DES ILLUSIONS
mais faussement interprétée. Elle peut exister non seulement chez des malades, mais encore chez des individus dans un état parfaitement normal de santé. Vue de loin, une tour carrée paraît ronde. La perspective modifie les formes apparentes des objets, et les illusions du mirage sont un exemple familier de ces erreurs des sens, qui s'expliquent par les lois de la physique.
Mais, chez nos malades, il s'agit d'illusions pathologiques. Un objet réel donne lieu à une interprétation absolument erronée Aux yeux d'un maniaque, des linges accrochés à une fenêtre deviendront des cadavres suspendus au gibet. Des images qui flottent dans l'air deviendront des ballons dirigés par des aéronautes, et la figufe du premier venu retracera à l'imagination les traits de l'ami le plus intime. Avec une élégante concision, M. Lasègue exprime cette idée dans les termes suivants : « L'illusion est à l'hallucination ce que la médisance est à la calomnie. L'illusion s'appuie sur la réalité, mais elle la brode; l'hallucination invente de toutes pièces, «lie ne dit pas un mot de vrai. »
Tous les sens peuvent être le point de départ d'illusions, mais celles de la vue sont beaucoup plus fréquentes que celles de l'ouïe ; le contraire a lieu pour les hallucinations, comme nous le verrons bientôt.
Nous ne croyons pas devoir insister plus longuement sur les phénomènes de cet ordre, qui se confondent, dans la plupart des cas, iivec ceux dont on cherche à les séparer. Il n'existe point ici de limites bien précises, et la frontière n'est pas bien nettement tracée. Le point de départ matériel d'une illusion est souvent si léger, qu'il ne peut guère être considéré que comme le choc qui fait jaillir l'étincelle. M. Maury, qui, comme on le sait, est extrêmement sujet aux hallucinations de la vue, est frappé un jour par
le reflet d'une glace qui iDrillait au soleil : il voit aussitôt se dresser devant lui un cuirassier à cheval, dont il croit distinguer tout le costume, le casque, le plumet, la cuirasse et l'habit (1). Lorsqu'il suffit d'une impression si fugitive pour évoquer un tableau si complet, n'a-t-on pas le droit de penser que l'image fantastique a été créée de toutes pièces? D'ailleurs, il est parfois impossible de dire où finit l'illusion, 011 commence l'hallucination. Un aliéné regarde attentivement un portrait; tout à coup il le voit sortir de son cadre et prendre les allures d'un personnage vivant. Est-ce d'une illusion ou d'une hallucination qu'il s'agit? La difficulté de répondre à cette question suffit pour montrer combien les barrières qu'on élève entre ces deux ordres de faits sont artificielles et combien sont intimes les rapports qui les unissent. Nés dans des conditions presque complètement identiques, ces phénomènes se rattachent évidemment aux mêmes causes et se rencontrent simultanément chez la plupart de nos malades.
Les hallucinations, dont nous allons maintenant nous occuper, nous offrent le type le plus complet du délire sensoriel. En effet, dans toute sensation pervertie ou transformée, il existe au moins un point de départ, qui nous vient du monde extérieur ; mais, chez les hallucinés, c'est la pensée elle-même qui prend un corps : c'est une impression purement subjective qui se projette au dehors, et va se mêler aux objets réels, dont l'existence nous est révélée par le témoignage de nos sens.
Un phénomène aussi bizarre devait naturellement s'ira-
[i) Maury, le Soiyrmeil d- les Rêves, 2^ édit., Paris, Didier, 1862, p. 58.
poser à l'attention des aliénistes et des philosophes ; et parmi les questions si complexes que soulève l'étude de la pathologie mentale, il n'en est peut-être aucune qui ait été plus vivement controversée. Quelle est la nature intime, quel est le mode de production de ces troubles sensoriels? Quels sont leurs rapports avec l'état mental des aliénés? Quelles sont, enfin, les lésions anatomiques qui leur correspondent, s'il en existe? Tels sont les problèmes qui ont été agités et fort diversement résolus par les observateurs qui ont abordé cette étude. Fidèle à l'exemple qui nous a été donné par tous les auteurs, nous commencerons d'abord par analyser les faits; nous discuterons ensuite les conclusions qui paraissent en découler.
Hallucmations de l'ouïe. — Tous les sens, sans exception, peuvent être affectés d'hallucinations, mais c'est incontestablement l'ouïe qui joue ici le premier rôle, du moins chez les aliénés. C'est, en effet, le sens de l'ouïe qui joue le rôle le plus élevé dans l'ordre des fonctions cérébrales et qui nous fournit les notions de l'ordre le plus élevé. C'est surtout le sens de l'ouïe qui nous permet d'acquérir des idées abstraites ; c'est lui qui, de tous les sens, offre le plus de surface aux- troubles qui viennent assaillir lïntelligence.
Les fausses perceptions de l'ouïe sont donc beaucoup plus fréquentes que celles de tous les autres sens. On peut ajouter, en même temps, que ces hallucinations sont de toutes les plus graves, celles qui se rapportent le plus directement à la folie, et qui se dissipent le moins facilement.
Mais ce symptôme peut se présenter sous bien des aspects divers, et avec des degrés d'intensité bien différents.
