baillarger le récit détaillé d'un fait de ce genre, oii les hallucinations ne le cédaient en rien à la réalité (2). La malade, d'ailleiu's parfaitement saine d'esprit, a fort bien décrit ses fausses perceptions dans une série de lettres, qui contiennent à cet égard les détails les plus remarquables.

Plusieurs aliénées se croient en état de grossesse, ou sur

(1) Journal des connaissances vifulicalfs pratiques, 30 janv. 1875.

(2) Mémoire cit»'% p. 344.

le point d'accoucher : on en voit même qui prétendent avoir ressenti les douleurs de l'enfantement. Chose étrange I ce genre d'hallucination n'est point l'apanage exclusif du sexe féminin ; on rencontre des hommes qui prétendent traverser toutes les phases de la grossesse jusqu'à la parturition inclusivement.

Ealhicinations internes. — Plusieurs malades éprouvent à l'intérieur du corps des sensations étranges qui tantôt se rapportent à des lésions réelles, et tantôt ne paraissent résulter d'aucune altération appréciable.

J'ai connu à Bicêtre, dans le service de M. Moreau (de Tours), un paysan alsacien qui se plaignait d'avoir son curé dans le ventre. La présence de cet hôte incommode était la cause d'une douleur sourde et permanente; mais de temps en temps quatre curés du voisinage se réunissaient au premier, pour tenir un concile^ dont le siège était dans la fosse iliaque gauche. Les douleurs du malade devenaient alors intolérables. Cet aliéné mourut subitement étouffé par un bol alimentaire qu'il avait avalé de travers. A l'autopsie, on trouva le côlon descendant atteint d'une entérite chronique dans un espace de huit à dix centimètres. Ce point malade correspondait très exactement au siège du concile.

Il en était de même chez la malade observée pur Esquirol, qui croyait aussi qu'elle avait un concile dans le ventre, et qui s'écriait de temps en temps : « Je n'y puis plus tenir I quand donc fera-t-on la paix de l'Eglise ? » Cette femme mourut d'une péritonite chronique (1).

Un mélancolique éprouvait très souvent des borborygmes qui le jetaient dans l'anxiété la plus grande. Pressé de

(i) Op. cit., t. I, p. 2H.

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questions, il finit par avouer qu'il croyait avoir des oiseaux dans le ventre, et qu'il craignait de les voir s'échapper et dévoiler ainsi cette déplorable infirmité (1).

Les faits de ce genre peuvent passer pour des illusions; mais les sensations de certains hypochondriaques constituent de véritables hallucinations, selon la définition classique du mot. Peut-être ne s'agit-il, en définitive, que de sensations confuses et mal définies, qui ne sont ni des illusions ni des hallucinations, et que les sujets expliquent de leur mieux, selon les pauvres ressources de leur esprit malade.

Hallucinations de la sensibilité générale. — Certains aliénés éprouvent des hallucinations qu'on ne peut rapporter à aucun sens en particulier. Tels étaient les lycanthropes, qui, sous Tinfluence de certaines pratiques de sorcellerie, sentaient leurs membres se couvrir de poils, s'imaginaient que leur visage changeait de forme, et se croyaient transformés en loups ; tels sont ces aliénés que nous observons de nos jours, qui sentent leur corps ou leur tête se gonfler, leurs membres s'allonger ou se raccourcir, qui s'élèvent involontairement dans les airs ou se sentent transportés avec une rapidité prodigieuse à travers l'espace. Les hallucinations de ce genre se combinent assez souvent avec celles des autres sens.

Hallucinations complexes. — Ainsi que l'ont remarqué tous les auteurs, les hallucinations de plusieurs sens réunis sont infiniment moins fréquentes que les hallucinations isolées : elles offrent en même temps une gravité incontestable au point de vue pathologique. En effet, non seulement l'état

(1) Falrot père, Cours clinique et théorique sur l''S malatlics mentales {Gazelle des hôpitaux, '22 août I8."i0).

cérébral qui préside à de telles manifestations est d'un pronostic plus fâcheux, mais encore il est plus difficile au malade de résister aux convictions erronées qui tendent à s'emparer de son esprit. Aussi longtemps qu'il peut corriger les erreurs d'un sens par le témoignage des autres, il conserve un moyen de reconnaître la vérité, qui lui échappe complètement lorsqu'ils se réunissent tous ensemble pour le tromper. Aussi les visions miraculeuses qui jouent un si grand rôle dans les récits des mystiques étaient-elles presque toujours fondées sur des hallucinations complexes; et ces récits, qui frappent l'imagination d'une terreur mystérieuse, ont une tendance à s'imposer à l'entourage du malade, ainsi que l'histoire l'a souvent démontré.

Le paysan Martin, pendant qu'il travaille à son champ, voit un ange qui lui ordonne d'aller trouver le roi pour lui dénoncer une conspiration contre le gouvernement ; il part pour Paris, oii il attire l'attention au point d'obtenir une audience de Louis XVIIL Au sortir des Tuileries, il est interrogé par Pinel, qui le fait conduire à Gharenton. Si ce malade, au lieu de voir une apparition semblable, n'avait eu qu'une simple hallucination de l'ouïe, il n'aurait pas obéi peut-ôtre aux ordres de la voix^ mais, en tout cas, il lui eût été difficile de se faire écouter par des hommes éclairés.

Quand il existe des hallucinations de plusieurs sens réunis, ces perceptions erronées ont ordinairement entre elles des rapports intimes; preuve évidente que la logique n'a pas complètement abdiqué ses droits. Le diable laisse après lui une odeur sulfureuse. Un malade, dont Marc a rapporté l'histoire, léchait perpétuellement les murs de sa chambre : il croyait manger den oranges du Japon ; le goût et l'odorat lui retraçaient la saveur et le parfum de ces fruits. Enfin, les

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