INFLUENCE DES COURANTS ÉLECTRIQUES
les recherches de Brenner vinrent démontrer qu'en faisant passer un courant continu à travers l'oreille, on pouvait constater une véritable hyperesthésie du nerf acoustique chez plusieurs individus, et plus particulièrement chez ceux qui sont atteints d'une surdité plus ou moins complète (1). L'exploration se fait de la manière suivante : l'un des rhéophores est appliqué sur l'oreille (ou dans son voisinage immédiat) ; l'autre est posé sur un point quelconque de la surface cutanée. Chez les sujets dont l'ouïe est à l'état normal, lorsque le courant est d'une intensité suftisante, un bruit est perçu, soit au moment oii l'on ouvre le circuit, soit au moment où on le ferme : le phénomène se produit au moment de l'ouverture, si le pôle positif est en rapport avec l'appareil de l'ouïe; au moment de la fermeture, si c'est le pôle négatif.
Ces recherches ont été reprises il y a quelques années par Jolly (2), qui a expérimenté sur les hallucinés. Il a reconnu que presque tous ces malades présentaient une hyperesthésie du nerf acoustique, et qu'ils offraient le phénomène de la réo,ction paradoxale^ c'est-à-dire qu'en excitant l'une des deux oreilles, le malade entend aussi des bruits du côté opposé.
Mais le fait le plus intéressant qui ressort de ces expériences, c'est qu'on peut, à l'aide d'un courant électrique, provoquer de véritables hallucinations de l'ouïe chez les individus qui sont déjà prédisposés aux accidents de cette espèce. Sou-s l'influence de cette excitation, les malades entendent non seulement des bourdonnements, des siffle-
(1) Brenner, Untersuchungen und fieobachlungen auf dem Gebiele der Eleklrolherafie. Le\[)z\g, 1868.
(2) Ueitràge ziir Théorie der Hallucination (Arch. fur Psychiatrie. Berlin, ïlirschwald, 1874, p. 493).
ments ou des bruits, mais des interjections, des mots, des phrases plus ou moins compliquées, quelquefois des prières ou des fragments de poésie, depuis longtemps oubliés.
Ce serait là, messieurs, un fait d'une portée immense s'il était positivement démontré; mais, en raison même de leur importance, ces expériences auraient besoin d'un contrôle, qui semble jusqu'à présent leur avoir manqué.
Il nous reste maintenant, messieurs, après avoir longuement analysé ces phénomènes morbides, à vous indiquer le pronostic qu'ils comportent et les moyens que la thérapeutique peut leur opposer. Mais, avant de nous occuper de ces questions, nous allons discuter avec vous la théorie physiologique des fausses perceptions sensorielles; nous possédons, en effet, les principaux éléments d'une'solution rationnelle du problème.
Je ne vous étonnerai certainement pas en vous disan que les théories de l'hallucination sont innombrables. Chaque observateur a créé pour ainsi dire un mécanisme particulier pour rendre compte des faits, et l'on pourrait compter à cet égard autant de doctrines que d'individus. Il est cependant évident que toutes les opinions peuvent se ramener à trois grandes catégories.
. Pour les uns, l'hallucination est un phénomène purement psychologique ou, si l'on veut, purement cérébral : c'est, suivant l'expression de Lélut, une idée qui se projette au dehors ; c'est le renversement de l'acte psychologique par lequel les sensations se transforment en idée. Ici c'est au contraire l'idée qui se transforme en sensation. Cette opinion, sous des formules diverses, est celle qu'ont soutenue Esquirol, Lélut, Falret, pour ne citer que ces noms-là.
Pour d'autres observateurs et, il faut bien le dire, l'école
THÉORife DE l'hallucination. H1
moderne presque tout entière est dans ce courant, l'hallucination n'est qu'un phénomène purement sensoriel. C'est à la périphérie, c'est dans les organes des sens ou tout au moins dans les condensateurs riii transforment les sensations en les idéalisant, c'est dans les ganglions cérébraux que se trouve le siège du phénomène pathologique qui donne naissance à l'hallucination.
Cette idée, émise pour la première fois par M. Foville, a trouvé depuis de nombreux partisans en France et à l'étranger; mais l'expression un peu vague de ganglions cérébraux a paru peu satisfaisante à ces esprits courageux qui, sans se laisser intimider par les difficultés du sujet, ont voulu le serrer de plus près.
