HALLUCINATIONS DES PERSÉCUTÉS
C'est incontestablement l'ouïe qui donne lieu aux hallucinations les plus fréquentes chez les persécutés. Mais, à une période plus avancée de la maladie, les autres sens peuvent y participer. Sans parler du sens de la vue, qui n'entre guère en jeu que chez les persécutés alcooliques, l'une des combinaisons les plus fréquentes est celle des hallucinations du tact et de celles do l'ouïe. Tel malade se croit injurié dans la rue et reçoit en môme temps une décharge électrique. Cette impression tactile vient souvent confirmer le délire primitif, et, comme le disait un de nos malades, a c'est justement au moment oii l'on me frappe qu'on me dit des bêtises.))
Aux hallucinations du tact se joignent très souvent les hallucinations génitales, qui jouent chez certains persécutés un rôle capital et qui semblent, chez certains d'entre eux, s'être manifestées dès le début. Mais après un certain temps — il s'agit ici d'une longue évolution, car rien n'est plus chronique que le délire des persécutions — les hallucinations subissent l'influence de la chronicité. Au début, les voix sont un phénomène intermittent et pour ainsi dire épisodique ; le malade les entend de temps en temps, à certaines heures de la journée et de préférence la nuit ; puis elles deviennent de plus en plus fréquentes et finissent par être absolument continues, elles couvrent enfin toute rétendue des vingt-quatre heures. Le malade devient alors une vraie machine à hallucinations.
C'est à ce moment que se produisent ces hallucinations psychiques dont M. Daillarger a le premier tracé Thistoire. Les malades se plaignent qu'on lit dans leurs pensées, qu'on leur dérobe leurs idées, qu'on les publie dans les journaux. Un vieux persécuté disait un jour: a On me dérobe mes idées avant que j'aie le temps de les concevoir.» 11 s'agit
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là, messieurs, d'un symptôme aussi capital et d'une signification aussi précise que le râle crépitant dans la pneumonie. Il s'agit d'un phénomène qui indique une profonde déchéance des facultés intellectuelles, et cela chez des malades qui ont souvent possédé des facultés remarquables. On s'explique par là ces réponses si familières aux individus de cette espèce. « Gomment vous appelez-vous? dit le médecin. — Vous le savez bien, dit le malade. — De quoi vous plaignez-vous? — Vous le savez aussi bien que moi.» Quand vous entendez de pareilles réponses, soyez assurés, messieurs, que vous êtes en présence d'un vieux persécuté et d'un \ieil halluciné.
Nous arrivons maintenant à la troisième période du délire des persécutions, qui, d'après M. Lasègue, est constituée par la juxtaposition d'un nouveau délire à côté du premier. Je veux parler de la transformation du délire qui devient ambitieux, ainsi que Morel et Falret l'ont très justement signalé. Quelquefois le passage de la dépression à l'exaltation se fait par une transition logique. «Je suis le fils d'un tapissier, dit le malade, et cependant j'ai de nombreux et puissants ennemis; je suis donc autre chose que ce que l'on pense, je suis le descendant d'un prince, le dernier rejeton d'une famille royale; je possède une fortune considérable, je suis un grand homme, je suis un inventeur de génie, je suis le Christ, je suis le régénérateur du monde.»
Ce serait une erreur de croire que la logique intervient réellement ici. On ne mène pas à volonté son esprit dans le chemin de l'absurde. C'est ici la monture qui entraîne le cavalier; il s'agit bien d'une perturbation du mécanisme cérébral qui répond à une nouvelle lésion fonctionnelle.
Pour mieux rendre ma pensée, permettez-moi, messieurs, une comparaison familière. Un homme devient amoureux
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d'une femme, il s'y attache passionnément; mais après un certain temps, la satiété arrive, dès lors, il lui cherche des défauts, et il en trouve toujours, et ce sont autant d'excuses pour justifier son abandon. Aussi le raisonnement ne sertil ici qu'à plâtrer les malversations de l'intelligence.
C'est précisément ce qui arrive chez nos persécutés, et ce qui le prouve, c'est que plusieurs de ces malades n'ont même pas la pudeur de masquer cette transition et se donnent immédiatement comme de grands créateurs, comme de grands personnages, après avoir été plongés dans des malheurs imaginaires.
Us touchent alors de bien près à la démence et c'est, en effet, un état auquel les persécutés arrivent le plus souvent quand leur délire s'est longtemps prolongé.
Après une longue période oîi dominent les idées fixes, l'intelligence se trouble et s'atfaiblit, les pensées deviennent confuses, les paroles deviennent incohérentes, la mémoire se perd et les facultés mentales finissent par s'atrophier.
Ne l'oublions pas pourtant, le délire des persécutés est l'un de ceux où le malade peut côtoyer le plus longtemps l'abîme sans y tomber. Il marche longtemps sur la frontière et ne la franchit qu'à la dernière extrémité. Je vous en citerai un exemple des plus connus, et, en indiquant le nom du malade, je rie trahirai certainement pas un secret.
Pendant seize ans, l'abbé Paganel a été la gloire de Bicôtre. Il y est entré en 18^0, et c'est en 1866 qu'il a succombé à une hémorrhagie cérébrale. C'était un homme doué d'une activité intellectuelle extraordinaire ; il écrivait sans cesse, il rédigeait de longs mémoires et se plaignait perpétuellement des persécutions qu'il subissait de la part des autorités, des prêtres et des médecins. Avec cette faci-
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lité particulière aux persécutés, il torturait les faits pour les faire servir à son délire, et tous ceux qui ont discuté avec lui ont admiré la vigueur de sa logique et les ressources de son esprit. Je ne sais s'il aurait fini par la démence, mais pendant cette longue période de seize ans son intelligence a paru conserver toute sa souplesse et toute sa fécondité.
Au milieu de ce tiraillement intellectuel si turbulent et si confus, on comprend que les habitudes des malades doivent prendre un cachet particulier. Arrivés à l'évolution complète de leur délire, ils sont en proie à une agitation extrême; se croyant espionnés, ils écoutent aux portes, ils regardent avec défiance tous ceux qui les approchent, ils se voient entourés d'ennemis; à chaque instant ils s'attendent h quelque malheur effroyable. Ils écrivent avec une facilité prodigieuse ; ce sont des manuscrits, ce sont des mémoires volumineux, ce sont surtout des plaintes qu'ils adressent aux autorités. Ils déménagent fréquemment, ils n'osent pas rester longtemps dans le même logement ; ils craignent d'être empoisonnés et prennent à cet égard les précautions les plus ridicules. Un persécuté, dont Morel nous a rapporté l'histoire, avait soin d'analyser toujours ses excréments au microscope pour y découvrir la preuve de quelque tentative faite sur sa personne.
Il est des persécutés qui vivent solitaires dans une maison oii ils se sont enfermés ; mais, le plus souvent, ils ne sont pas aussi calmes. Un beau jour, le malade, saisi d'une terreur folle, prend la fuite et disparaît; on le cherche partout, on finit par le trouver, et c'est seulement alors qu'on se décide à l'interner.
J'ai cherché, messieurs, à vous retracer l'existence de ces malades en dehors de nos asiles, je les ai conduits pas à