Il existe pour l'ouïe, comme pour les autres sens spéciaux, des hallucinations élémentaires ; ce sont des bruits, des bourdonnements, des sons de cloches, qui, le plus souvent, sont appréciés parle malade lui-même à leur juste valeur. Mais, à un degré déjà plus avancé, l'hallucination prend un caractère plus nettement accentué. Ce sont des bruits de pas, c'est une personne qui semble marcher dans la pièce voisine, ce sont des notes musicales, c'est enfin la crépitation de la fusillade ou le bruit du canon.
A ces perceptions erronées viennent déjà bien souvent s'ajouter des conceptions délirantes, et pourtant nous ne sommes encore qu'au seuil du labyrinthe. Un pas de plus et nous y entrons directement.
Dans l'une des émeutes qui ont si souvent ensanglanté Paris, la femme d'un ouvrier, enceinte de huit mois^ vit son mari tomber mortellement frappé par une balle. Un mois plus tard, elle accoucha heureusement, mais le dixième jour après l'accouchement, le délire éclata. Elle entendait le bruit du canon, des feux de peloton, le sifflement des balles. Elle guérit au bout d'un mois; mais pendant l'espace de dix ans ehe eut six accès semblables, et toujours les mêmes hallucinations se sont renouvelées- au début du délire (1).
L'hallucination prend une forme mieux définie, lorsque le malade entend des voix. Rien de plus fréquent que ce phénomène, qui constitue à lui seul l'un des éléments les plus importants du délire et qui suffît quelquefois pour lui imprimer une direction spéciale.
Entre le malade qui n'entend que des bruits et celui qui
[{) Baillarger, Des hallucinations [Mém. de V Académie de médecine, 1846, p. 279).
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entend des voix, il existe tout un abîme, et cependant, même pour cette dernière manifestation du phénomène, il est une multitude de degrés. D'abord on entend des interjections, des monosyllabe?, de simples mot?, le plus souvent injurieux. Les choses peuvent en rester là; mais, à un degré plus élevé, les paroles se groupent pour former des phrases, les phrases se groupent de manière à former un sens, et le monologue s'établit.
Certains aliénés entendent deux ou plusieurs voix parfaitement distinctes, et vivent, pour ainsi dire, au milieu d'un monde imaginaire, peuplé d'interlocuteurs invisibles. Il arrive souvent que le malade fait lui-même les demandes et les réponses, en adoptant deux intonations différentes.
Chez les sujets qui parlent plusieurs langues, les voix emploient souvent plusieurs dialectes différents. Esquirol (1) rapporte l'observation d'un préfet de Napoléon, qui connaissait presque toutes les langues de l'Europe, et qui devint aliéné à la suite des désastres de 1812. Dans son délire, il entendait des voix qui se servaient de toutes les langues qui lui étaient familières; une seule était entendue moins distinctement, parce qu'elle empruntait l'idiome russe, que le malade parlait moins facilement que les autres.
Les hallucinations se produisent quelquefois dans une langue qui n'est pas celle dont se sert habituellement l'aliéné. J'ai vu tout dernièrement une femme atteinte du délire de persécution, et qui s'entendait adresser les insultes les plus grossières dans le patois de son pays; cette malade, qui habitait Paris depuis de longues années, et qui parlait fort bien le français, était persuadée que ses ennemis avaient fait venir tout exprès des gens des environs de
(1) Esquirol, Des maladies mentales, 1838, t. 1, p. 161.
Tulle pour l'accabler d'injures et publier à haute voix les plus infâmes calomnies à son égard.
Parfois enfin les voix deviennent confuses, et le sujet ne distingue pas clairBment les paroles qu'il croit entendre ; mais, le plus souvent, cet affaiblissement des perceptions erronées indique une amélioration dans l'état du malade. Les vrais hallucinés éprouvent des impressions dont la netteté ne laisse rien à désirer ; ils s'expriment de manière à ne laisser subsister aucun doute sur ce point. Un jour M. Fo ville voulait combattre les convictions d'un prêtre halluciné. « Monsieur, lui répondit ce malade, je dois donc douter de tout ce que vous me dites, je dois douter que je vous vois, que je vous entends? » C'est précisément cette vivacité des impressions qui rend si dangereux les aliénés de cette espèce : au moment oii ils paraissent le plus tranquilles, une voix leur parle, et ils se précipitent avec fureur sur les personnes qui les entourent.
La direction dans laquelle les voix arrivent aux hallucinés est extrêmement variable : tantôt elles descendent du ciel, tantôt elles viennent du plafond ; quelquefois elles sortent de la terre, des murs, des meubles qui garnissent l'appartement. Souvent, quand le malade est seul, il entend parler derrière lui; est-il au contraire dans un lieu public, il attribue à l'une des personnes présentes les expressions qui viennent de frapper son oreille ; enfin, dans ces hallucinations complexes oii les troubles de la vue coïncident avec ceux de l'ouïe, le malade entend la voix des apparitions qui viennent troubler son repos. Ce sont tantôt des avertissements, tantôt des menaces, tantôt des paroles affectueuses qui lui sont adressées; souvent même il s'entretient avec ces fantômes et soutient avec eux une conversation prolongée.