D'après les travaux si justement célèbres de mon excellent ami le docteur Luys, c'est dans les couches optiques qu'il faut localiser le sensorium commun: c'est là, par conséquent, qu'il faut chercher les lésions anatomiques qui président à toutes ces sensations morbides. M. Je docteur Ritti, l'un des meilleurs élèves de M. Luys, a consacré une thèse des plus remarquables à la défense de cette opinion qui compte aujourd'hui de nombreux adeptes (j).
Reste enfin une troisième hypothèse, d'après laquelle les hallucinations seraient toujours psycho-sensorielles; psychiques, car elles tirent leur fondde l'esprit même du malade, des trésors accumulés de l'intelligence et de la mémoire ; sensorielles, car c'est toujours dans les sens qu'elles ont leur point de départ . C'est la théorie mixte, celle de M . Baillarger, à laquelle nous nous rallions franchement.
En résumé, il ne peut exister en bonne logique plus de trois théories de l'hallucination. Pour les uns, c'est un phé-
(i) Ritti, Théorie -physiologique de V hallucination, Thèse de Paris^
nomène purement intellectuel ; pour les autres, un phénomène purement matériel; pour d'autres enfin, et c'est leur doctrine que j'adopte complètement, l'hallucination est toujours un phénomène mixte, un trouble psycho-sensoriel. Sans doute, il peut exister à cet égard plusieurs degrés : les uns sont ultra-spiritualistes, les autres ultra-somatistes, et il y a des modérés dans tous les partis. Mais, abstraction faite des nuances, des adoucissements et des concessions réciproques, aucune doctrine ne peut échapper à la classification que nous avons établie. Je vais maintenant discuter successivement ces opinions plus divergentes en apparence qu'en réahté, et je serais heureux de vous faire partager mes convictions à cet égard.
Rappelons-nous tout d'abord le mécanisme de la perception en nous plaçant au point de vue exclusivement physiologique. Il existe en première ligne un appareil sensilif auquel correspondent les extrémités nerveuses. C'est là que se produit la première impression. Il existe ensuite un appareil de transmission, c'est le tube nerveux ; puis un appareil de condensation, ce sont les ganglions cérébraux, le cerveau sensitif, le sensorium commune ; enfin un appareil de perception, ce sont les régions corticales des hémisphères cérébraux, ou plutôt, ces cellules spéciales qui semblent représenter l'expression la plus élevée de la matière dans ses rapports avec les fonctions intellectuelles.
Ainsi, c'est la région la plus noble de l'encéphale, la partie la plus voisine de l'intelligence, qui seule peut juger le phénomène. Et lorsque nous avons poussé l'analyse du fait matériel aussi loin qu'il est possible de le suivre, au moment oii il va nous échapper, pour se plonger dans le domaine des faits psychologiques, il nous apparaît comme une modification particulière des cellules corticales.
Or, il est évident que le fait perçu par le cerveau supérieur n'est point l'impression matérielle en elle-même, mais rébranlement produit d'étage en étage sur le cerveau sensible {Sinngehirn des auteurs allemands).
D'un autre côté, il ne faut point perdre de vue la loi si justement célèbre de Millier. Nous ne saurions percevoir aucune impression de cause extérieure qui ne puisse être identiquement reproduite, sans cause extérieure, par une simple modification du système nerveux. C'est en nous appuyant sur cette double base que nous allons essayer de formuler une solution rationnelle du problème.
Cest l'entendement qui veoid et qui oyt^ dit Montaigne, et cette pensée profondément vraie doit servir de base à toute théorie rationnelle des hallucinations. Mais il est de notion vulgaire en psychologie que l'entendement ne perçoit ni la lumière ni les sons. C'est par des modifications mystérieuses des centres nerveux que l'intelligence est avertie des manifestations extérieures qui viennent frapper les organes sensoriels.
Ainsi donc, si le phénomène de la perception renferme un mystère qu'il ne nous sera peut-être jamais donné de pénétrer, il présente un côté purement physique par lequel nous pouvons plus facilement l'aborder. Toute sensation perçue doit évidemment correspondre à un état particulier des régions les plus élevées de l'encéphale, qui est la conséquence immédiate d'un ébranlement des ganglions encéphaliques. Ceux-ci subissent à leur tour l'influence des nerfs sensitifs, qui sont placés eux-mêmes sous la dépendance des appareils des sens.
Or, s'il se produit accidentellement un état analogue sur un point quelconque de ce long trajet, une sensation corres-
pondante devra se manifester. Nous donnons à cette perception sans objet le nom d'hallucination.
