SEIZIÈME ET DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
Ce qui est fait pour nous étonner le plus, c'est que la recrudescence la plus aiguë de cette persécution des aliénés coïncide avec le réveil de l'esprit moderne, avec le mouvement si gracieux et si littéraire qui porte le nom de Renaissance ; avec cette révolution profonde, avec cette réformation religieuse à laquelle Luther et Calvin ont présidé.
Les médecins les plus éminents du seizième et du dixseptième siècle, lorsqu'ils écrivent sur les maladies mentales, sont obligés de faire la part du diable et d'admettre que les démons interviennent souvent dans la production des troubles nerveux. J'aime à les croire sincères ; mais peut-être eût-il été dangereux de parler autrement, témoin ce fameux docteur Edeline qui, après avoir prêché publiquement contre l'existence des sorciers, fut poursuivi et condamné comme sorcier lui-même, après avoir fait l'aveu de son crime.
Il fallait donc, pour parler en sûreté, imiter la prudence de certains auteurs modernes qui, au moment d'émettre les propositions les plus subversives, protestent de leur dévouement à la foi. Mais, ce sacrifice une fois accompli, les grands médecins du seizième et du dix-septième siècle s'efforcent de ramener les esprits aux saines idées de la médecine ancienne; les uns, comme Prosper Alpin, s'attachent à la clinique et à la description des symptômes morbides ; les autres, comme Sennert, à la psychologie ; ils sont les précurseurs de l'école allemande ; d'autres enfin, comme Plater, Sylvius, Lepois et le grand anatomiste Thomas Willis (1), s'efforcent de rattacher aux connaissances de
(1) M. Calmeil paraît confondre le grand anatomiste Thomas Willis avec l'aliénlste Francis Willis, qui vécut un siècle plus tard, et qui, chargé du traitement de Georges III, roi d'Angleterre, le fit bàtonner par ses gardiens (Calmeil, De la Folie, etc. Paris, 184S, t. I, p. 405).
STAHL. dS
l'époque d'ingénieuses théories sur la production des maladies mentales.
A ce moment nous voyons apparaître sur la scène un des hommes les plus remarquables que la civilisation moderne ait enfantés ; je veux parler de Stahl.
Certes, les idées de cet illustre médecin sont aux antipodes de toute l'éducation que nous avons reçue, et il faut un violent effort de l'intelligence pour se reporter à un état intellectuel aussi différent du nôtre.
Il le faut pourtant ; car, sans cet effort, il serait absolument impossible de comprendre un système quia, pendant de longues années, joué un rôle immense en psychiatrie, et dont l'influence se fait encore sentir par certains côtés. Je vous demande donc un instant d'attention soutenue, vous promettant, d'ailleurs, de ne pas longtemps abuser de votre complaisance.
Placé en face du problème de la vie, Stahl est frappé d'une idée, que" plus tard Bichat devait exprimer dans des termes sinon identiques, du moins fort analogues : l'instabilité des composés organiques en présence des forces du monde physique saisit avant toute chose son imagination, et lui fait envisager la vie comme une résistance perpétuelle à la mort.
La matière n'a pas en soi le principe de la durée; abandonnée à elle-même, elle se désagrège et se transforme. Il faut donc à l'être vivant une force à la fois créatrice et conservatrice, dont les divers organes ne sont en quelque sorte que l'expression particulière.
Cette force, qui domine et gouverne la matière organisée au milieu de ses transformations incessantes, cette force, qui préside à ses évolutions normales, est aussi celle qui rétablit l'équilibre des fonctions quand il est troublé,