DIX-HUITIÈME LEÇON
Sommaire. — Causes prédisposantes générales. — Professions. — Soldats et marins. — Professions libérales. — Professions manuelles. — Prisonniers. — Influence de l'emprisonnement cellulaire. — Influence des premiers mois. — Gravité du pronostic.
Causes individuelles. — Constitution du sujet. — Névroses. — Affections cérébrales ou spinales. — Maladies diasthésiques. — Maladies infectieuses. — Folies sympathiques.
Causes occasionnelles. — Causes physiques. — Traumatismes cérébraux.
— Lésions de l'oreille. — Répercussion des exanthèmes. — Insolation.
— Mauvaises conditions hygiéniques. —Causes morales. — Perte de la virginité. — Emotions^ revers et chagrins. — Changements d'état soudains. — Contagion delà folie.
Messieurs,
S'il nous fallait dérouler dans tous ses détails l'histoire des origines de la folie, le temps nous manquerait pour atteindre le terme de cette étude. Je vais donc essayer de condenser le plus possible les renseignements qu'il me reste à vous présenter.
Deux points principaux doivent surtout nous occuper ; les influences prédisposantes et les causes occasionnelles.
De toutes les causes prédisposantes, celle qui semble atteindre le plus directement l'individu, c'est incontestablement la profession qu'il exerce ; et ce serait pour la science un immense avantage que de posséder des statistiques exactes, authentiques et bien condensées qui nous permettraient d'attribuer à chaque profession la part de
responsabilité qui lui incombe. Malheureusement il ne saurait en être ainsi dans les pays civilisés, où l'immense diversité des occupations exclut toute possibilité d'une classification rationnelle. Jetez les yeux sur le tableau des patentes, tel que le publie le Journal officiel, et vous serez écrasés par l'immensité de ce document, et surtout par les renseignements complètement imprévus qu'il renferme. A chaque ligne, on voit surgir des professions absolument inattendues et dont l'existence est pour nous une révélation. Contentons-nous donc de signaler quelques résultats généraux.
Dans tous les pays du monde, une place d'honneur est réservée aux militaires dans les fastes de l'aliénation mentale. La statistique anglaise accorde le premier rang à ceux qui sont occupés à la défense du pays, soit comme militaires, soit comme marins. En France et en Allemagne, sans être aussi considérable, la proportion est extrêmement forte. On s'explique ce résultat chez les hommes par la nostalgie, par les fatigues excessives alternant avec des périodes d'oisiveté, par l'alcoolisme, par l'insuffisance de la nourriture, enfin, par la syphilis; car, comme le dit Voltaire, quand deux armées de trente mille hommes se rencontrent, il y a quarante raille véroles sur le champ de bataille.
Chez les officiers, on peut invoquer les excès de tous genres, les travaux intellectuels, quelquefois très sévères, les climats malsains qu'il a fallu supporter, la vie de garnison, les maladies qu'il a fallu souvent négliger, enfin le défaut d'avancement, source d'irritation et d'énervement dont on ne saurait exagérer la portée. Ces causes agissent avec bien plus d'intensité pendant la guerre qu'en temps de paix. Aux fatigues excessives, aux marches forcées vient
INFLUENCE DES PliOFESSlONS. 389
se joindre la privation de noLirriture et de sommeil, souvent accompagnée d'excès alcooliques. Il faut y joindre la douleur de perdre ses amis et ses camarades, les angoisses patriotiques et l'affaissement de la captivité.
Souvent, sans folie positive, il existe chez les vieux guerriers une grande irritabilité nerveuse, qui leur rend le caractère extrêmement difficile.
Quand l'aliénation mentale éclate chez les militaires, elle affecte de préférence deux formes particulières : d'abord la paralysie générale, très fréquente dans les rangs de l'armée, ensuite l'impulsion au suicide, qui sévit quelquefois d'une manière épidémique dans certains régiments.
