‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 3)Chapitre 179 sur 275 · DE L'ÉTAT MENTAL DES PARALYTIQUES GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

DE L'ÉTAT MENTAL DES PARALYTIQUES GÉNÉRAUX

Sommaire. — Classement des phénomènes morbides. — Type clinique de la maladie. — Exaltation intellectuelle au début. — Signes précurseurs de la déchéance. — Affaiblissement du sens moral. — Indélicatesse. — Négligence dans la tenue. — Alcoolisme. — Erotisme. — Vols — Affaiblissement de la mémoire. — Diminution de la volonté. — Apalhie intellectuelle. — Lenteur extrême du travail.

Explosion du délire. — Trois aspects différents des troubles intellectuels. 1° Délire des grandeurs. — Incohérence. — Pauvreté des conceptions. — Absurdité des contrastes. — 20 Délire avec dépression. — Mélancolie. Hypocondrie. — Hallucination. — 3" Délire impulsif. — Démence.

Paralysie générale chez la femme. — Type effacé du délire.

Messieurs,

Si je me propose, avant de décrire les lésions anatomiques de la paralysie générale, d'aborder la question par le côté clinique, c'est parce qu'il m'a semblé nécessaire de vous exposer les caractères extérieurs de la maladie, ses phénomènes syraptomatiques et leurs divers modes d'association, avant d'en arriver aux controverses, qu'il est absolument impossible d'éviter lorsqu'on veut préciser le siège et la nature de l'affection.

Nous commencerons donc par étudier le type clinique de la maladie ; nous en examinerons ensuite les formes et les variétés, nous en décrirons les complications, la marche et les rémissions, nous en discuterons les causes, et , maîtres enfin de la partie vraiment médicale du sujet, nous pourrons aborder sans crainte la partie ana-

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tomique et physiologique de la question. En suivant cette marche, la seule logique à mes yeux, nous ne ferons qu'imiter l'exemple de M. le professeur Lasègue, dont je suis heureux, en toute circonstance, de me proclamer l'élève et de suivre les inspirations.

Messieurs, il est absolument nécessaire, pour avoir une idée nette de la symptomatologie et de l'évolution de la paralysie générale, d'établir une division fondamentale au point de vue des phénomènes cliniques et d'étudier séparément les troubles de X intelligence , de la motilité et de la sensibilité.

Je sais, messieurs, ce qu'une telle division peut avoir d'arbitraire, et je n'ignore pas que ces divers ordres de symptômes, dont je vous propose de scinder l'étude, coexistent en réalité et se fusionnent de la manière la plus intime dans le cours de l'affection ; à tel point qu'on a pu, en se basant sur le parallélisme de leur évolution progressive, établir trois périodes distinctes dans la paralysie générale : une période initiale, une période d'état et une période terminale.

Malgré cela, j'ai pensé que, pour la commodité de l'étude, il valait mieux faire un classement méthodique des phénomènes morbides, et les examiner successivement dans la sphère intellectuelle, motrice et sensitive. Il faut bien remarquer, d'ailleurs, que, chez certains malades, il existe une espèce de dissociation des symptômes, une prédominance marquée des manifestations pathologiques, dans l'une des sphères atteintes.

Ainsi, il existe des cas oii les troubles de l'intelligence occupent presque exclusivement la scène, d'oii le nom de paralysie générale à forme intellectuelle qui leur a été donné par certains auteurs.

Je crois donc utile et préférable devons tracer d'abord un tableau de l'état mental des paralytiques généraux, étude des plus importantes, et sur laquelle on ne saurait jamais trop s'étendre.

D'une manière générale, et c'est là l'expression de l'idée qui préside au remarquable travail de M. Jules Falret, on peut dire que le trait caractéristique de la maladie, dans chacun des trois ordres de phénomènes qui la constituent, est l'affaiblissement^ affaiblissement à la fois intellectuel et physique, paralysie de l'intelligence, de la motilité et de la sensibilité.