Prenons pour point de départ un phénomène des plus élémentaires. Nous voulons parler des hallucinations des amputés. On sait qu'après avoir perdu un membre, les opérés ressentent des douleurs qui paraissent siéger dans le membre qu'ils n'ont plus, et qui constituent une véritable hallucination, d'après le témoignage des aliénistes les plus compétents, de Falret et de M. Baillarger (i).
Ces éminents observateurs attribuent, il est vrai, ce phénomène à une hallucination de mémoire ; mais nous savons, en réalité, qu'il se produit, au bout du nerf coupé, des modifications qui suffisent amplement pour expliquer la sensation perçue. Les altérations que subissent les extrémités nerveuses, et qui tendent à la production d'un tissu de nouvelle formation, ou, si l'on veut, d'un tissu cicatriciel, provoquent des sensations qui, suivant une habitude constante, sont rapportées par le sujet aux extrémités terminales du nerf.
Sans doute, pour beaucoup d'aliénistes, ce phénomène ne mérite pas d'être classé parmi les hallucinations.
Il présente cependant le double caractère d'extériorité et de spontanéité qui leur est particulier (2). Il n'en diffère que par
(1) Baillarger, mém. cité, p. 3S7. — Falret^ op. cit., p. 262.
Mon collègue et ami le docteur Périer a pratiqué, il y a quelques années, l'amputation de la jambe chez un jeune enfant. Le petit malade, qui avait été chloroformé, resta pendant assez longtemps dans l'ignorance la plus complète de ce qui s'était passé ; mais un jour il fut pris d'une vive démangeaison; il chercha vainement son pied pour le gratter, et ce fut seulement alors qu'il s'aperçut qu'il l'avait perdu. En quoi cette fausse perception sensorielle différait-elle d'une véritable hallucination ?
(2) L'extériorité et la spontanéité sont, d'après M. Baillarger, les caractères essentiels de toute hallucination.
THÉOBtE DES HALLUCINATIONS. Il5
l'évidence écrasante de la cause matérielle qui le produit. Il ne saurait être question dans cet exemple d'une idée projetée au dehors, d'autant plus que l'expérience ne tarde pas à modifier les impressions du sujet. A mesure que le temps s'écoule, la sensation remonte; elle est rapportée d'abord à un point moins éloigné, efc finit en quelque sorte par s'appliquer sur l'extrémité des moignons.
A des causes de ce genre se rattachent, selon toute apparence, ces hallucinations du sens tactile, qui sont si fréquentes chez nos aliénés. Les uns subissent des décharges électriques, d'autres éprouvent une sensation de brûlure, de pincement ; ils reçoivent des coups ; ils sont frappés par des êtres invisibles. Tous ces phénomènes peuvent s'expliquer delà mêmemanièrequeles hallucinations des amputés.
Il en est de même de ces sensations viscérales qui font croire aux aliénés que leur corps est habité par des esprits immondes, par des animaux de toute espèce, par deshôtes étranges, par des curés, par un concile. Des lésions anatomiques parfaitement évidentes ont été plus d'une fois rencontrées chez ces malades au point précis oîi, pendant la vie, ils localisaient leur sensation morbide.
Il en est ainsi, selon toute apparence, chez les sujets qui sont victimes d'hallucinations génitales. Sans doute, il est quelquefois difficile de saisir le point d'origine d'une sensation voluptueuse ; mais, dans certains cas, l'idée d'une irritation locale des organes génitaux s'impose avec une évidence au-dessus de toute contestation.
Un excité maniaque, que j'ai observé pendant quelque temps dans mon service à l'hôpital Saint-Antoine, était persécuté par des ennemis imaginaires, qu'il appelait des joompiers, et qui, par des manœuvres coupables, provoquaient chez lui des sensations voluptueuses qui aboutissaient à l'éja"
culation. Lorsqu'il était pris de ces accès, il entrait dans d'épouvantables fureurs qui le rendaient très dangereux, et voulait absolument tuer ces ennemis de son repos qui épuisaient ses forces et tarissaient les sources de la vie.
Il est difficile de ne point admettre qu'il y avait chez cet homme quelque lésion matérielle des organes génitaux, source constante d'excitations involontaires et qui donnait naissance aux accidents que nous venons de décrire. Il serait presque impossible de ne point voir dans cette observation autre chose qu'un phénomène purement psychologique.