Passons maintenant aux professions dites libérales. On rencontre assez souvent la folie chez les ecclésiastiques, mais elle est infiniment plus fréquente chez les hommes de lui, et, d'après les statistiques anglaises, le barreau fournit deux fois plus d'aliénés que la chaire.
C'est à peine si j'ose vous signaler une prépondérance fâcheuse au sujet de notre profession, mais il est incontestable que les médecins sont extrêmement prédisposés à l'aliénation mentale; et parmi les médecins, les plus exposés, dit-on, ce sont les aliénistes. On invoque à cet égard le contact journalier des aliénés. C'est là une cause d'ordre banal, qui peut agir sans doute sur des intelligences prédisposées, mais qui ne saurait entamer les esprits fermement assis et carrés par la base.
Ajoutons enfin qu'on rencontre beaucoup de fous parmi les acteurs, les artistes, les journalistes et les hommes politiques.
Mais dans tous les cas que nous venons d'indiquer on peut incriminer le travail excessif de l'inteUigence; il n'en est pas de même chez les sujets qui exercent une profes-
sion manuelle. Dans cette classe de la société, le premier rang appartient sans conteste aux hommes exposés à de fortes chaleurs ; tels sont, par exemple, les cuisiniers et les raffîneurs. Noustrouyons, par contre, au bas, de l'échelle les professions calmes et sédentaires, les épiciers, les tailleurs; enfin, parmi les plus favorisés, il faut classer les petits rentiers, que leur situation modeste met à l'abri des privations et des excès.
Mais il est une catégorie particulière d'individus qui présentent une prédisposition toute spéciale à la folie : ce sont les prisonniers. Il ne s'agit point là, direz-vous, d'une profession ; non sans doute, et pourtant il est des individus pour qui l'état de prisonnier est une véritable position sociale.
Notons d'abord les prédispositions. En laissant de côté les grands criminels, nul doute que la folie plus ou moins latente n'existe chez un grand nombre de petits délinquants. D'après M. le professeur Lasègue, près d'un tiers des fous qu'on conduit à la préfecture ont sur la conscience quelque délit suivi d'une condamnation plus ou moins grave, et, comme le fait observer M. Sauze, une partie considérable de la population des prisons serait mieux placée dans les asiles d'aliénés. Chez plusieurs de ces sujets, il existe des lésions physiques, des infirmités cérébrales, de l'épilepsie ; tous d'ailleurs ou presque tous ont des antécédents déplorables ; ifs ont vécu dans la crapule et la misère. Au reste, comme le fait observer Delbriick, ce sont surtout les criminels impulsifs, ceux qui commettent des violences contre les personnes qui présentent ces prédispositions ; les voleurs et surtout les voleurs de profession sont beaucoup moins exposés à l'aliénation mentale.
Reste à déterminer l'influence des prisons elles-mêmes
FOLIE DES PRISONNIERS. 39 i
sur leurs habitants. Tous les prisonniers ont à souffrir du manque d'air, du manque d'exercice, d'une nourriture imparfaite et de l'ennui qui ronge plus énergiquement les natures vulgaires que les esprits cultivés. L'homme inculte, en effet, vit surtout par les sensations extérieures, dont il est privé dans son cachot.
Telles sont les conditions générales oiî se trouvent tous les sujets enfermés dans une prison ; mais il est des conditions spéciales qui peuvent influer plus énergiquement encore sur l'état mental.
Il existe, en effet, une profonde différence à cet égard entre l'emprisonnement cellulaire et l'emprisonnement collectif. Le système adopté dans certains établissements prive totalement le prisonnier de toute communication avec ses semblables. Enfermé dans une cellule où il ne voit personne, surveillé par des gardiens dont il n'entend même pas la voix et qui circulent sans bruit dans les couloirs, le prisonnier est conduit tous les dimanches dans une chapelle oii il se trouve enfermé dans une stalle qui lui dérobe la vue de ses voisitis et ne lui laisse voir que le prédicateur. Tel était autrefois le système adopté en Pensylvanie.
