FOLIE CHRONIQUE
Mais il est des lésions plus profondes encore. Quelquefois, au niveau de l'hyporémie, il existe un rainollissennent partiel plus ou moins limité. Quelquefois enlin, dans des cas de mort rapide avec obscurcissement de l'intelligence, on rencontre des ramollissements profonds et étendus dont le trouble intellectuel a été l'unique expression. Je rapprocherai de ces cas un fait que je viens d'observer à riiô[)ital Laennec, et dans lequel, chez un épileptique, mort en état de mal, on a trouvé un ramollissement complet du lobe occipital gauche (i).
Les hémorrhagies -jouent également un rôle dans la folie aiguë, mais ce sont essentiellement de petites hémorrhagies, les unes méningées, les autres corticales, les unes anciennes, les autres tout à fait récentes.
Occupons-nous à présent des lésions beaucoup [)his importantes et bien mieux caractérisées de la folie chronique.
Un fait qui domine tous les autres, c'est que bien souvent cette maladie laisse son empreinte sur la forme extérieure, sur l'apparence générale du cerveau; une ati'ophie de certaines régions, un aplatissement des circonvolutions cérébrales, surtout à la partie antérieure, se rencontrent très souvent dans les cerveaux des vieux aliénés, qui présentent aussi quelquefois des lacunes, des pertes de substance, quelquefois remplies d'un liquide trouble. C'est sans doute à cet état de choses que Parcha()pe faisait allusion, lorsqu'il disait qu'au premier cou[) d'œil on doit distinguer le cerveau d'un aliéné du cerveau d'un liomme sain. Mais celte
(1) Cette observation a été puMice par M. GetlVier dans la France médicale, 1880, no 57.
204 DES LÉSlOiNS ANAIOMIQUES UE LA FOLIE.
manière de voir est surtout exacte quand il s'agit de la démence terminale.
Nous allons maintenant, pénétrant dans Tétude des détails, vous montrer des altérations plus nettes, plus précises et plus caractéristiques encore que celles dont nous vous
avons parlé.
De toutes les lésions qui peuvent se rencontrer dans la folie chronique, ce sont incontestablement les altérations vasculaires qui tiennent le premier rang; ce sont surtout des lésions de ce genre qu'on peut s'attendre à trouver dans les grandes formes de la vésanie chronique, la manie et la mélancolie, ou pour mieux dire l'excitation et la dépression. Permettez-nous de vous rapporter à cet égard deux observations avec autopsie dont les détails nous ont été fournis par un excellent observateur, M. le docteur Luys.
Nous commencerons par celle où il s'agit d'un délire avec excitation.
Une femme âgée de soixante-deux ans, depuis longtemps admise à la Salpêtrièrc, avait eu autrefois des hallucinations accompagnées d'im délire maniaque. Mais, dans les derniers temps de la vie, elle était calme; elle se promenait dans les cours, s'occupait de couture et paraissait mener une existence raisonnable.
Le tableau changeait dès qu'on lui adressait la parole. On apprenait bientôt qu'elle était reme, qu'elle commandait à la Salpêtrière, qu'elle recevait les visites des personnages les plus haut placés, qu'elle possédait une immense fortune et qu'elle était entourée de tous les égards dus à son rang. Aucun embarras de la parole ne venait donner h ce délire partiel le cachet de la paralysie générale. Sur les sujets étrangers à ses rêveries ambitieuses, elle s'exprimait correctement et ne paraissait point offrir de conceptions délirantes.
HYPÉRP^MIE CÉIŒRKALE. 20."
Elle mourut subitement et l'autopsie fut pratiquée par M. Luys. La substance corticale offrait une coloration brunâtre diffuse, immédiatement au-dessous des méninges. Les zones profondes étaient très rouges et présentaient une striation vasculaire très serrée. Ces altérations siégeaient surtout h la partie antérieure du cerveau. La substance blanche était très notablement hypérémiée. Enfin les cellules cérébrales, très apparentes dans les zones vascularisées, étaient pigmentées d'une façon très remarquable.
Il existait, en résumé, chez cette malade, des varices capillaires avec pigmentation des couches superficielles de la substance cérébrale. C'était là bien évidemment l'explication de son délire.
On rencontre un état analogue chez beaucoup de vieux aliénés, et vous ne serez point étonnés d'apprendre que ces conditions coïncident souvent avec des foyers hémorrhagiques très peu étendus. Ce sont là les hémorrhagies cérébrales des aliénés; le premier terme du processus morbide est la congestion; vient ensuite la dilatation variqueuse des vaisseaux, et la pigmentation des cellules cérébrales ; enfin de petites ruptures peuvent se produire et il en résulte des hémorrhagies peu étendues, qui n'amènent aucun trouble bien manifeste de la motilité. Quelquefois cependant ces hémorrhagies sont plus abondantes; elles peuvent alors déterminer des paralysies partielles, des hémiplégies, et môme la mort du malade.
