TROUBLES PSYCHOLOGIQUES DE LA MANIE
le prenant dans des conditions favorables, on parvient à trouver certaines idées, certaines conceptions qui forment le centre autour duquel gravite le tourbillon intellectuel. Les uns sont atteints de folie religieuse, les autres de délire ambitieux, d'autres sont des inventeurs, les plus ennuyeux de tous les aliénés. Mais vous ne trouvez point chez eux la perte du syllogisme, qui constitue, après tout, ce qu'il y a de plus fondamental dans l'esprit humain.
En raison de cette mobilité excessive, les malades changent de sujet à chaque instant et avec une facilité merveilleuse; et, si vous n'apportez pas la plus grande attention dans votre interrogatoire, vous courez vous-même le risque de perdre le fil des idées. Il existe chez ces sujets, selon l'expression de M. Baillarger, un véritable automatisme cérébral et, comme dans le sommeil et les rêves, les conceptions intellectuelles surgissent brusquement et spontanément, sans être évoquées par un travail antérieur de l'esprit ni par un effort de la volonté.
Souvent, à la suite de cette perturbation générale, se montre une activité extraordinaire de certaines facultés intellectuelles ; c'est ainsi que la mémoire peut offrir une puissance vraiment singulière.
On voit souvent le maniaque se rappeler, avec une précision surprenante, les moindres détails de sa vie passée et de ses études antérieures.
En même temps, il existe une exaltation manifeste de l'imagination, qui fournit en abondance des combinaisons imprévues et des images nouvelles. Le don de la parole semble aussi résulter quelquefois de cette excitation générale. Un homme très ordinaire devient subitement d'une éloquence remarquable ; il emploie des tournures très heureuses, il parle avec un bonheur d'expressions tout à fait
singulier; il s'élève réellement au-dessus de lui-même et paraît sortir un instant de sa condition.
Malheureusement on voit souvent le revers de la médaille. La plupart de ces malades n'offrent qu'une loquacité intarissable qui leur sert à exprimer des idées banales; ils vomissent des injures et lancent les obscénités les plus grossières.
On peut se demander si, dans le cours de ce trouble général, l'intelligence est seule atteinte. Si, pour l'entourage, ce sont les conceptions délirantes qui attirent l'attention, il est une autre série de perturbations qui semble s'attaquer aux racines mêmes de l'être moral : c'est la perversion des sentiments et le trouble des affections les plus naturelles.
Souvent l'on constate, longtemps avant tout autre phénomèned'ordre psychologique, une surexcitation de tous les penchants, bons ou mauvais. Le malade passe avec la plus grande rapidité des uns aux autres : tantôt ce sont des sentiments tendres, tantôt, au contraire, des instincts pervers. Mais le point par lequel il reste toujours semblable à lui-même, c'est l'exagération ; tout, dans ses expressions, est porté jusqu'à la dernière puissance, et, ce qui est plus important encore, le malade passe subitement des paroles aux actes ; des coups succèdent aux injures et le désordre des idées s'accompagne de violences sans aucun motif.
Il se présente souvent un développement excessif de certains instincts. Le délire erotique, si fréquent chez les maniaques, se fait surtout remarquer chez les femmes par le contraste qu'il présente avec leur retenue habituelle. La propension au vol, la tendance à l'homicide, sont des raâ-^ nifestations morbides de ce tumulte intellectuel. En un mot,il existe constamment chez les rrianiaques des tendances qiii exigent la plus grande surveillance.
FUREUR MAÎ^IAQUÉ. 283
Un pareil état peut vous sembler violent, cependant il existe un état plus violent encore ; je veux parler de la fureur maniaque.
Gomme l'a dit Esqiiirol, il ne faut pas confondre les maniaques avec les furieux ; pour que le maniaque entre en état de fureur, il faut une cause d'excitation; parfois cette exaspération se manifeste d'une manière en apparence spontanée, mais le plus souvent elle provient d'une contrariété, d'une contrainte et, à l'époque oii les malades étaient traités avec moins de douceur que maintenant, les accès de fureur maniaque étaient bien plus fréquents qu'ils ne le sont aujourd'hui.
La fureur est, comme le dit Marcé, la colère du maniaque. Elle est caractérisée par une crise d'une violence exceptionnelle ; les yeux étincellent, la figure rougit, la physionomie devient menaçante : le furieux pousse des cris terribles, brise tout ce qui est à sa portée, mord les personnes qui l'approchent et se précipite contre les murs. Comme l'a fait observer M. Galmeil, certains malades profèrent subitement des mots, des phrases, qu'ils ne prononcent jamais dans un autre moment. La crise est habituellement suivie par une période d'abattement, pendant laquelle l'aliéné est plus calme que d'habitude.
Il me reste à vous dire quelques mots de ces phénomènes qui tiennent le milieu entre l'esprit et le corps, et qui doivent nous servir de transition. Je veux parler des hallucinations, des illusions et des troubles des divers organes des sens.
Vous connaissez le peu d'importance que nous attachons à la distinction entre les illusions et les hallucinations. Cependant, pour nous conformer aux données de l'observation clinique, nous dirons, avec tous les auteurs, que chez les
maniaques les illusions sont plus fréquentes que les hallucinations.
Les fausses perceptions de la vue sont celles qui, d'une manière générale, prédominent ici. Mais il faut ajouter que, chez les maniaques, on rencontre des troubles sensoriels qui ne sont ni des hallucinations ni des illusions, mais de véritables troubles physiques. Nous sommes donc amenés à nous occuper de l'état de la sensibilité chez ces malades.
La sensibilité peut être modifiée, soit par l'anesthésie, soit par l'hyperesthésie, soit par la perversion des sens. L'anesthésie est surtout développée à la surface de la peau. Les malades jouissent en général de l'intégrité des sens supérieurs ; ni la vue ni l'ouïe ne sont abolies ; elles sont quelquefois surexcitées, tandis qu'il se produit un abaissement notable de la sensibilité cutanée. Cette perversion se manifeste surtout par une indifférence complète au froid et à la chaleur. Pinel a rapporté l'histoire d'un malade qui se roulait tout nu dans la neige. Un des exemples les plus remarquables de ce genre d'insensibilité est celui de Théroigne de Méricourt, dont Esquirol nous a conservé l'histoire clinique. Vous connaissez tous le rôle joué pendant la Révolution française par cette courtisane célèbre, qui exerça pendant quelque temps une influence politique considérable. Plus tard, elle devint aliénée et fut internée à la Salpêtrière, oii elle continua à manifester sa fureur contre les modérés. Le fait le plus singulier de son histoire, c'est l'habitude qu'elle avait prise, par les temps les plus sévères, de puiser de l'eau glacée à la fontaine pour la jeter dans son lit. Après avoir ainsi opéré elle se couchait dans cette mare humide, et lorsqu'on cherchait à lui imposer une couche plus hygiénique, elle entrait en fureur. Elle resta ainsi dix ans à la Salpê-