L'emprisonnement cellulaire, plus ou moins complet, a pour effet chez presque tous les sujets d'amoindrir l'acuité auditive. Plusieurs individus, à leur sortie de prison, se trouvent presque complètement sourds. Mais il a également pour effet d'affaiblir les facultés intellectuelles et de conduire certains prisonniers par une pente graduelle vers la démence. Avant d'atteindre ce dernier terme, le sujet peut traverser les diverses formes de l'aliénation mentale ; il est souvent atteint d'hallucinations de l'ouïe qui retentissent pour ainsi dire avec une force insolite, au milieu du silence où il est plongé.
392 DES CAL'SîiS DE LA FOLIE.
Bien différent de l'emprisonnement cellulaire, l'eraprisonneraent collectif pervertit les mœurs et conduit au vice ; mais il ne mène pas à la folie et n'affaiblit nullement les capacités mentales.
D'après les statistiques recueillies à Dublin, l'emprisonnement cellulaire donnerait une proportion de 1 1,56 pour 100 d'aliénés, tandis que l'emprisonnement collectif n'en fournirait que 0,24.
Nous avons maintenant à vous signaler un second point de vue très intéressant. La folie se manifeste chez les prisonniers surtout dans les premiers six mois de leur captivité. La tolérance s'établit dans le second semestre et après une année révolue il ne se produit que très rarement des cas de folie. Gela se comprend assez; car une fois la violence . des premières impressions calmée, le prisonnier s'habitue à son sort et prend pour ainsi dire la forme du moule oii il est enfermé.
Untroisièniepointestplus important encore : si la foliedes prisonniers est analogue aux aliénations mentales des sujets en liberté ; si les formes les plus habituelles sont la manie, la mélancolie et l'hypochondrie, il n'en est pas moins vrai que le pronostic est tout autre. La folie des prisonniers se caractérise surtout par la gravité de la maladie, parla rapidité de sa marche et par une tendance marquée vers la démence. C'est surtout chez les isolés qu'il en est ainsi ; au début de la maladie, plusieurs d'entre eux guérissent lorsqu'on les rend à la prison collective.
On constate d'une manière générale chez les aliénés prisonniers la prédominance d'un délire plaintif. Ils parlent sans cesse des injustices commises à leur égard, des persécutions dont ils sont l'objet ; ils sont tourmentés par des espérances de pardon sans cesse renaissantes et constara-
Pj^ÉDISIOSlTlONS JJOr.BIDES. 393
ment trompées. Ils sont entretenus dans ces convictions erronées par les hallucinations de l'ouïe qui leur annoncent souvent une grâce prochaine.
En résumé, l'individu qui entre en prison en sort presque toujours amoindri au triple point de Yue intellectuel, physique et moral.
Messieurs, je crois avoir épuisé ou à peu près la liste des causes de la folie qui présentent un caractère général. Je vais maintenant vous parler de celles qui se rattachent le plus directement à l'individu. Ce sont les maladies et les prédispositions morbides .
Notons d'abord la constitution du sujet; le tempérament névropathique, comme l'a dit Sandras, conduit facilement à la folie, qui souvent, comme le fait observer Morel, n'est que l'exagération du caractère habituel de l'individu. Mais, au delà des tempéraments névropathiques, il y a les névroses, qui fournissent à l'aliénation mentale un riche contingent. L'épilepsie, l'hystérie, la chorée , le goitre exophthalmique, la paralysie agitante et même les névralgies sont des causes actives d'aliénation mentale.
Quant aux affections organiques de l'encéphale, il est relativement peu de cas de véritable folie qui relèvent de cette cause. La forme de déchéance intellectuelle qui résulte le plus spécialement des lésions matérielles de l'encéphale est la démence avec ou sans aphasie. Aux affections cérébrales, il faut joindre les affections spinales qui peuvent influer à leur tour sur le développement des affections mentales.
