DÉBUTS DE LA DÉMENCE
délire est brillant, imago, plein de relief. Il a des hallucinations nombreuses et précises. Mais après avoir duré un temps plus ou moins long, l'orage se calme, le délire s'atténue et l'obsession des idées qui le tyrannisaient devient moins despotique. Les hallucinations perdent de leur netteté; elles deviennent plus confuses. Pour le médecin qui l'observe, le malade paraît amélioré, et l'on s'abandonne d'autant plus volontiers à cette illusion flatteuse, que les symptômes physiques s'amendent notablement. Il y a une véritable détente du système nerveux, le sommeil revient, l'appétit reparaît et le malade engraisse. En môme temps sa physionomie moins crispée, ses traits moins tendus, semblent exprimer un calme relatif; et cependant, au milieu de cet ensemble de conditions favorables, l'observateur judicieux peut reconnaître les signes de l'usure cérébrale. Sans doute, le malade est encore capable de soutenir une conversation ; il s'exprime souvent avec justesse, mais il se fatigue facilement. Il ne peut plus soutenir un effort intellectuel prolongé, et lorsqu'il écrit, il tombe plus facilement dans ces imperfections de style et ces fautes d'orthographe qui trahissent si souvent les perturbations de l'intelligence chez les aliénés.
En môme temps, les sentiments sont émoussés. Non seulement le malade manifeste une profonde indifférence pour ses proches, mais le sentiment de la haine, si ^ivace chez les fous, tend à s'affaiblir chez lui ; s'il parle de ses ennemis, c'est avec inie sorte de modération relative. H devient plus facile h gouverner, il est infiniment moins dangereux pour leur entourage.
Tel est le premier degré de la démence. Par une transition insensible, on arrive au second. C'est ici qu'apparaît l'un des phénomènes les plus significatifs : je veux parler
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de raffaiblissemeiit de la mémoire. Semblables aux vieillards, les déments oublient surtout les faits récents, tandis que les événements plus éloignés conservent une place dans leurs souvenirs. On les voit souvent, à quelques minutes de distance, répéter les mêmes observations, les mêmes phrases et les mêmes jeux de mots.
Mais la mémoire n'est point seule à péricliter parmi les facultés intellectuelles. On voit les malades perdre graduellement leurs aptitudes; tel dessinateur, tel peintre de talent devient un infime barbouilleur. Tel musicien, célèbre autrefois, perd toute action de l'harmonie, tel chanteur oublie complètement les principes de son éducation musicale. Enfin les ouvriers perdent graduellement leur adresse manuelle. Inhabiles ù rien produire, ils finissent par gâcher l'ouvrage et se font congédier.
Vers la fin de cette période apparaît l'incohérence, phénomène psychologique dont on ne saurait exagérer l'importance. Ce sont d'abord les idées qui perdent leur enchaînement naturel ; passant d'un sujet à un autre, le malade entame des récits interminables et se perd dans les épisodes; bientôt il devient incapable de lier deux idées ensemble. Enfin survient l'incohérence verbale; le malade, incapable de construire une phrase, articule des mots sans suite, sans rapport logique et sans enchaînement grammatical. Il est facile de comprendre en quoi l'incohérence des déments diffère de celle des maniaques. Chez les premiers, c'est la pauvreté d'esprit, c'est la perte du jugement qui domine; chez les agités, au contraire, c'est l'embarras des richesses qui constitue pour ainsi dire le fond du tableau. Assaini par un torrent d'idées, le maniaque n'a pas le temps de les exprimer ; il saute perpétuellement d'un sujet à un autre, parce que son esprit, assailli, violenté,
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je (lirais presque renversé par une foule t'.imultueuse de pensées discordantes, prend à chaque instant les chemins de traverse au lieu de suivre la ligne droite, et s'échappe perpétuellement par la tangente.
Au dernier degré delà démence, l'attitude physique du malade traduit sa dégradation. La léte alTaissée sur la poitrine, il laisse écouler sa salive, qui s'échappe perpétuellement d'une bouche entr'ouverte; sa physionomie exprime l'apathie la plus absolue et l'expression du visage correspond à la vacuité de l'esprit. A ce moment, les déments tombent dans la malpropreté la plus révoltante, h laquelle ils se montraient déjà prédisposés. Non seulement ils répandent leurs ordures partout, mais on les voit jouer avec leurs excréments qu'ils pétrissent longtemps entre leurs doigts et qu'ils avalent assez souvent. Plusieurs d'entre eux sont déjà gâteux, et c'est là presque toujours l'indice d'une lésion organique du cerveau. Ils se plaisent à ramasser des objets divers, des cailloux, des brins de paille, des fragments de papier ; il ne s'agit point ici de cette manie qui pousse certains aliénés à accumuler des trésors imaginaires : chez les déments, c'est un acte purement automati(iue et qui parait absolument indépendant de la volonté. Souvent ces malades présentent des tics, des grimaces, des altitudes forcées ; on les voit se balancer d'avant en arrière ou de droite à gauche, comme les idiots ; d'autres se frappent perpétuellement aux mêmes endroits au point de s'excorier la peau profondément avec les ongles.
Au milieu de cette profonde déchéance intellectuel U\ la santé physique demeure souvent excellente, l'appétit est parfois exagéré, les digestions sont faciles, et chez les femmes la menstruation est habituellement régulière.
yVussi longtemps qu'il h'ur reste quelques débris de leur
intelligence, les malades conservent certains vestiges de leur délire primitif; les persécutés continuent à se plaindre vaguement de leurs ennemis, les hypochondriaques à gémir sur leurs souffrances. Mais il arrive un moment où l'automate demeure absolument seul; et le dément, réduit à l'état d'un pigeon sans cervelle, ne mange plus de son propre mouvement et se laisserait mourir de faim, si l'on ne prenait pas soin de le gaver.
On aurait tort de croire que le tableau se déroule constamment avec la régularité que nous avons apportée à notre description. Quelques oscillations fugitives, quelques améliorations passagères viennent interrompre cet état, dont la durée peut être extrêmement longue. Pendant vingt ans, pendant trente ans et môme davantage, la santé physique d'un dément peut rester excellente, et lorsqu'il finit par mourir, c'est une affection intercurrente qui vient mettre un terme h cette monotone existence, à moins cependant qu'une eschare au sacrum, conséquence peutêtre la de malpropreté dans laquelle vivent ces individus, mais surtout de la dystrophie consécutive aux affections cérébrales, ne vienne marquer la dernière étape de cette longue odyssée.
Nous arrivons maintenant à la démence sénile. Il nous paraît indispensable de consacrer une courte étude à cette forme spéciale de la démence, qui constitue en réalité une espèce à part.
Il existe incontestablement des esprits qui, jusqu'à une époque très avancée de la vie, conservent la plénitude de leurs facultés. C'est surtout dans les professions libérales, parmi les hommes qui n'ont jamais cessé d'exercer et de cultiver leur esprit, que l'on rencontre les cas les plus frap-