Mais, dira-t-on, avec les sens d'ordre inférieur on a beau jeu pour nier l'origine purement intellectuelle du phénomène. Parlez-nous maintenant des sens supérieurs, de ceux qu'on peut vraiment appeler les sens de l'intelligence, de l'ouïe, de la vue. Est-il possible d'expliquer, dans l'hypothèse que vous soutenez, les hallucinations dont ils peuvent être affectés ?
Nous allons prendre cette objection corps à corps, et nous chercherons à prouver que rien dans les hallucinations d'ordre supérieur ne diffère essentiellement des autres.
Rappelons-nous d'abord que, pour l'ouïe et la vue, comme pour les autres sens, il existe des hallucinations élémentaires, des bruits, des bourdonnements, des flammes, qui peuvent être expérimentalement provoqués, soit par le courant galvanique, soit par d'autres moyens d'excitation. Fait remarquable et qui se rattache directement à la théorie que nous discutons, les sens paraissent, dans certaines hallucinations, se remplacer les uns les autres. Une excitation portée sur le sens de la vue détermine une hallucination de l'ouïe, et réciproquement. Un homme sujet à des hallucinations auditives demeure parfaitement tranquille dans l'obscurité ; dès qu'on apporte des lumières, des
paroles grossières viennent frapper son oreille. Kahlbaiim, qui s'est beaucoup occupé de cet intéressant phénomène, lui donne le nom d'hallucination réflexe. On peut y rattacher, quelques faits observés chez des individus en pleine santé. Millier nous apprend que le célèbre micrographe Henle présentait cette particularité individuelle, qu'en se passant légèrement le doigt sur la joue, il excitait un bruissement dans l'oreille (1). J'ai constaté le même phénomène chez un de mes élèves; mais, chez ce jeune homme, il n'existe que d'un seul côté (à gauche). Voici donc des sensations plus ou moins élémentaires, des perceptions ne répondant à aucun objet extérieur, que l'on peut provoquer pour ainsi dire à volonté.
Rapprochons de cette première donnge l'un des faits les plus intéressants que nous révèle l'étude clinique. Nous voulons parler des hallucinations de la vue et de l'ouïe qui se produisent chez les aveugles et les sourds. On connaît l'histoire de ce prêtre aliéné qui passait ses journées à écrire sous la dictée de l'archange saint Michel; or ce malade- était absolument sourd. On connaît aussi l'observation de cet aveugle, qui, pendant sa vie, était constamment tourmenté par des apparitions terrifiantes. A l'autopsie, on trouva une dégénération complète des deux nerfs optiques. Ces faits, autrefois invoqués contre l'origine des hallucinations, viennent, au contraire, à l'appui de cette doctrine. On comprend en effet que bien souvent un nerf malade frappera l'encéphale d'impressions morbides qui, chez un sujet prédisposé, seront faussement interprétées et donneront naissance à des hallucinations. Ce sont
(1) Manuel de physiologie, trad. Jourdan. Paris, J,-B. BailUère, 1845, t. II, p, 464.
il8 DES ÉLÉMENTS MORBIDES DE LA FOLIE.
en pareil cas de véritables névralgies du nerf optique ou du nerf acoustique, dont le point de départ, suivant une règle bien connue, est rapporté par le malade à Textrémité terminale du nerf.
Mais nous sommes restés jusqu'ici sur le terrain des phénomènes élémentaires ; il nous faut aborder maintenant la question des hallucinations plus compliquées, les voix, les discours, les apparitions, les tableaux. Gomment expliquer ces manifestations morbides d'un ordre beaucoup plus élevé, et dans lesquelles l'intelligence semble jouer un rôle prépondérant ?
Ici se place l'intervention évidente de V automatisme cérébral. Au début de la vie, lorsqu'en entrant dans le monde l'enfant se voit assailli pour la première fois par des sensations diverses, il n'éprouve tout d'abord que des impressions isolées, des perceptions indépendantes et qu'il est hors d'état d'associer. Il faut une longue éducation pour qu'il apprenne non seulement à voir les objets, mais à juger la distance à laquelle ils sont placés, pour que certains sons éveillent en lui certaines idées, et pour qu'il sache enfin comprendre ce qu'il aperçoit.
Condillac, cherchant àjustifîer la fameuse doctrine d'après laquelle les idées ne seraient que des sensations transformées, se met en présence d'une statue tenant une rose à la main ; puis il lui accorde un sens, celui de l'odorat, à l'exclusion de tous les autres. Pour nous qui l'observons, c'est une statue qui sent une rose, mais pour la statue elle-même le sentiment de l'existence n'est représenté que par une agréable odeur.