Les maladies générales et diathésiques ont aussi une influence directe sur la folie. La goutte, le rhumatisme, le scrofule, la phthisie, la syphilis, sont des exemples qui se présentent immédiatement à l'esprit ; on peut en rappro-
cher les maladies infectieuses, le typhus, la fièvre typhuïde, les fièvres éruptives et surtout la variole, enfin les fièvres intermittentes.
On doit aussi faire une large part aux appauvrissements divers du sang et plus spécialement à la chlorose et à l'anémie.
Quant aux affections des organes éloignés des principaux viscères de l'économie, elles donnent naissance à l'immense famille des folies sympathiques. Le type de ces désordres intellectuels, ce sont les folies génitales ou dysphrénies sexuelles. L'influence des organes génitaux sur les fonctions de l'intelligence est tellement connue, qu'il nous suffit de l'indiquer ici. Mais un rôle important doit être également attribué aux affections de l'estomac et des intestins, ainsi qu'aux maladies vermineuses. Il faut y joindre les maladies du foie, les maladies des reins et surtout les affections aiguës ou chroniques des organes respiratoires. Enfin les maladies du cœur exercent une influence qui n'a jamais été contestée sur les troubles intellectuels. En réalité, elles n'agissent pas à la manière des maladies sympathiques, mais elles troublent surtout l'organe de la pensée, en agissant directement sur la circulation qui le nourrit. Tantôt, en effet, les folies cardiaques sont congestives, tantôt elles sont anémiques, tantôt enfin elles relèvent d'une asphyxie incomplète.
Mais il est un principe général qu'il ne faut jamais oublier, c'est que, sans une prédisposition spéciale, qui prépare pour ainsi dire le terrain sur lequel doit s'exercer l'action nocive de la maladie, ces causes morbides ne sauraient jamais atteindre l'intégrité des fonctions intellectuelles. Il faut ici, comme partout ailleurs, le concours de la semence et du terrain pour faire germer la moisson pathologique.
Je me suis attaché jusqu'ici à mettre en lumière les pré-
dispositions qui souvent influent sur l'origine de la folie. Je me suis efforcé de vous montrer que la constitution du sujet, ses affmités morbides, ses qualités héréditaires, enfin, le milieu dans lequel il a vécu, sont les assises du terrain pathologique sur lequel doit germer l'aliénation mentale. Il nous reste maintenant à parcourir la série des causes occasionnelles, c'est-à-dire des accidents qui viennent provoquer l'explosion d'une maladie jusqu'alors latente et qui couvait dans l'ombre. L'arme est chargée, le coup va partir dès qu'on aura pressé sur la détente. Tel est, en médecine mentale, le rôle des causes occasionnelles.
On les divise en causes physiques et en causes morales ;' mais parmi les causes physiques, il en est plusieurs que nous avons déjà classées parmi les prédispositions ; telles sont, par exemple, les maladies, soit locales, soit générales, soit diathésiques, soit accidentelles, dans le cours desquelles l'aliénation mentale peut éclater. 11 s'agira donc exclusivement ici des causes immédiates qui provoquent directement l'explosion des accidents à la manière d'un choc qui fait jaillir l'étincelle.
De toutes ces causes, la plus directe est le traumatisme. Les chutes , les coups , les blessures à la tête peuvent déterminer soit une commotion cérébrale, soit une lésion consécutive, soit un délire instantané.
Les tumeurs cérébrales reconnaissent souvent pour cause un traumatisme extérieur. On trouve à cet égard de nombreuses observations dans les auteurs et l'on ne peut conserver aucun doute sur la réalité de cette filiation morbide. On comprend donc aisément pourquoi des altérations profondes du cerveau conduisant à la folie peuvent être déterminées par un accident de ce genre. La paralysie générale semblerait résulter assez souvent d'un coup sur la tête.
