INFLUENCE DE LA CIVILISATION
elle offre au moins le mérite de la clarté et se prête plus facilement que toute autre à une analyse méthodique du sujet.
Messieurs, de toutes les causes qui peuvent donner naissance à la folie, la plus générale, après l'hérédité, c'est la civilisation qui, d'après les idées que je vous exposais l'autre jour, n'est qu'une hérédité accumulée. Incriminée par les uns, innocentée par les autres, son influence peut être très diversement appréciée. Nous allons plaider devant vous le pour et le contre de ce grand procès, vous laissant le soin de prononcer en dernier ressort, lorsque vous aurez pris connaissance des faits de la cause.
Rien n'est plus difficile, pour les habitants d'un pays civiUsé, que de se faire une juste idée de l'état intellectuel d'une tribu primitive. Il faudrait, pour s'en rendre compte, avoir été plongé dans la vie sauvage et en être sorti : deux conditions contradictoires en apparence et difficiles à réaliser dans la vie d'un seul et même individu. Toutefois, il en est des exemples. Il s'est rencontré des hommes civilisés qui, après avoir longtemps partagé lavie des sauvages, sont rentrés dans une société régulière. Un Américain , qui avait longtemps vécu dans une tribu de Peaux-Rouges, revenu plus tard à la vie civilisée, racontait ses souvenirs ; il déclarait qu\iprè3 la satisfaction des besoins matériels de la vie, il restait plongé dans une torpeur intellectuelle absolue, ne pensant à rien. Il en était de même chez ce jeune Français qui, jeté par les hasards d'un naufrage sur les côtes d'Australie, avait été recueilli par une tribu sauvage dont il avait adopté les mœurs au point d'oublier jusqu'à sa langde maternelle. Il avait tout perdu de la civilisation, sauf la couleur blanche, qui l'avait fait reconnaître pour un Européen par l'équipage d'un navire anglais. Ra-
mené en France, il avait lentement appris de nouveau tout ce qu'il avait oublié depuis l'âge de dix-sept ans, et lorsqu'il put enfin rendre compte de son état antérieur, il avouait que l'absence de toute idée étrangère aux appétits les plus grossiers en était le caractère fondamental.
Tel est incontestablement l'état intellectuel et moral de l'homme primitif. Sur un fond aussi nul comment concevoir l'explosion de la folie? On ne voit pas le clou oii elle pourrait s'accrocher. 11 nous est donc facile d'admettre que la folie est inconnue chez les Peaux-Rouges et chez les races noires les plus inférieures. On l'affirme sans le prouver, mais le simple bon sens nous incline à le croire.
Il en est bien autrement lorsque le développement progressif des sociétés a introduit mille complications dans la vie. La multiplication des idées et des besoins donne un essor tout nouveau à l'activité intellectuelle, et, par une nécessité inévitable, le travail de l'éducation s'impose à tous les esprits. C'est là, sans doute, un effort nécessaire, mais qui ne convient pas à toutes les organisations.
Enfin et surtout la lutte pour la vie vient exercer sur l'intelligence une action souvent funeste. Laissez-moi vous le répéter, ce qui tue l'intelligence, ce n'est point l'effort, c'est l'angoisse, c'est le travail doublé d'inquiétude. Je ne saurais rien concevoir de plus salutaire pour l'esprit qu'un travail régulier, au milieu d'une existence assurée. Mais c'est lorsqu'aux efforts deTesprit se joint l'inquiétude du lendemain, lorsque les soucis, les espérances et les déceptions viennent entrecouper et bouleverser notre carrière, que l'équilibre de nos facultés court le risque d'être détruit, et que l'harmonie des fonctions intellectuelles est faussée par une pression trop violente.
Ces conditions dangereuses, qui se rencontrent de pré-
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férence dans les pays les plus civilisés, acquièrent une prépondérance incontestable dans les grands centres de population, dans les villes industrielles, dans les grandes capitales où viennent affluer ces existences catilinaires qui, pour bien des prédisposés, sont le vestibule de la folie.
Il est difficile d'apporter des preuves mathématiques à l'appui de ces assertions. Cependant la statistique semble, dans une certaine mesure, les confirmer. Je vous présente ici quelques chiffres empruntés à des sources multiples.
On trouve 1 aliéné en Autriche sur 1083 habitants; en Prusse, i sur 447; en Angleterre, 1 sur 365 ; en Saxe, 1 sur ■38S ; en Bavière, 1 sur 927; en Suède, 1 sur 998; en Norvvège, 1 sur 294 ; en Danemark, i sur 360 ; aux Etats- Unis, 1 sur 622.
En France, oii il existe environ 84 000 aliénés sur une population de 37 millions d'habitants, la proportion serait de J/440.
