HÉRÉDITÉ SIMILAIRE
peuvent conduire, on voit aisément par quel chemin, à la paralysie générale. C'est ainsi que la folie puerpérale est une maladie essentiellement héréditaire; mais qui ne voit ici que c'est une susceptibilité particulière à l'influence de certaines causes qui est transmise héréditairement? Car la folie puerpérale comporte tous les genres de délire et n'en exclut aucun. Nous en dirons autant de l'alcoolisme, l'un des penchants les plus héréditaires parmi les instincts vicieux. Mais, comme le fait très justement observer M. Lasègue, les alcooliques héréditaires sont des cérébraux avant môme d'avoir subi l'influence de l'alcool. Ils ont une faiblesse de caractère qui les porte aux excès de boisson, et, si je puis ainsi m'exprimer, une faiblesse de cerveau qui les rend éminemment sensibles à l'action nocive des liqueurs fermentées. Quelques verres de vin suffisent pour leur faire littéralement tourner la lete et déranger l'équilibre de leur raison.
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Au reste, c'est surtout par la dîpsomanîe que se manifeste la transmission héréditaire de l'alcoolisme.
Mais s'il nous faut un exemple d'un travers purement intellectuel, et qui se transmet avec une étrange opiniâtreté dans certaines familles, nous le trouverons dans l'impulsion au suicide, qui peut exister, on le sait, en dehors de toute autre déviation des facultés intellectuelles. Les auteurs classiques en ont rapporté nombre d'observations, mais je n'en connais pas de plus concluante que celle d'un sujet que j'ai observé à Bicôlre dans le service de M. Moreau (de Tours) et dont l'histoire est rapportée dans l'ouvrage que J'ai déjà souvent cité (I). Je vais la résumer en quelques
mots.
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366 DES CAUSES DE LA FOLlE.
Un homme de quarante ans, d'un caractère doux et honnête, habitué à une vie sobre et régulière, est conduit à Bicêtre à la suite d'une tentative de suicide : il s'était jeté dans la Seine. Cet homme appartient à une famille dans laquelle l'impulsion au suicide -est héréditaire depuis trois générations. Son grand-père, homme très violent, s'est pendu dans les bois de Glairvaux, oii il était garde des eaux et forêts, et sa femme, grand'mère de notre sujet, l'avait souvent menacé de se tuer, comme sa sœur, qui s'était jetée dans un puits.
Voilà donc trois exemples de suicide ou d'impulsion au suicide dans la première génération.
La fille de cet homme, à la suite de chagrins domestiques, s'est jetée sous un marteau de forge. Son fils aîné, homme paresseux et débauché, prétendait se tuer dès qu'il aurait réalisé un certain chiffre de fortune. On ne sait ce qu'il est devenu. Peut-être a-t-il donné suite à son dessein. Le père du malade, frère du précédent, était un homme des plus honorables. Il est parvenu à l'âge avancé de soixante-quatorze ans ; mais, frappé d'un violent chagrin par la mort de sa femme, il s'estjeté sous les roues d'une locomotive.
Nous arrivons à la troisième génération. Le frère aîné du malade, fils du vieillard dont nous venons de parler, s'est jeté du haut des tours Notre-Dame. Le frère cadet, objet de toutes les sollicitudes de notre malade, qui l'avait élevé depuis son enfance, était tourmenté sans aucun motif d'un désir irrésistible de se donner la mort ; il avait souvent proposé à son frère de se lier ensemble et de se jeter tous les deux dans la Seine. Cette proposition avait été toujours repoussée; mais un jour, en rentrant de ses occupations, son frère le trouva pendu dans sa chambre. Notre homme
UÉnÉDlTÉ DISSEMBLABLE. HOT
se dit alors : c'est un exemple à suivre, et il alla tout droit se noyer.
Voici donc une famille dont Ions les membres pendant trois générations se sont suicidés ou ont songé ;i le faire. Comment nier en pareil cas l'influence in\incible de l'hérédité, cette puissance mystérieuse qui pétrit notre intelligence à son gré? Je propose cet exemple aux méditations de ceux qui prétendent, comme on le fait souvent, que la fréquence croissante du suicide est la conséquence de laffaiblissement des croyances religieuses.