Le jeune enfant ressemble, à ses débuts dans le monde, à la statue de Condillac. Pour lui, les odeurs ne sont que des odeurs, etles impressions sensorielles existent isolément sans
se combiner entre elles ; mais pour l'adulte il en est bien autrement. Toute sensation est immédiatement interprétée par le jugement, et cette opération est tellement rapide, que le plus souvent nous n'en avons pointconscience. On nous permettra d'en citer un exemple familier. Lorsque nous parcourons des yeux une page imprimée, le sens des mots, les idées qu'ils expriment captivent seuls notre intelligence, et, pour apercevoir les fautes typographiques que renferme le texte, il faut une attention toute spéciale. Nous ne voyons donc pas les mots tels qu'ils sont placés devant nos yeux, mais, par l'effet d'une longue habitude, ils nous arrivent tels que nous les concevons . Le contraire a lieu pourl'homme qui apprend péniblement à lire, et qui, tout préoccupé de l'assemblage des caractères, ne comprend plus le sens général du texte.
Il en est de même pour la plupart des sensations habituelles ; voilà pourquoi, grâce à certains artifices de perspective, il est facile de nous tromper sur la distance, la forme et le relief des objets.
Que faut-il donc pour qu'une impression élémentaire devienne le point de départ d'une hallucination compliquée ? La réponse est facile. Il faut un terrain préparé, danslequel la semence morbide puisse aisément germer; il faut un cerveau doué d'une impressionnabilité suffisante pour que les trésors accumulés par l'imagination et la mémoire puissent aisément jaillir au dehors, sous l'influence d'une excitation imprévue. Nul ne sait en effet combien est grande sa richesse en idées et en souvenirs, aussi longtemps qu'une expérience inattendue ne vient pas lui en apporter la révélation. Certains physiologistes qui s'intéressent à la psychologie ont prouvé qu'on ne saurait jamais rien oublier. Les traces des impressions antérieurement perçues s'accu-
120 DliS ÉLÉMENTS MORBIDES DE LA FOLIE.
mulent dans nos cellules cérébrales^ où elles restent indéfiniment latentes, jusqu'au moment oîi une influence supérieure les évoque pour ainsi dire de la tombe oii elles dormaient ensevelies. L'expérience journalière de la vie nous fournit d'innombrables exemples de ce travail intime qui s'accomplit sans cesse dans les profondeurs de notre intelligence sans la participation de la volonté. Cet effort de cérébration inconsciente est bien connu de ceux qui, comme J.-J. Rousseau, lourds et embarrassés dans la conversation, ne trouvent le mot juste, la répartie spirituelle qu'au bas de l'escalier.
Or c'est précisément ce qui arrive dans l'hallucination ; c'est l'irruption de l'inconscient dans le domaine delà conscience. C'est la révélation inattendue des trésors cachés dans les profondeurs de l'intelligence. Mais, sans une prédisposition spéciale, ce phénomène ne saurait se produire. Cette prédisposition, nous la rencontrons dans un grand nombre d'états morbides, dans la folie et les grandes névroses, dans le délire de la fièvre, dans l'alcoolisme et sous l'influence de plusieurs substances toxiques. On la rencontre aussi dans un état physiologique et qui rentre dans l'expérience de chacun de nous : il s'agit, on l'a deviné, des rêves et du sommeil.
Plein des impressions et des souvenirs de l'état de veille, le dormeur n'attend qu'une impression sensorielle venue du dehors, pour créer spontanément tout un drame; mais la sensation physique est en quelque sorte le clou auquel s'accroche le tableau, dont l'imagination et la mémoire ont fait les frais.
L'influence de ces impressions, venues de l'extérieur, sur la marche des rêves, a été signalée par divers observateurs. M. Maury, qui a pratiqué de nombreuses expériences
sur lui-même, cite des faits qui ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Il est parfaitement avéré que, dans certains cas, on peut modifier toute l'évolution d'un rêve en prononçant quelques paroles à l'oreille de la personne endormie ou en provoquant chez elle les sensations les plus diverses (1).
Si le rêve est, comme le pensent beaucoup d'aliénistes, le type physiologique de l'hallucination, il est évident que ce dernier phénomène doit se trouver placé sous l'empire des mêmes conditions.
