‹ Lecons sur les maladies mentales (volume 2)Chapitre 68 sur 201 · PRODROMES DU DÉLIRE AIGU · texte numérisé non relu

PRODROMES DU DÉLIRE AIGU

tions délirantes, mais il conserve assez d'empire sur luimôme pour les dissimuler à tous les regards. Souvent il continue à remplir ses fonctions habituelles, à s'acquitter de ses devoirs sociaux. Voilà pourquoi on est quelquefois très étonné de voir certains individus se lancer tout à coup dans un délire aussi violent qu'imprévu; mais, en prenant alors des renseignements auprès de leurs proches, on peut apprendre que déjà depuis longtemps ils offraient des signes de troubles intellectuels.

Trois grands phénomènes accompagnent presque toujours cette période. Le premier est le plus important, car il est rare de le voir manquer au début d'une folie quelconque, c'est l'insomnie. Les malades ne dorment pas, ou lorsqu'ils dorment, c'est d'une façon intermittente et pendant une courte durée de temps ; le sommeil est entrecoupé par des rêves pénibles, et fréquemment les malades se lèvent la nuit pour se promener.

A côté de ce symptôme vient s'en placer un autre qui appartient au même ordre d'idées : c'est la perte de l'appétit, quelquefois même la répulsion pour les aliments, répulsion qui prendra plus tard un caractère plus manifeste.

Enfin un troisième phénomène qui pourrait être considéré comme le résultat des deux premiers, c'est l'amaigrissement, la perte de poids, la déchéance des grandes fonctions de la vie végétative.

S'il existe une période prodromique si nettement caractérisée chez les malades qui ne sont pas atteints d'aliénation mentale, à plus forte raison cela s'observe-t-il chez les aliénés. Un maniaque agité devient de plus en plus agité, de pius en plus maniaque, et c'est par une transition insensible qu'il va tomber dans un état de délire aigu. Un

mélancolique va passer par des idées dépressives de plus en plus terrifiantes, et il versera un beau jour dans la folie suraiguë.

Mais les prodromes sont terminés, le délire éclate. Une agitation des plus intenses, un bouillonnement tumultueux des facultés intellectuelles en sont les caractères principaux. Le sujet crie, saute, pousse des imprécations ; il se frappe la tête contre les murs ou l'enfonce dans ses oreillers. 11 présente dans ses discours l'incohérence la plus complète, il lance des interjections, il profère des mots sans suite. L'enchaînement dans les idées est ici remplacé par une sorte d'analogie portant sur la consonance des syllabes; il prononce des phrases rythmées, il déclame des vers et pousse quelquefois des cris inarticulés. Les paroles sont entrecoupées à chaque instant par des actes purement physiques ; il souffle avec effort par la bouche ou par le nez, il crache, et ses crachats sont purement salivaires.

Il existe cependant chez les sujets atteints de cette maladie des conceptions délirantes se rattachant souvent aux souvenirs de la vie antérieure, aux travaux, aux idées qui ont pu occuper le malade avant l'explosion de son délire ; mais plus souvent encore elles paraissent le résultat d'hallucinations qui viennent en quelque sorte fournir un point d'appui matériel aux désordres, aux perturbations de l'esprit. „ Le plus souvent ces hallucinations sont terrifiantes ; c'est la mort universelle, les ténèbres. Les malades voient partout des ruisseaux de sang, du poison, le feu, les flammes; ils se croient en enfer, ils sont damnés. Ils ont souvent perdu le sentiment de leur propre existence ; ils s'écrient quelquefois : Je n'ai jamais existé, je ne suis pas dans le monde.

S'il est indispensable de constater la nature des troubles

PHÉNOMÈNES l'IIYSIQUES DU DÉLIllE AIGL. )J I 1

psychologiques, il n'e.^^t pas moins nécessaire de s'attacher à rétude des phénomènes physiques, qui exercent dans cette variété de délire une influence plus grande que partout ailleurs.

On a constaté souvent chez ces malades une accélération énorme du pouls (140 pulsations). Ces laits ont été signalés par Abercrombie, par Calmeil et beaucoup d'autres auteurs; le pouls est en môme temps petit, souvent irrégulier, facilement dépressible. On a quelquefois rencontré un phénomène inverse, le ralentissement du pouls ; un médecin danois, Jensen, a observé un homme chez lequel le chiffre des pulsations tombait à oG. En outre, il existe des modifications de la température, qui est presque toujours élevée; on a vu le thermomètre atteindre 41 degrés, et même dépasser ce chiffre.

A côté de ces phénomènes se présentent les troubles de la motilité. On observe d'abord un état convulsif qui dans ses manifestations les moins violentes paraît se rattacher h un état intellectuel, mais qui devient bientôt plus intense. Le malade s'agite ; souvent on observe des grimaces, des grincements de dents, des crampes, des troubles convulsifs de toute espèce. Quand ces phénomènes acquièrent une intensité plus remarquable, on croit voir se produire de véritables décharges électriques.

Souvent, à côté de ces manifestations morbides, on voit se développer un embarras de la parole qui semble quelquefois résulter de la sécheresse de la bouche, mais qui dans l'immense majorité des cas se relie directement à l'état cérébral.

L'un des faits les plus remarquables que nous présente le délire aigu, c'est l'exagération des réflexes. On a vu se produire chez certains malades, qu'on essayait d'alimenter

parla sonde œsophagienne, de véritables convulsions, quelquefois suivies de mort. En mênfie tennps il se nrjanifeste d'autres phénomènes du même ordre ; il y a une exagération évidente de la sensibilité, qui porte à la fois sur la sensibilité tactile et sur les sens spéciaux.

On constate aussi dans beaucoup de cas des paralysies du mouvement, qui portent tantôt sur les muscles du pharynx (déglutition), tantôt sur le voile du palais (nasonnement), tantôt enfln sur l'articulation des sons ; nous reviendrons tout à l'heure sur ce dernier point.

Si nous examinons les fonctions de la vie végétative, nous y trouvons des désordres de môme nature. Chez beaucoup de ces malades on voit apparaître de la sitophobie, soit parce que des hallucinations terrifiantes leur montrent des objets repoussants, soit parce qu'ils ont la crainte de trouver des mets empoisonnés.

Chez certains d'entre eux, cette répulsion est beaucoup plus prononcée pour les aliments liquides que pour les aliments solides; c'est alors une véritable hydrophobie. Cependant certains caractères permettent de la différencier de l'hydrophobie ordinaire ; on ne voit point se produire ici les accidents spasmodiques qui, chez les enragés, sont déterminés par les points brillants ou le contact des liquides. Ce trouble est lié à une perte complète de l'appétit et à un amaigrissement très prononcé, qui en quelques jours va transformer complètement la physionomie du malade.

Si la vie se prolonge assez longtemps, car la mort peut survenir dès les premiers jours, on voit succéder à cette excitation morbide une période de dépression dont je ne puis vous donner une idée meilleure qu'en la comparant à celle de la fièvre typhoïde. On voit l'excitation intellectuelle être remplacée par de la somnolence; on voit ce délire

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