DE LA MANIE
chargé de chaînes ; et voilà pourquoi, en présence d'un délire tranquille, les gens du monde ont une peine infinie à se convaincre qu'il s'agit d'un cas de folie.
La manie, dont le nom est depuis longtemps synonyme d'aliénation mentale (la première édition du traité dePinel est intitulée : De la manie ou aliénation mentale), la manie, telle que la décrivent les aliénistes aujourd'hui, est constituée par un délire généralisé, avec une vive surexcitation de l'intelligence et un besoin tumultueux de mouvement. Tels sont les trois caractères essentiels de cet état morbide. Pour les maniaques, courir, parler, crier, agir d'une manière quelconque devient un besoin irrésistible, et cette exubérance môme est le caractère primordial de la maladie. Il ne faut pas s'attendre, en effet, à trouver ici des idées fixes; la donnée essentielle de la manie est au contraire la mobilité.
C'est assez vous dire qu'il ne s'agit ici que d'un symptôme, d'un état mental particulier et non d'une affection distincte. La manie se rencontre, en effet, dans un grand nombre d'affections diverses.
Comment devient-on maniaque? Quelquefois, et c'est le cas le plus rare, la manie offre un début brusque. Provoquée par une frayeur subite, par un traumatisme inoral ^ elle éclate tout à coup et atteint rapidement son paroxysme. On la voit aussi se manifester brusquement à la suite d'excès alcooliques ou vénériens qui ont dépassé la mesure.
L'un des plus beaux exemples de manie à début rapide est celui qu'a cité Pinel. Un jeune homme, doué d'une grande fortune et d'un goût exagéré pour les recherches scientifiques, s'enferme dans son laboratoire; il surchauffe cette retraite et s'y entoure de toutes sortes d'excitations. Après quelques jours de cette vie, il était en proie à un dé-
lire furieux de l'espèce la plus violente et on était forcé de J'interner dans un asile.
Ce mode de début est peu fréquent, et d'une manière habituelle il existe une période prodromique dont le point de départ est impossible à Gxer. Cette période peut durer de quelques jours à plusieurs mois, et presque toujours elle affecte les allures de la dépression et, comme l'a dit ce grand précurseur de nos aliénistes modernes, cet observateur si remarquable qu'on appelle Arétée, la mélancolie est une partie intégrante de la manie.
Ce n'est pas sans raison que Guislain avait formulé cet axiome : « Toute affection intellectuelle commence par un stade de mélancolie. » Vraie d'une façon générale, cette proposition ne l'est cependant pas d'une manière absolue. Il est des cas où le malade entre directement par l'excitation dans la folie.
Quoi qu'il en soit, c'est par un trouble particulier, et dont l'aliéné a généralement conscience, que débutent le plus souvent les accidents maniaques. Le sujet devient triste, abattu ; il cherche à s'isoler; il abandonne ses occupations; son esprit, troublé et affaibli, ne lui fournit pas les éléments indispensables au travail intellectuel.
A cette prostration morale se joint souvent une grande agitation physique. Le besoin de mouvement qu'il éprouve est le premier degré de Texcitation qui doit survenir plus tard.
Le contraire peut cependant avoir lieu, et chez quelques malades on rencontre une prostration physique qui les maintient quelquefois au lit pendant de longues semaines.
Peu à peu l'agitation se prononce et la physionomie générale de l'individu se transforme. 11 est inquiet, turbulent, excité ; il se livre quelquefois alors à des écarts de conduite
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absolument otrangers à ses lial)itiides. Il se permet des excès de tout genre, il s'abandonne h des dépenses exagérées, il semble avoir perdu le sens moral. C'est le point de départ de l'excitation qui doit conduire à un délire mieux accentué.
Des troubles d'ordre physique viennent compléter ce tableau. Il y a quelquefois de la céphalalgie chez ces malades, et ce phénomène, sans être aussi fréquent ([u'un l'a prétendu, se rencontre assez souvent pour mériter d'être signalé.
La dyspnée qui se montre au début chez certains maniaques, peut quelquefois offrir une assez grande intensité.
Mais un fait capital, qui domine plus encore dans la manie que dans les autres formes de Taliénation mentale, et qui semble une conséquence naturelle de l'agitation dans laquelle les malades sont plongés, c'est l'insomnie.
A ces accidents purement physiques, il faut joindre une vague impression de terreur qui pèse souvent sur l'aliéné et dont il ne parvient pas à se délivrer.
Souvent le malaise du début s'accompngne de troubles digestifs, d'un état saburral de la langue; et môme, ainsi que l'observe Esquirol, on constate parfois un véritable mouvement fébrile.
Enfin, le délire éclate, et lorsqu'une fois il s'est manifesté, le sujet ne s'appartient plus. Une fois entré en pleine manie, il présente une exaltation générale de toutes les facultés; l'intelligence, l'imagination, la mémoire, les forces musculaires, les fonctions digestives, tout semble participer à l'état révolutionnaire dans lequel sont plongés les centres nerveux»
Rien ne peut donner une idi ede l'excitation que subissent toutes les facultés chez les maniaques. C'est un déluge d'idées, un torrent d'images et de souvenirs, qui envahissent le champ de la pensée; et c'est surtoul ici (pie nous
voyons se produire, au degré le plus élevé, ce phénomène dont Esquirol a fait le signe caractéristique de la folie : je veux parler du défaut d'attention. Le malade est incapable, en effet, de fixer son esprit sur un objet quelconque, même pendant un court instant. C'est que la rapidité avec laquelle se succèdent les idées, est l'un des caractères principaux de l'agitation maniaque; elle peut être prise chez beaucoup de sujets pour de l'incohérence, et cependant ce serait une erreur de croire ces malades privés de la faculté du raisonnement et de supposer que tout syllogisme est exclu de leur esprit. La vérité, c'est que, chez le maniaque, les idées s'attirent suivant les lois normales de l'association des idées ; mais l'esprit fait des sauts, des bonds ; il franchit plusieurs chaînons de la série. Voilà pourquoi le malade paraît incohérent. Gomme le disait Falret, les maniaques font des ellipses ; ils ressemblent en cela à certains écrivains, à certains orateurs, chez qui le travail de la pensée est plus prompt que sa manifestation extérieure; ils deviennent obscurs et difficiles à comprendre; et c'est un phénomène du même genre qui se produit chez nos malades, en tenant compte, bien entendu, de l'intervalle immense qui sépare l'état normal d'une perturbation aussi profonde.
Cependant, chez quelques maniaques, on rencontre véritablement de l'incohérence; les idées ne se suivent plus et la logique a complètement perdu ses droits; le malade est alors dans un état cérébral grave qui présente une signification pronostique très fâcheuse. En effet, de deux choses l'une : ou bien c'est une maladie qui finit, ou bien c'est une maladie qui commence; tantôt c'est un maniaque qui verse dans la démence, tantôt c'est une paralysie générale qui débute avec les symptômes de l'exaltation maniaque.
En général, si l'on interroge avec soin un maniaque en