■Voilà pourquoi, chez tout halluciné, les sensations perçues sont constamment en rapport avec le milieu intellectuel oîi il a toujours vécu. Un extatique chrétien verra des apparitions angéliques, contemplera la Vierge dans sa splendeur céleste ou recevra les avertissements d'un saint. Sous l'influence du même état morbide, les visionnaires de l'antiquité voyaient apparaître les noires Euménides ou le divin Apollon. Personne aujourd'hui ne s'entretient avec ces divinités mythologiques, qui sont remplacées par la Vierge et les saints ; et il n'est point sans intérêt de constater que, sous ce rapport, les hallucinations et le délire des protestants diffèrent essentiellement du délire et des hallucinations des catholiques.
Enfin les préoccupations et les problèmes de la vie moderne, la police, les francs-maçons, la politique, envahissent la scène chez la plupart de nos hallucinés, prouvant ainsi jusqu'à l'évidence que c'est de leur propre fonds qu'ils tirent les objets imaginaires qui occupent sans cesse leur attention.
Il existe donc, les faits le prouvent, deux classes bien
(1) Maury, op. cit., p. -226. Les auteurs anglais citent plusieurs faits de ce ffenre.
distinctes de fausses perceptions sensorielles. Tantôt il s'agit de ces sensations purement physiques dans lesquelles l'intelligence ne saurait revendiquer aucune part, et dont le type nous est offert par les douleurs des amputés ; tantôt, au contraire, la sensation n'est, pour ainsi dire, que le choc qui fait iaillir une pluie d'étincelles ; les éléments de l'hallucination sont préparés d'avance, elle n'attend qu'un prétexte pour éclater. C'est une arme toute chargée ; dès qu'on presse la détente, le coup part.
Lorsque plusieurs sens participent simultanément à ces manifestations morbides, il est probable que l'ébranlement, d'abord limité à un seul point, se propage aux parties voisines de l'encéphale ; d'ailleurs l'association des idées joue évidemment ici un rôle des plus importants. Voilà pourquoi, sans doute, les sens paraissent, dans certaines hallucinations, se remplacer les uns les autres. Un jeune peintre, dont M. le professeur Lasègue a rappelé l'histoire dans ses leçons orales, voyait des apparitions qui ne parlaient point, mais qui portaient, écrits sur une pancarte, les mots qu'elles se refusaient à prononcer. Le sens de la vue venait donc au secours de l'ouïe (1).
Ajoutons enfin que, s'il existe des sujets qui peuvent se procurer des hallucinations à volonté (fait d'ailleurs très exceptionnel), il n'est point nécessaire d'invoquer chez eux un mécanisme différent; ce sont des hallucinés qui, comme certains rêveurs, conservent dans une certaine mesure le pouvoir de diriger les fantaisies de leur imagination ; mais les deux faits primitifs, la sensation anormale et la prédisposition cérébrale, n'en sont pas moins les causes véritables de la manifestation morbide.
(1) Motet, Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Paris, J.-B. Baillière, 1873, article Hallucinations, t. XVII, p. 174.
N'oublions pas, d'ailleurs, que la netteté des perceptions est bien loin d'être égale chez tous les malades ; les uns voient et entendent très distinctement; les autres n'ont que des perceptions confuses, n'aperçoivent les objets qu'à travers un brouillard, et n'entendent que des paroles mal définies; chez ces derniers, la partie sensorielle du phénomène est visiblement incomplète; ou plutôt, l'imagination n'a pas un pouvoir suffisant pour transformer complètement les impressions sensitives.
Nous avons, on le voit, fait une large part, nous dirons même la part la plus large, à l'intervention de l'intelligence dans le mécanisme des hallucinations. Nous avons cependant revendiqué une place pour l'influence, à notre avis incontestable, des troubles de la sensibilité. Ces deux ordres de causes ne s'excluent nullement, comme on l'a faussement prétendu ; leur action simultanée nous paraît au contraire évidente dans toutes les hallucinations compliquées, et les arguments que la métaphysique peut fournir aux adversaires de la théorie mz'a^^e ne présentent qu'une bien faible valeur à nos yeux. Il ne s'agit point ici d'un tournoi de logique, mais d'une simple discussion médicale : il faut donc s'appuyer, avant tout, sur des faits scientifiques rigoureusement observés ; telle est en effet la base de nos convictions.
