INFLUENCE DE LA MÉ510IRE
vent les images, les discours, les apparitions, en un mot, les hallucinations en apparence les plus spontanées ne sont en réalité que la reproduction des souvenirs ensevelis depuis longtemps dans les profondeurs inconnues de notre esprit, et qui ressuscitent, à notre insu, sous l'influence d'une excitation morbide.
Mais, sans parler de ces tableaux complexes qui résultent de l'assemblage d'une multitude d'éléments disparates, il existe de nombreuses observations oii les impressions vives qui ont laissé une trace profonde dans la mémoire se reproduisent dans les hallucinations. Nous n'en citerons que deux exemples. Une jeune fille voit le feu prendre à la maison de ses parents ; aussitôt elle est atteinte d'un délire furieux, voit le feu partout, croit brûler elle-même et succombe au bout de quelques semaines ; son dernier cri est : «Au feu ! au feu (1) ! »
On assure que Méhémet-Ali, pacha d'Egypte, était sujet à un phénomène pathologique du même genre. Un jour, dans un combat, il se laissa entraîner au milieu des ennemis. Éloigné des siens, entouré de toutes parts, il allait périr. Jl parvint cependant à se dégager sain et sauf; mais l'impression qu'il avait reçue au moment du danger avait été trop profonde pour ne point laisser de traces. Longtemps après cet événement, il éprouvait, à certains intervalles, une hallucination singulière. Tout à coup, au milieu du silence du palais, on l'entendait pousser de grands cris : il se débattait avec effort, comme un homme attaqué ; cela ne durait qu'un instant; c'était la scène du combat qui se reproduisait (2).
On ne saurait donc exagérer l'influence des dispositions
(1) Griesinger, op. cil., p. 114.
(2) Pariset, cité par Baillarger, Mém. cité, p. 310.
intellectuelles et morales dans les phénomènes de cet ordre ; mais, s'il est incontestable que l'imagination, la mémoire et les sentiments exercent une influence prépondérante à cet égard, il n'est pas moins bien démontré que les fausses perceptions ne présentent quelquefois aucun rapport appréciable avec les idées, les souvenirs et les affections du malade ; ce sont des visions fantastiques, des apparitions bizarres, qui semblent, au premier abord, de véritables créations du hasard .
Il en est souvent de même dans les rêves, dont la profonde analogie avec le délire sensoriel a frappé presque tous les observateurs modernes. « L'homme donne un corps aux produits de son entendement; il rêve tout éveillé,» dit Esquirol en parlant des hallucinations (1). Cette idée, que la plupart des auteurs ont acceptée dans une certaine mesure, a été développée par M. Moreau (de Tours) avec une grande puissance de logique (2). On ne saurait méconnaître la ressemblance frappante, disons mieux, les rapports intimes qui relient entre eux ces deux ordres de faits ; toutefois, ce rapprochement, que tout semble justifier au point de vue psychologique, n'est pas absolument correct dans le sens médical. Les rêves, en effet, sont compatibles avec la santé la plus irréprochable ; les hallucinations, au contraire, sont toujours l'expression d'tm état pathologique, comme nous chercherons à le démontrer plus loin.
Ces réserves faites, nous sommes prêt à reconnaître que les rêves, dans la plupart des cas, présentent tous les caractères essentiels des véritables hallucinations. Le rêveur,
(1) Op. cit., p. 192.
(2) Du haschisch et de l'aliénation mentale, Paris, Fortin, Masson et C«, 1845, p. 143.
HALLUCUNATIONS HYPNAGOGIQUES. 101
comme rhalluciné, est pleinement convaincu de la réalité de ses perceptions imaginaires ; comme l'halluciné, il voit apparaître, sous une forme animée, les préoccupations qui l'agitaient pendant l'état de veille ; comme l'halluciné, il assiste au dédoublement de sa propre intelligence, et retrouve ses propres pensées dans la bouche d'un autre lui même(l); enfin, comme nous l'avons déjà fait observer, les impressions du rêve persistent quelquefois à l'état de veille et viennent se mêler aux faits de la vie réelle. «Pour un assez grand nombre d'aliénés, dit M. Moreau (de Tours), la folie n'est, en réalité, que la continuation d'un rêve (2). »
Mais il est une condition parfaitement normale qui se rapproche encore plus, s'il est possible, de l'aliénation mentale : c'est l'état intermédiaire à la veille et au sommeil, qui favorise de la manière^la plus évidente le développement des hallucinations chez des individus qui jouissent d'ailleurs de la plénitude de leurs facultés intellectuelles.
Depuis longtemps les physiologistes avaient signalé l'existence de ces perturbations sensorielles qui, chez plusieurs sujets, se produisent au moment oii ils vont s'assoupir ; mais les connexions intimes qui rattachent ces phénomènes
(1) «Je vis en songe, dit M Maury, un certain personnage qui venait de Mussidan, je lui demandai où se trouvait cette ville : C'est, me répondit-il, un chef-lieu de canton du département de laDordogne. Je me réveille peu d'instants après avoir eu ce rêve... Je me hâte de consulter un dictionnaire géographique, et, à mon grand étonnemeni, je constate que l'interlocuteur de mon rêve savait mieux la géographie que moi, c'est-à-dire que je m'étais rappelé en rêve un fait oublié à l'état de veille.» Op. cit., p. 116.
(2) De ^identité de Vétat de rêve et de la folie {Annales médico-psychologiques, 1855, p. 373). — Consulter aussi l'intéressant travail de M. Faure, Des rêves morbides [Arch. gén. de médecine, mai 1876).
à la folie ont été mises en lumière pour la première fois par M. Baillarger (Ij; il a prouvé que ces troubles précèdent quelquefois l'explosion d'une maladie mentale, et que, dans certains cas, ils se prolongent après le réveil du malade et peuvent ainsi devenir le point de départ d'une perturbation plus ou moins complète de l'intelligence.
M. Maury, s'appuyant sur son expérience personnelle, s'est livré à une analyse très approfondie de ces phénomènes, qu'il décrit sous le nom à' hallucinations hypnagogiques. Il a montré leurs rapports avec les impressions venues de l'extérieur; et, fait plus remarquable encore, il a constaté que souvent les rêves les plus compliqués n'ont point d'autre origine.
On voit par là que, nées dans la période intermédiaire à la veille et au sommeil, ces hallucinations donnent la main d'une part au rêve, d'autre part à la folie : quelle preuve plus manifeste pourrions-nous donner de l'étroite parenté qui relie ces deux états ?
Il nous reste à discuter une question longtemps controversée et sur laquelle, grâce à des concessions réciproques, l'accord semble à peu près rétabli.
Les hallucinés sont-ils toujours fous? Telle est la question qui, depuis les travaux si mémorables de M. Lélut, a été agitée avec ardeur, je dirai presque avec passion, et diversement résolue par les aliénistes et les psychologues. La controverse eût été sans doute moins animée s'il ne s'était agi que des malades qui se présentent tous les jours à notre observation ; mais, transportée sur le terrain de
(1) De V influence de Vétal intermédiaire à la veille et au sommeil sur la production et la marche des hallucinations {Annales médicopsychologiques, i84S).