Morel l'apporte l'observation d'un gendarme qui, à la suite d'une chute de cheval, devint, mais longtemps après l'accident, paralytique général. Nous avons en ce moment à la Clinique un cas fort remarquable de ce genre. Il s'agit d'un homme qui, conduisant une "voiture lourdement chargée, fut renversé avec son véhicule. 11 reçut un coup à la tète, perdit connaissance et passa deux mois dans un asile d'aliénés. Il revint graduellement à la santé, mais, des deux langues qu'il avait apprises, le français et l'allemand, il en avait oublié une, il ne parlait plus que le français. Bientôt on s'aperçut que son intelligence avait notablement baissé; il perdait la mémoire et s'exprimait très difficilement. Incapable de travailler, il dut entrer dans mon service à l'hôpital Laennec, d'oii il a été transféré à la Clinique. Il présente aujourd'hui tous les symptômes d'une paralysie générale fort avancée.
Souvent aussi les traumatismes de la tête déterminent une commotion cérébrale; le malade se rétablit promptement, mais il lui reste une prédisposition morbide qui le fait délirer sous l'influence des causes les plus légères. Quelques excès alcooliques, une simple orgie, une querelle tant soit peu violente, suffisent alors pour faire dérailler son jugement et provoquer l'explosion de la folie.
Mais il existe des observations oii l'on a vu le délire éclater immédiatement. Mon maître Chassaignac en a rapporté un exemple frappant. Une femme de quarante-cinq ans tombe du haut d'un escalier en bois ; on la transporte à l'hôpital dans un état d'excitation maniaque caractérisé par un bavardage incessant. Elle guérit rapidement après une application de sangsues.
Le processus qui se produit en pareil cas se montre à nu pour ainsi dire dans une observation de Wherry-
TRADMATISMES : LÉSIONS DE l'orEILLE. 397
Bacon (1). U-n homme de trente-huit ans, sculpteur sur hois, est frappé par un lourd marteau qui lui tombe sur la tête d'une hauteur de 6 pieds. Il ne perd pas connaissance, mais à partir de ce moment il est tourmenté par des vertiges et un malaise général ; son esprit s'affaiblit, il devient incapable de travailler. Cinq mois plus tard, il est pris de folie avec impulsion au suicide. Transporté dans un asile d'aliénés, il subit l'opération du trépan au lieu de la blessure, c'est-à-dire sur le pariétal gauche. Au-dessous de l'os, on trouve la dure-mère tuméfiée, iolacée, épaissie. La guérison se fait rapidement et le malade est rendu à ses occupations trois mois après avoir subi l'opération.
Vous me permettrez, à cette occasion, de vous faire observer combien est dangereuse la brutalité de certains maîtres qui frappent leurs élèves à la tête. Il en est souvent résulté des troubles intellectuels permanents et profonds qui ont influé sur l'avenir des petits malades. On peut en dire autant de ces coups sur la tête qui sont si souvent le résultat de la turbulence des jeunes enfants.
Je passe maintenant à un autre ordre de causes très voisines des précédentes : je veux parler des lésions de l'oreille interne et moyenne. Toynbee a démontré que les inflammations de la caisse ont souvent pour conséquence la carie des os du crâne et des abcès du cerveau. La mort peut être souvent le résultat de ce processus pathologique; mais, à un moindre degré, c'est l'aliénation mentale qui se manifeste, et voilà pourquoi chez certains sujets on voit la folie se développer sous des causes en apparence insignifiantes, un simple rhume de cerveau par exemple ;
(I) Brilhh Médical Journal, 16 octobre 1880.
c'est que l'inflammation partie des fosses nasales a gagné la trompe d'Eustache et a pénétré dans l'oreille interne.
Une autre cause d'ordre purement physique est la répercussion des exanthèmes, dont l'influence a été signalée de tous temps. Il faut y joindre les érysipèles du cuir chevelu qui, selon M. Baillarger, sont presque l'équivalent d'un traumatisme local.