« On ne détruit jamais un fait » , disait avec raison Claude Bernard: il s'agit de l'interpréter judicieusement ; et nous attendons, pour renoncer aux idées que nous venons d'exposer, qu'on nous présente une hypothèse plus en harmonie avec les faits.
Il nous reste maintenant à discuter les deux autres théories qui se disputent la préférence, pour démontrer que ni l'une ni l'autre, prise exclusivement, ne saurait satisfaire aux conditions du problème.
« L'hallucination est une idée qui se projette au dehors, » disent, avec Esquirol, Lélut, Falret et les autres partisans de la théorie psychique, les observateurs qui sont restés fidèles à cette doctrine un peu surannée. Mais il est absolument impossible de soutenir cette opinion dans son entier, en présence des observations de plus en plus nombreuses qui démontrent l'intervention d'un élément matériel dans la production du phénomène.
Tl est des hallucinés qui ont des visions extatiques ; mais, en pressant sur le giobe de l'œil, on dédouble les images miraculeuses. S'il s'agissait ici bien réellement d'une idée qui se projette au dehors, comment pourrait-on dédoubler cette idée en pressant sur le globe oculaire?
Mais il est des faits d'une signification plus catégorique encore. On sait que des lésions physiques, telles que les ulcérations de la cornée, ont déterminé des hallucinations persistantes. On sait qu'il existe des hallucinations congestives, dont on peut débarrasser le malade en pratiquant une saignée ; on sait enfin qu'il est des hallucinations que le malade ne perçoit qu'en baissant la tête ; quand il la relève, elles ont disparu. Enfin, ce qui est plus significatif encore, il est des hallucinations dédoublées, selon l'expression de M. Michéa, ou plutôt des hallucinations unilatérales ; on ne les perçoit que d'un seul côté. Il semble qu'on ne saurait pousser plus loin la démonstration ; cependant, s'il existe des hallucinations hémiopiques, comme dans l'observation de M. le docteur Pick, on aurait encore plus de peine à concevoir comment une idée qui se projette au dehors peut ne montrer au malade que la moitié d'un objet.
Il existe donc incontestablement un élément physique dans les hallucinations, et, pour tout esprit non prévenu,
les faits que je viens d'indiquer démontrent jusqu'à l'évidence que la théorie psychique, qui fait de l'hallucination une sensation retournée, est absolument insoutenable dans l'état actuel de nos connaissances.
Il nous reste à parler de la théorie vraiment moderne, qui localise les hallucinations avec Foville dans les ganglions cérébraux, avec les Allemands dans le cerveau sensitif, avec M. Luys et ses élèves dans les couches optiques. Cette manière de voir, appuyée sur de remarquables travaux, se rapproche bien davantage de notre opinion. Nous avons cependant deux objections capitales à lui adresser.
En premier lieu, puisque, depuis l'origine jusqu'aux extrémités du système nerveux, toutes les parties de ce vaste appareil sont indispensables à la production des phénomènes sensoriels, pourquoi les dépouiller toutes au profit d'une seule d' entre elles? Le sensorium commune, les couches optiques, sont très probablement le point de départ d'un grand nombre d'hallucinations; mais il est absolument certain que des lésions des appareils sensoriels ou des nerfs périphériques peuvent en devenir l'origine. Qu'on se rappelle ce que nous avons dit des hallucinations des amputés. Qu'on se rappelle les hallucinations quelquefois produites par des lésions de la cornée, et les conceptions grotesques que provoquent chez certains aliénés des lésions viscérales, et qui font croire aux uns qu'ils sont habités par un concile, aux autres qu'ils sont envahis par une nichée d'animaux immondes, lorsqu'il s'agit en réalité d'une inflammation des intestins ou d'un cancer du péritoine, et l'on verra qu'il est impossible de déshériter les extrémités périphériques des nerfs au profit d'une région particulière de l'encéphale.
Mais, si les parties les moins nobles du système nerveux sont capables d'engendrer des hallucinations, à plus forte raison les cellules cérébrales, les organes les plus élevés de l'intelligence, doivent-elles jouir des mêmes droits. En un mol, sur tous les points de ce grand parcours, qui part des sensations pour aboutir à l'intelligence, une lésion quelconque peut déterminer une perception sans objet. Comme le dit Millier, que nous avons cité tout à l'heure, nous ne saurions percevoir aucune impression de cause extérieure qui ne puisse être identiquement reproduite sans cause extérieure, par une simple modification du système nerveux.