Ce tableau ne présente évidemment qu'une valeur approximative. Le chiffre des malades dépend, dans une certaine mesure, de la manière de compter, et l'on pourrait admettre que les pays les plus civilisés sont également ceux 011 la statistique est le mieux organisée et oîi, par conséquent, il échappe bien moins d'unités morbides. Il est, d'ailleurs, difficile d'affirmer que la supériorité intellectuelle d'un pays se mesure au nombre des aliénés. On s'explique difficilement l'énorme différence, entre la Suède et la Norwège, deux pays juxtaposés et dont la civilisation se ressemble. Il n'en est pas moins vrai que, d'une manière générale, les chiffres que nous venons d'indiquer semblent attribuer aux pays les plus avancés en culture intellectuelle la plus forte proportion d'aliénés.
Mais ce qui paraît absolument incontestable, c'est l'aug-
mentation progressive de la folie en Europe. Dans un seul et même pays oii, comme en France et en Angleterre, les mêmes procédés de recensement sont en vigueur depuis plus de quarante ans, l'accroissement constant des maladies mentales est au-dessus de toute contestation, surtout en ce qui concerne l'alcoolisme et la paralysie générale.
Il est enfin un argument, fondé sur les conséquences des mariages consanguins, et qui vient à l'appui de notre thèse. Chez les sauvages, les unions de cette espèce ne paraissent offrir aucun inconvénient, et l'on comprend que, dans de petites tribus, composées à peine de trente à quarante individus, la parenté la plus rapprochée ne saurait être un obstacle à l'union des sexes.
Kane, dans un voyage d'exploration au pôle Nord, a rencontré sous les plus hautes latitudes une agglomération de dix-sept Esquimaux qui vivaient tellement éloignés du reste des humains, qu'ils se croyaient les seuls habitants de la terre ; et cependant, cette petite agglomxération d'individus continuait à vivre et à se propager depuis plusieurs générations. Il en est de même, à peu de chose près, dans plusieurs petites vallées des montagnes de l'Europe. C'est ainsi que, dans la vallée de Joux (canton de Vaud), il n'existe parmi les habitants que trois noms de famille, et dans la vallée des Ormonts tout le monde s'appelle Avioiat.Oii prétend que les habitants de ce petit coin de terre sont les descendants d'un patricien de Rome qui, proscrit par l'empereur, vint se réfugier dans les montagnes helvétiques. Quelle que soit l'authenticité de cette tradition, il est incontestable qu'une parenté très étroite doit relier entre eux tous les habitants de cette vallée, et cependant la race n'a point dégénéré.
Par contre, l'influence nocive des mariages consanguins,
MAKIAGliS CONSANGUINS. 375
chez les habitants des \illes ou des pays dont la civilisation est plus avancée, est universellement admise. Plusieurs «auteurs ont étudié cette question. Je me contenterai de voua citer un intéressant travail de Bemin, d'après lequel, sur 31 enfants nés de relations incestueuses entre le père et la fille, la mère et le fils, le frère et la sœur, il se trouvait 19 idiots et 1 épileptique.
Or, nous savons que, chez les animaux domestiques, ces unions plus que consanguines sont l'un des plus grands moyens de perfectionnement de la race. C'est ainsi qu'on est parvenu à obtenir les types les plus accomplis du cheval, du bœuf et du mouton. Donc, plus on se rapproche de l'état de nature et plus les unions consanguines favorisent le perfectionnement de l'espèce; plus on s'en éloigne, et plus ces unions conduisent ci la folie, à l'idiotie et aux névroses convulsives ; preuve manifeste de l'inlluence prédisposaiite de la civilisation.
Je vais maintenant, messieurs, plaider la cause opposée, en vous offrant rapidement le tableau des objections qui se dressent contre cette manière de voir.
Si, dans les pays les plus civilisés, on constate l'existence d'un plus grand nombre de fous, cela tient peut-être à ce que les méthodes de dénombrement sont mieux organisées et plus rigoureusement appliquées. Est-il possible, d'ailleurs, dans un pays quelconque, de connaître exactement le nombre des aliénés? En dehors des villes, en dehors des maisons de santé, combien n'existe-t-il pas de cas qu'on dissimule soigneusement et qu'on dérobe à la connaissance du public pour cacher la honte et le désespoir des familles? D'ailleurs, il existe un grand nombre d'aliénés en liberté qui jouissent paisiblement de leurs droits civils et politiques. J'en connais plusieurs pour ma part, et vous en
trouverez facilement dans le cercle de vos observations personnelles.
Toutes les fois qu'une plainte s'élève au sujet d'une séquestration arbitraire dans un asile, pourquoi le public prend-il si vivement fait et cause contre les aliénistes? Parce qu'il existe dans le public un nombre considérable d'aliénés en liberté qui prennent fait et cause pour un de leurs confrères.