Il est une autre cause d'ordre physique dont l'importance est tellement considérable, que nous croyons devoir lui accorder une place à part : il s'agit de l'insolation. Les effets de la chaleur sur la tête ont été étudiés par de nombreux auteurs. Le premier résultat est une élévation rapide de la température, qui peut s'élever à 40 et 42 degrés et même au delà. La respiration s'accélère ; le pouls bat quelquefois jusqu'à 140 fois par minute. On voit éclater des sueurs profuses, phénomène qui coïncide par moments avec la suppression des urines.
On voit apparaître en même temps des phénomènes nerveux ; il se produit du vertige, des tintements d'oreille, des éblouissements, une sensation de pression, une douleur à la nuque.
Les troubles intellectuels ne tardent pas à paraître ; il s'agit surtout d'une dépression morale, d'une tristesse profonde qui peut aller jusqu'à la lypémanie et s'accompagner d'hallucinations. C'est alors que se produisent ces impulsions au suicide qui ont été si souvent signalées dans les armées en campagne. Souvent, sous l'influence de cet état, les soldats se tirent un coup de fusil et restent morts sur place.
Quand les accidents n'ont point dépassé le premier degré, la fraîcheur, des boissons rafraîchissantes et quelques soins hygiéniques peuvent souvent rétablir le malade. Mais si
INSOLATIONS, Causes morales. 3Ô9
l'action de la chaleur se prolonge, les phénomènes deviennent de plus en plus graves ; il se produit des convulsions accompagnées d'un délire des plus violents, et qui se terminent fréquemment par la mort.
Mais ce qui nous intéresse le plus, c'est de connaître l'état intellectuel des sujets qui ont échappé à la maladie. Il existe souvent chez eux une excitabilité cérébrale qui les expose à des accidents très graves, sous l'influence de causes très légères. On voit alors éclater un délire aigu bientôt suivi de mort.
D'autres fois, c'est une folie chronique qui succède à l'insolation ; on peut observer alors toutes les formes du délire ; celle qui prédomine le plus habituellement est l'excitation maniaque avec affaiblissement progressif de l'intelligence. La démence envahit bientôt la scène, le malade est frappé de paralysies multiples et finit par succomber.
Les lésions anatomiques sont très variables ; on a constaté de la méningite, de la méningo-encéphalite, de la pachyméningite et de l'œdème cérébral. Quand toutes ces lésions font défaut, on trouve souvent une congestion veineuse très intense. Enfin, L. Meyer a signalé un cas de sclérose cérébrale,
Pour compléter le tableau des causes physiques de la folie, je devrais vous signaler les effets du froid, ceux de l'inanition et de quelques autres conditions hygiéniques fâcheuses; mais, pressé parle temps, je crois devoir terminer ici cette énumération.
Il me tarde, en effet, d'arriver aux causes morales, qui sont incontestablement l'origine la plus classique des maladies mentales. On peut se demander quelle est la fréquence relative des deux grands ordres de causes qui engendrent la
folie. Esquirol, Giiislain, Parchappe, Morel et les auteurs français accordent une grande prépondérance aux causes morales. Les observateurs modernes, surtout en Angleterre, accorderaient volontiers une plus grande part d'influence aux causes physique;. Il me paraît absolument inutile de citer ici des chiffres.
Mais, vous le comprendrez aisément, tout dépend de l'interprétation des faits. Si, conformément aux idées que je viens de vous exposer, l'on accorde une importance capitale aux prédispositions morbides , alors , sans aucun doute, les troubles physiques prendront le premier rang ; si l'on restreint le débat aux causes immédiates de la folie, les émotions morales occuperont de droit la première place.
D'ailleurs, il est des cas oii la distinction est vraiment difficile à établir. Parmi les causes de la folie, il en est une dont l'action est incontestable. C'est la perte de la virginité. On a vu des jeunes femmes, immédiatement après leur mariage, ou à la suite d'une violence dont elles ont été victimes, perdre subitement la raison. C'est la iolio. post-connubiale des Anglais. S'agit-il, dans l'espèce, d'une cause morale ou d'une cause physique? La discussion serait évidemment oiseuse et stérile, et l'on peut en dire autant de toute la polémique soulevée au sujet de la prépondérance des causes psychologiques ou matérielles sur le développement des maladies mentales.