En second lieu, nous ne saurions méconnaître, en présence du fait matériel, la nécessité absolue de l'intervention psychique ; les lésions matérielles ne peuvent fournir qu'une sensation élémentaire qui sera le point de départ du phénomène, mais c'est aux facultés les plus nobles de l'esprit qu'il appartient de le dérouler dans toute son ampleur.
C'est ainsi qu'un diapason prêt à vibrer renferme virtuellement toutes les conditions nécessaires pour donner une note musicale ; mais, pour que le son se produise, il faut nécessairement un choc venu de l'extérieur.
Que penser maintenant de ces hallucinations psychiques dans lesquelles aucun trouble sensoriel ne vient se mêler aux désordres de l'intelligence ? Pour nous, la réponse ne saurait être douteuse : ces phénomènes sont d'un ordre entièrement différent ; et si les malades, pour mieux rendre compte de leurs dialogues imaginaires, disent entendre une voix, ils avouent que c'est faute d'une meilleure expression pour peindre ce qu'ils éprouvent ; en réalité, le malade n'entend pas sa propre pensée, mais il la rédige, ce qui est
tIALLUCmATIONS PSYCHIQUES. 127
bien différent. Aussi plusieurs d'entre eux inventent-ils, pour mieux se faire comprendre, des termes bizarres [faculté veillambidique , sixième sens, sens de la pensée) qui n'ont aucun rapport avec les fausses perceptions sensorielles.
Nous croyons donc que ces troubles purement psychiques sont bien plus voisins des conceptions délirantes que des hallucinations proprement dites ; ou plutôt, ce sont des phénomènes intermédiaires, qui servent de transition, pour ainsi dire, entre ces deux groupes différents.
Les conclusions qui découlent des considérations que nous venons d'exposer peuvent se réduire à quelques propositions générales, qu'il nous paraît utile de formuler ici, pour résumer en peu de mots la discussion qui précède.
I. Les hallucinations sont toujours psycho-sensorielles, à l'exception de quelques fausses perceptions de l'ordre le plus élémentaire, qui sont purement sensorielles.
IL Les hallucinations exigent, pour se produire, une prédisposition individuelle, une excitabilité toute spéciale, qui rend l'encéphale apte à réagir au moindre prétexte et à transformer sur-le-champ les impressions que lui fournissent les organes des sens.
IIL Les hallucinations exigent aussi, pour se produire, wxiQ sensation qui vient mettre en mouvement le mécanisme automatique des centres nerveux.
IV. Les hallucinations sont toujours un phénomène pathologique.
V. Il n'existe aucune différence fondamentale entre les hallucinations et les illusions,
VI. Les hallucinations psychiques forment la transition entre les conceptions délirantes et le délire sensoriel.
Quittons maintenant les hautes régions de la physiologie cérébrale pour redescendre sur le terrain de la médecine pratique. Gomme médecin, pour compléter l'étude des hallucinations, nous devons en formuler le pronostic et poser les bases d'un traitement rationnel; mais, avant d'en venir là, nous voulons indiquer les règles qui doivent présider au diagnostic^ autant du moins qu'il est possible de le faire, lorsqu'il s'agit d'un phénomène purement subjectif.
Pour reconnaître l'existence des hallucinations, nous sommes forcés de recourir au témoignage des malades. Mais, comme on l'a dit avec raison (1 ), il ne faut pas écrire sous la dictée des aliénés et se constituer leur secrétaire; ils peuvent nous tromper, avec ou sans intention, et l'on ne doit pas admettre, sur leur simple assertion, la réalité des impressions sensorielles qu'ils disent avoir ressenties. Mais, lorsque les malades se plaisent dans le récit des visions qu'ils ont eues, des dialogues qu'ils ont soutenus, lorsqu'ils en parlent avec un accent de profonde sincérité, lorsqu'ils ne supportent pas la contradiction, et qu'ils s'irritent si l'on cherche à redresser leur jugement, il devient extrêmement probable qu'ils ont réellement éprouvé les phénomènes dont ils nous rendent compte ; et cette probabilité se change en certitude quand on peut directement observer le malade pendant que les hallucinations se produisent, et lire sur sa physionomie les sentiments divers dont il est animé.
Ces règles élémentaires, qui ne suffisent certainement pas à juger tous les cas douteux, permettront cependant de réduire très notablement la proportion des hallucinés et de ramener dans de justes limites la fréquence relative de ces manifestations pathologiques.
(1) Falret, op. cit., Introduction, p. xv.