Mais, quelle que soit l'importance de l'hérédité similaire, il faut réserver une large part à ce qu'on appelle Y hérédité c//5sem(^/rt/^/e. Non seulement des formesdiverses d'aliénation mentale peuvent se rencontrer chez les membres d'une seule et môme famille, mais encore les névroses, les penchants vicieux, les bizarreries d'esprit peuvent se transformer à la génération suivante en aliénation mentale, et réciproquement. S'il est vrai de dire que les excentriques ont souvent des enfants aliénés et que les aliénés ont souvent des enfants excentriques, il est encore plus vrai que les épileptiques engendrent des fous, et cela plus souvent encore que les fous eux-mêmes. Au reste, la série de ces transformations a été étudiée par Morel dans des pages immortelles, où il a montré le vice, la débauche, l'alcoolisme à la première génération suivis de la dipsomanie, de la folie, de la paralysie générale à la seconde, de la ly[)émanie et de l'homicide à la troisième, pour aboutir enfin à l'idiotie, l'imbécillité et l'extinction finale de la race. C'est qu'en elfet, par l'opération de la loi de sélection naturelle, les familles d'aliénés ont souvent une tendance à disparaître entièrement, quand des alliances favorables ne viennent point renouveler le sang.
Il faut se dire en elFet qu'il est possible de rencontrer une hérédité réparatrice, d'abord par les alliances, ensuite par la modification des milieux, des habitudes, des mœurs ; enfin par l'innéité qui vient rompre en quelque sorte la monotonie de la tradition. Ajoutons enfin que, même pour ^es prédestinés, la fatalité n'est pas absolue, qu'ils peuvent échapper quelquefois au sort qui les menace, et qu'une éducation bien dirigée peut leur rendre d'immenses services.
C'est ici que se place une question de la plus haute importance pour le législateur et pour le médecin. Faut-il interdire le mariage aux aliénés et aux prédisposés qui en sont issus? Pour les aliénés, il s'agit, bien entendu, des périodes oii ils paraissent jouir de leur santé intellectuelle, car l'acte du mariage exige un consentement volontaire qui ne saurait appartenir à un esprit bouleversé.
Ce problème a été résolu diversement parles législations de l'Europe. En Suède, par exemple, le mariage est interdit aux épileptiques, mais dans la plupart des autres pays la liberté individuelle a été respectée. 11 est difficile de légiférer en pareil cas, et l'on ne doit point oublier que l'interdiction du mariage ne fera point taire les instincts physiologiques chez les aliénés, qui auront probablement des enfants naturels, s'il leur est défendu d'en avoir de légitimes.
On comprend donc que le législateur puisse hésiter ; mais pour le médecin la question se présente sous un aspect différent. Il doit s'opposer de toute son autorité aux alliances contractées par des aliénés, il doit surtout interdire de pareilles unions aux personnes saines d'esprit qui réclament ses conseils. Il doit leur faire envisager l'avenir terrible qui attend leurs enfants et qui peut empoisonner leur propre existence.
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Messieurs, en insistant comme je l'ai fait sur l'importance capitale de l'hcrédité, j'ai peut-ôtre exagéré mon rôle et je dois faire ici amende honorable. J'admets qu'il peut y avoir des cas de folie idiopathique et que l'on peut quelquefois entrer directement dans l'aliénation mentale. Mais j'ai surtout voulu déraciner de votre esprit cette notion vulgaire que la folie est un orage accidentel qui traverse l'existence. J'espère vous avoir démontré que, pour atteindre leur plein et entier développement, les maladies mentales ont presque toujours besoin de rencontrer un terrain favorable, et que le facteur le plus constant et le plus énergique de cette prédisposition morbide, c'est l'hérédité.
Réduite à ces termes, la proposition que j'avais formulée au début de cette leçon obtiendra, je l'espère, votre assentiment. Appuyés sur cette base, nous allons discuter les causes, soit générales, soit individuelles, soit prédispo- 'Santes, soit occasionnelles, qui peuvent donner lieu à l'aliénation mentale. Ce sera l'objet de la leçon prochaine.
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