Il nous suffira de dire qu'après avoir réservé la part des prédispositions morbides, on ne saurait contester l'immense influence des émotions morales. Toute impression violente portée sur les facultés intellectuelles détermine un trouble momentané dans les fonctions cérébrales. Pour peu que la nature s'y prête, l'efî'et devient permanent. La frayeur, la joie, les chagrins sont autant de causes qui
CAUSES MORALKS. 401
peuvent incontestablement déterminer la folie. Les exemples surabondent et l'on n'a pour ainsi dire que l'embarras du choix.
La frayeur peut brusquement déterminer un accès de folie. On a vu des soldats pardre la raison pendant un bombardement, et, sur le champ de bataille, il est des hommes qui en voyant tomber leurs camarades, sont devenus fous. J'ai connu un homme excellent, mais qui manquait entièrement de courage, qui, assistant de loin à une chasse au cerf, se croyait en sûreté, lorsque tout à coup il se trouva brusquement en face de l'animal irrité, qui venait de franchir une petite rivière ; il ne reçut aucune blessure, mais il eut un accès de manie aiguë qui dura quinze jours.
Ce que la frayeur peut faire, la joie le fait aussi. Gregory rapporte l'observation d'une mère et de ses deux filles qui, après avoir vécu longtemps dans un état voisin de la misère, se virent subitement à la tête d'un riche héritage ; malheureusement leur raison ne put point résister à cette secousse : elles devinrent folles toutes les trois.
Le plus souvent ce sont les émotions tristes, les chagrins, les déceptions, les revers qui déterminent l'explosion de la folie. La perte de la fortune, l'incendie d'une maison, la mort d'un ami sont des causes qui, agissant brutalement sur l'intelligence, la frappent quelquefois d'un coup mortel. Il est d'autres influences qui, agissant plus lentement, n'en arrivent pas moins à troubler la raison ; les chagrins domestiques (Esquirol), les amours contrariées, les mariages mal assortis ont, à cet égard, une influence incontestable, surtout chez les femmes, qui ne trouvent point dans la vie extérieure les compensations qui appartiennent surtout à l'autre sexe. Les tourments de l'ambition déçue et les
excès du travail intellectuel sont parmi les origines les plus fréquentes delà folie. Nous signalerons aussi l'exaltation du sentiment religieux surchauffé par des prédications intempestives.
Les changements d'état soudains peuvent également influer d'une manière fâcheuse sur l'équilibre des facultés. On a vu des employés mis à la retraite et privés brusquement des habitudes qu'ils avaient contractées pendant une longue vie de travail, verser graduellement dans l'aliénation mentale.
Signalons enfin les effets, aujourd'hui bien connus, de l'imitation ; en d'autres termes, la contagion de la folie. Son influence peut s'exercer sur un vaste théâtre, comme dans les épidémies d'aliénation mentale qui ont éclaté à diverses reprises. Elle s'exerce aussi dans un espace plus restreint, et c'est alors la folie à deux si bien décrite par MM. Lasègue et Falret et qui depuis a été l'objet d'un grand nombre d'autres travaux, parmi lesquels je citerai surtout l'excellente thèse de M. Régis,
Messieurs, si je me suis longuement étendu sur l'étiologie des maladies mentales, c'est parce qu'il est impossible, à mon avis, d'avoir une idée juste de la nature, de l'évolution et du pronostic de la folie sans connaître à fond ses origines, et sans avoir pénétré, dans la mesure du possible, les lois mystérieuses qui président à sa naissance. Pour le clinicien comme pour le philosophe, cette étude est pleine d'enseignements : elle devait donc occuper très sérieusement votre attention, et vous ne regretterez point, je l'espère, le temps que nous y avons consacré.