ORIGINES DU DÉLIRE DES PERSÉCUTIONS
dans sa famille, je fas frappé d'étonnement de me voir en présence de gens excellents, pleins de bienveillance et animés pour leur fils des sentiments les plus affectueux. 11 y avait donc chez ce jeune homme de quinze ans une véritable perversion de l'intelligence et du sens moral, premier vestige d'un délire des persécutions dans lequel il a fini par verser. Il est aujourd'hui maintenu dans une maison de santé, et dans l'état actuel de son intelligence je ne saurais voir que la dernière étape d'une évolution pathologique au début de laquelle j'ai certainement assisté.
Le fait que je viens de vous rapporter n'est point isolé. J'en trouve d'autres dans mes souvenirs ; mais s'il faut se défier des impressions trop vives que font naître en nous des souvenirs personnels, je vous renvoie à cet ouvrage immortel qui fait tant d'honneur à la langue française, aux Confessions de Jean- Jacques Rousseau. Vous y trouverez l'autobiographie de l'illustre persécuté, où toutes les étapes successives de cette longue maladie, qui devait aboutir au suicide, sont retracées avec un incomparable talent par un observateur absolument inconscient. Vous y trouverez dès le début cette incurable tendance de l'esprit à tout faire graviter autour de soi. Vous y verrez ce caractère sombre, ombrageux, difficile, qui permet cependant des attachements très vifs et des affections d'autant plus tendres que leur nombre est plus limité. Plus tard, les progrès incessants de la maladie effacent peu à peu tout ce qui peut rester d'aimable dans un tel caractère et aboutissent à une misanthropie qui n'a d'autre issue que le désespoir. Notez enfin la prédominance de l'orgueil, l'un des caractères les plus frappants de presque tous les persécutés. Rousseau se considérait avec raison comme l'un des plus grands esprits de son siècle, mais il s'attribuait en outre une supériorité
morale contre laquelle protestent les actions de sa vie, dont il nous a retrace les moindres détails.
Ce serait une étrange erreur que d'attribuer h cette systématisation du délire une progression régulière et tranquille. C'est au contraire à travers des luttes intérieures et des crises sans cesse renaissantes que se poursuit l'évolution morbide. Des doutes viennent souvent assaillir l'esprit du malade. Il y pense constamment, il cherche à les résoudre; il y a donc une longue période de préparation, de rédaction, pour ainsi dire, qui se fait en silence ; voilà pourquoi, lorsque, bien des années plus tard, le délire éclate au dehors, on est étonné, en s'entretenant avec ces aliénés de la solidité de leur raisonnement, de la puissance de leur logique et de la fermeté de leurs convictions ; c'est que, depuis de longues années, ils se sont préparés à cette discussion, c'est qu'un travail souterrain s'est accompli dans les profondeurs de leur intelligence et qu'ils arrivent armés de toutes pièces sur le terrain du combat. On les persécute, ils ont des ennemis, et les faits les plus vulgaires sont interprétés comme des preuves irréfutables. Un siège renversé, un geste fait au hasard, une parole dite en l'air, sont des indices qu'ils recueillent avec autant de perspicacité qu'un juge d'instruction peut en montrer dans l'interrogatoire d'un prévenu.
Il leur reste une dernière étape à franchir, soit qu'il s'agisse d'un nouveau délire, soit qu'il s'agisse d'un simple perfectionnement de l'erreur primitive. Nous voulons parler du choix des persécuteurs et du choix des persécutions. Nous l'avons déjà dit; sortant de ce malaise vague dans lequel il est longtemps resté, le malade précise ses accusations, il s'en prend aux francs-maçons, à la police, aux sociétés secrètes, aux jésuites, aux puissances étrangères.
l'ERSÉCUTÉS PEHSÉCUTEURS. 24o
Pour Rousseau, c'étaient les philosophes du dix-huitième siècle qui avaient ourdi contre lui une conspiration dans laquelle ils avaient fini par entraîner l'univers tout entier. Mais, et c'est là le cas le plus grave, les soupçons du malade peuvent se porter sur une seule tête, et c'est alors que, s'attachant avec acharnement aux pas de son ennemi, le persécute devient à son tour un persécuteur des plus insupportables et souvent des plus dangereux.
Un homme qui a tenu une place importante dans les préoccupations contemporaines, l'avocat Sandon, persécuté manifeste, était arrivé, après avoir impressionné vivement l'opinion publique, h se faire servir une pension par l'empire, sous prétexte de torts à réparer. Il prétendait avoir été indûment enfermé dans une maison de fous. Il mourut presque subitement d'une hémorrhagie cérébrale et l'autopsie permit de reconnaître dans son cerveau des lésions qui justifiaient le diagnostic des aliénistes et montraient, en quelque sorte la cause intinae et l'évolution du délire.
Mais il est important de tenir compte ici d'un élément primordial dont on ne saurait exagérer l'importance. Tantôt le malade est un homme bienveillant au fond, tantôt, au contraire, il est d'un caractère essentiellement mauvais. Or, les persécutés les plus à craindre sont incontestablement les êtres primitivement envieux, malveillants, et d'un caractère violent. Ce sont eux surtout qui commettent ces crimes dont l'attention publique est violemment frappée et qui ne sont cependant que la dernière étape d'un délire depuis longtemps manifeste. Le crime de l'abbé Verger, qui, se croyant persécuté par l'archevêque de Paris, lui plonge un poignard dans le cœur au milieu d'une cérémonie religieuse, en est un mémorable exemple.
L'un des faits les plus curieux qu'il m'ait été donné d'ob-
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server est celui d'une vieille demoiselle âgée de soixante et dix ans, originaire du Dauphiné,mais habitant Paris depuis plus de soixante ans. Elle paraît avoir vécu assez misérablement de son métier de couturière, mais sans avoir jamais éprouvé de maladie grave. Depuis sept ans elle se voyait en butte aux persécutions incessantes d'un personnage étrange qu'elle désignait sous le nom de la Femme rouge. C'était une personne jeune, d'une figure agréable et d'une fort jolie tournure, mais dont les cheveux rouges annonçaient une perversité morale qui n'était point démentie par ses actes. Fille d'un habitant de Grenoble, qui avait autrefois connu la famille de la malade, elle était venue à Paris depuis quelques années pour la persécuter. Son père était un employé de la police secrète qui vivait en concubinage avec une femme de mœurs déréglées. Tous les trois s'étaient réunis pour persécuter cette malheureuse famille. Le frère de la malade était mort empoisonné, et depuis cette époque notre pauvre aliénée menait une existence vagabonde. Poursuivie sans cesse parla Femme rouge, qui pour se déguiser cachait ses cheveux ardents sous un chignon noir, elle était volée, injuriée, inquiétée. Elle ne pouvait pas sortir de chez elle sans trouver tout bouleversé en rentrant. On lui volait sa nourriture, son linge et son argent. Pendant la nuit, la Femme rouge donnait des coups de pied dans la porte pour l'empêcher de dormir. Éperdue de terreur, elle poussait des cris et appelait au secours. Aussi était-elle fort connue dans le quartier, oii l'on se moquait de ses éternels dialogues avec la Femme rouge, de ses allures étranges et surtout de sa manie perpétuelle de déménager. Croyant échapper aux persécutions de son ennemie, elle changeait perpétuellement de domicile, à tel point que les commissionnaires refusaient de transporter