Je vais maintenant, par opposition, vous présenter le tableau des lésions dans un cas bien différent, dans lequel le sujet présentait une lypémanie des plus accentuées. Vous avez tous sans doute entendu parler du dormeur de Bicolre, dont l'observation a été rapportée dans tous ses détails par M, le docteur Le2:rand du Saulle. Ce dormeur n'était en
réalité qu'un lypémaiiiaque des plus accentués, dont voici l'histoire en peu de mots :
Cet honrime, âgé de trente-deux ans, était Italien de naissance. Depuis sept à huit ans il était garçon de magasin dans le même établissement. C'était un excellent employé, il se faisait remarquer par sa probité et sa sobriété; il était, dil-on, d'une continence absolue. 11 offrait cependant les défauts de ses qualités : il était avare, timide et taciturne à l'excès. Cependant rien dans ses actions ne dénotait un trouble intellectuel.
Au mois de juin 1868, son caractère parut changer. Il devint préoccupé, bizarre : tourmenté par des scrupules exagérés, il se privait de nourriture, fréquentait avec zèle les églises, achetait des chapelets, des livres de prières, faisait des signes de croix, se mettait à genoux, s'accusait hautement de divers péchés. Au milieu de ses exercices de dévotion, il négligeait complètement son travail habituel.
Un matin il prend la fuite, en emportant 1 oOO francs en or, fruit de ses économies. Il marche tout droit devant lui et, parvenu à la place de l'Etoile, lance ses 75 louis dans un tombereau d'ordures ; puis il se remet à marcher et à gémir : au milieu de la route de Neuilly, il se jette à genoux en sanglotant. Une voiture qui passait à ce moment le renverse et lui fait une fracture du péroné. Il reçoit les premiers soins dans le service de Dolbeau, mais on reconnaît bientôt qu'il s'agit d'un aliéné. 11 est transporté à Bicêtre, dans le service de M. Legrand du Saulle. Il ne tarde pas à devenir l'objet des attentions religieuses de l'aumônier de service. 11 se confesse et reçoit les derniers sacrements. A partir de ce moment, il se considère comme mort. 11 ramène le drap sur sa tête, refuse de parler et ne veut prendre aucun aliment. On dut le nourrir avec la sonde œsopha-
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giennc, ce qui permit de prolonger son existence, qu'une pneumonie vint terminer le 12 avril, après dix mois de maladie.
M. Luys fut appelé à pratiquer l'autopsie, qui rév('la un état particulier de la substance corticale ; elle offrait dans son ensemble un aspect blanchâtre, elle était complètement décolorée. Il existait une atrophie irrégulière de quelques circonvolutions, mais le fait le plus caractéristique était l'anémie généralisée de la surface du cerveau, avec des îlots de vascularisation partielle, des paquets de capillaires distendus par le sang. Il semblerait avoir existé une crampe des vaisseaux.
Les cellules cérébrales étaient infiltrées de granulations jaunâtres hématiques. Les corps striés, les couches optiques, les pédoncules étaient blancs et décolorés.
Ainsi, dans cette seconde observation, l'anémie semble jouer le rôle principal. Privées de leur stimulant habituel, les cellules ganglionnaires ont subi un travail de régression, et le cerveau lui-même s'est atrophié. On ne saurait douter du rapportqui existait entre ces lésions et les symptômes si remarquables que le malade avait présentés pendant la vie.
Nous sommes loin de prétendre que l'excitation est toujours liée à une hyperémie cérébrale et la dépression à une anémie. Une conclusion semblable serait évidemment prématurée. Nous avons voulu seulement montrer par des exemples fr;i[)[)ants que le délire des aliénés est souvent la conséquence d'un trouble évident de la circulation cérébrale et qu'il est possible d'en donner la preuve.
Des faits que nous venons de rapporter on peut ra()procher Tathéromasie artérielle si souvent rencontrée chez les aliénés; Monge, le grand mathématicien, qui mourut nié-
lancolique, offrait, au dire de son ami Larrey, qui fît son autopsie, une ossification prononcée des artères cérébrales.
Des altérations moins grossières se rencontrent également dans les vaisseaux capillaires. Ils sont souvent atteints de dégénérescence graisseuse. Leur état variqueux, leurs tortuosités flexueuses ont été signalés par nombre d'observateurs. Sankey a rencontré dans leurs parois une hypertrophie de la tunique moyenne. Enfin on y rencontre des anévrysrnes miliaires et des thromboses qui préparent soit l'hémorrhagie, soit le ramollissement cérébral,
Vousle voyez, messieurs, les troubles circulatoires jouent ici un rôle prépondérant. D'autres lésions peuvent cependant être signalées, elles sont plus permanentes et plus profondes, et c'est leur étude qui doit maintenant nous occuper.
La substance cérébrale peut offrir une hypertrophie apparente avec gonflement, avec effacement des cantés, avec aplatissement des circonvolutions. Souvent chez les sujets atteints de folie aiguë se terminant rapidement par la mort, cette altération se marie avec une hyperémie, avec un changement de coloration de la masse encéphalique.
Mais une altération bien plus fréquente, c'est l'atrophie. Elle peut porter sur la masse totale de l'encéphale; elle est le plus souvent limitée à des points déterminés, et plus spécialement à la surface du cerveau. Les circonvolutions sont quelquefois atrophiées dans leur ensemble ; quelquefois elles sont atteintes d'un simple anaincissement de la substance grise. Ces lésions, liées quelquefois au ramollissement, relèvent plus souvent de la sclérose cérébrale. Elles coïncident dans la plupart des cas avec un relâchement des connexions de la pie-mère avec la surface cérébrale. Cette membrane flotte comme un sac sur une circon-