Mais, au début de l'affection, avant de subir ce travail de déchéance progressive, sous l'influence duquel les facultés se dégradent de plus en plus, la plupart des fonctions de l'individu passent par une période d'excitation morbide, oîi elles manifestent une puissance et une suractivité véritablement insolites. Pendant cette période d'exaltation ou de dynamie fonctionnelle, on constate chez les malades une exagération des forces musculaires, un besoin perpétuel de mouvement, et aussi une stimulation des facultés intellectuelles qui semble les rendre plus intelligents et plus brillants qu'ils ne l'avaient jamais été. J'ai connu un journaliste qui, au début de son affection, se relevait la nuit pour écrire des vers, tellement il était poursuivi par l'impérieux besoin d'exercer ses facultés. Il subissait pour ainsi dire la tyrannie de l'inspiration.

D'autres malades, à cette période, montrent des aptitudes imprévues, des ressources d'imagination et d'esprit, dont on ne les aurait jamais crus capables ; on a vu des savants, des artistes, dans ces conditions de suractivité pathologique, inventer des procédés nouveaux, des combinaisons nouvelles : on a vu des hommes d'affaires s'enri-

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chir d'un coup dans ses spéculations aussi ingénieuses que téméraires.

Mais tout cela n'est qu'un éclair, la dernière lueur d'une intelligence près de s'éteindre, et cet homme, qui remplit encore avec distinction des fonctions ou des charges très importantes, qui se livre avec plus d'ardeur que jamais à ses travaux habituels, s'achemine rapidement vers une démence incurable, sans que rien puisse faire prévoir, à ceux qui l'entourent, sa chute prochaine et définitive.

C'est qu'en effet il est touché, et qu'aux signes d'excitation qu'il présente s'unissent déjà des preuves d'affaiblissement intellectuel, qui, bien que passant inaperçues de l'entourage, n'en sont pas moins reconnaissables pour des yeux exercés. « L'observateur attentif, dit M. Jules Falret, commence déjà à constater chez les malades quelques absences momentanées de mémoire ou d'intelligence, de véritables lacunes dans les conceptions ; en un mot, des traces non contestables de démence commençante, qui sont comme la marque caractéristique de cette maladie mentale, même dès ses premiers débuts. »

L'un des premiers phénomènes qui frappent, parmi ces signes précurseurs d'une déchéance prochaine, c'est, surtout chez les malades des classes supérieures, l'oubli étrange et singulier de toutes les règles de la politesse. On voit un homme d'une éducation achevée et j usqu'alors irréprochable dans sa conduite et son langage s'oublier, en société, dans ses propos et dans sa tenue ; il porte des vêtements sordides, il néglige le soin de sa personne, il n'a nul souci de sa toilette, et se laisse aller peu à peu à l'indifférence la plus complète et à une malpropreté qui contraste singulièrement avec ses habitudes antérieures.

Mais ce manque de délicatesse, cet oubli des conve-

nances, ne portent pas seulement sur la mise extérieure, ils s'étendent jusque dans les relations d'amitié etd'affaires, où les malades en arrivent, sans aucun scrupule, à user des moyens les plus frauduleux.

Il y a quelques années, on fit beaucoup de bruit, dans une ville de province, de détournements singuliers. Une dame de la meilleure société, qui exerçait des fonctions élevées dans une association de bienfaisance, fut accusée de s'approprier les fonds de la société. L'accusation était fondée, mais bientôt la paralysie générale vint montrer la cause de cette défaillance morale.

Mais ce n'est pas seulement dans des actes de ce genre que se manifestent les désordres du début de la paralysie générale. Les malades, sous l'influence de l'excitation cérébrale qui les domine, se livrent parfois aux plus grands excès. On voit un honorable père de famille, rangé, sobre, laborieux, changer brusquement de conduite, devenir dissipateur et débauché, se mettre à boire, perdre toute pudeur et toute retenue, s'afficher avec des femmes de mauvaise vie, et commettre des actes scandaleux, dans lesquels il compromet la fortune et l'honneur des siens. On voit des femmes rompre avec leur réserve et leur décence habituelles, afficher un cynisme révoltant et provoquer les passants dans les rues. Nous avons un exemple de cette salacité, qui se manifeste parfois au début de la paralysie générale, parmi les malades que je compte vous présenter aujourd'hui. 11 s'agit d'un homme qui, dans le cours ordinaire de la vie, présentait un affaiblissement des facultés génésiaques ; à ce point de vue, il était inférieur à la normale. Or, tout à coup, depuis quelques mois, il en était arrivé non seulement à fatiguer sa femme par ses obsessions continuelles, mais encore à s'adresser à toutes

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