Il est donc impossible de savoir au juste quel est le nombre des fous ; mais il paraît évident qu'ils sont plus nombreux à la ville qu'à la campagne. Est-ce une raison pour incriminer les effets d'une plus grande activité intellectuelle? Non, sans doute, caries villes, et surtout les grandes villes, exercent une attraction incontestable sur ces esprits mal équilibrés, sur ces candidats à l'aliénation mentale qui affluent dans les centres populeux soit avant, soit après l'explosion de la folie. Au reste, il paraît bien démontré que, tout au moins dans les villes, l'aliénation mentale est beaucoup plus fréquente, dans la classe pauvre et relativement ignorante, qu'au sein des classes plus élevées par leur éducation et qui vivent davantage de la vie intellectuelle.
Après avoir pesé les arguments et objections que nous venons d'exposer, nous croyons devoir conclure que, selon toute probabilité, les progrès de la civilisation favorisent le développement de l'aliénation mentale. Mais possédons-nous la véritable civilisation? Il est permis de croire, comme le dit Morel dans un passage fort éloquent, que, s'il en était véritablement ainsi, nous verrions diraniuer le nombre des fous, au sein de cette harmonie que des esprits généreux ont rêvée, et que nous sommes encore loin d'avoir réalisée.
Pour compléter l'étude que nous avons entreprise, 'il nous faut parler de l'influence exercée par des causes morales
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de l'ordre le plus élevé : l'éducation, la religion, la politique et les événements extérieurs.
L'éducation exerce-t-elle une influence appréciable sur le développement de la folie? Sans doute, une éducation malsaine et mal dirigée, en diminuant la force de résistance de l'esprit aux causes extérieures, peut faciliter le développement de la folie. Mais on peut se demander, d'une manière plus générale, si, parmi les classes élevées, celles qui jouissent des bienfaits d'une instruction plus étendue et d'un esprit plus cultivé, les troubles de l'entendement sont plus fréquents que chez les gens illettrés. Posée en ces termes, la question est à peu près insoluble, car si le développement intellectuel peut-être exagéré, si la culture intellectuelle est une cause morbigène chez les gens instruits, la misère, l'alcoolisme et leurs conséquences viennent largement compenser dans les rangs inférieurs de la société l'effet des prédispositions que peut créer l'excès de la culture. Ce qui est une vérité incontestable, c'est que l'éducation, portée à un degré excessif et dépassant pour ainsi dire la mesure des intelligences qui la reçoivent, affaiblit l'esprit plutôt qu'elle ne le fortifie. Il n'est pas donné à tous de porter légèrement le fardeau de l'érudition, et nul doute que chez certains sujets le travail exagéré qui leur est imposé dès le collège ne soit une prédisposition aux maladies mentales dans l'avenir.
Mais parmi les résultats les plus immédiats de l'éducation, les tendances religieuses occupent le premier rang. Il est hors de doute que, poussée dans cette direction par des excitations qui datent le plus souvent des premières années de la vie, l'intelligence peut dévier; mais il faut établir ici une distinction profonde entre les temps de repos et les périodes d'agitation. Dans les moments de calme, lorsque
rien ne vient surchauffer les croyances, la folie religieuse est relativement moins fréquente. Elle se développe au contraire avec intensité dans les moments troublés, aux époques de renouvellement et de bouleversement des croyances, de réformes religieuses et de polémiques ardentes. C'est alors surtout qu'on voit se développer ces épidémies qui ont joué un rôle si considérable dans l'histoire. Les protestants des Gévennes, les anabaptistes allemands et, dans des temps plus calmes, les méthodistes en Suède et en Angleterre, en ont offert de nombreux exemples. Au reste, ces épidémies peuvent se développer dans des foyers souvent fort limités ; telles sont les crises qui ont sévi plus d'une fois dans les couvents ; telles sont les épidémies locales, dont on connaît de nombreux e.\iemples et dont les possédées de Morzine offrent l'un des types les plus récents.
Dans les temps plus calmes et chez des esprits non surexcités, la folie peut survenir par la concentration trop constante de l'esprit sur certaines questions théologiques; mais il ne faut point oublier que souvent le délire religieux n'est que la première manifestation de la folie, comme l'alcoolisme et l'excitation sexuelle. On dit volontiers alors du malade qu'il est devenu fou par excès de religion ; il faudrait dire, au contraire, que ses exagérations religieuses étaient le premier indice de sa maladie. Quoiqu'il en soit, la folie est certainement plus commune chez les natures actives que chez celles dont l'esprit est passif. Voilà pourquoi sans doute l'aliénation est beaucoup plus fréquente chez les protestants que chez les catholiques. Comparez à cet égard l'Autriche à la Prusse, et la Saxe à la Bavière, et vous serez suffisamment édifiés. Dans l'Orient musulman, la fohe est, dit-op, très rare, et ce n'est cependant pas le fanatisme qui