‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 4)Chapitre 104 sur 278 · DE LA DÉMENCE PRIMITIVE · texte numérisé non relu

DE LA DÉMENCE PRIMITIVE

fièvre, et caractérisée par l'affaiblissement de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté. Mais il fait observer que l'idiot est un homme qui n'a jamais possédé de fortune au point de vue intellectuel, tandis que le dément est l'homme qui a perdu la fortune qu'il possédait autrefois. Sous ce rapport, les idées d'Esquirol ont absolument prévalu ; elles représentent en quelque sorte la fondation même de toutes nos connaissances à cet égard ; mais, comme Pinel, Esquirol admet une "démence aiguë, par opposition à la forme chronique. En se plaçant au point de vue des symptômes extérieurs, il est évident que les aliénés en état de stupeur semblent avoir perdu momentanément toutes leurs facultés intellectuelles; mais, comme nous l'avons vu, la plupart des malades plongés dans cet état sont atteints d'un délire très actif, peuplé d'hallucinations terrifiantes, et, s'il existe des stupides dont l'esprit est vraiment annulé, il faut distinguer cet état pathologique de la déchéance intelllectuelle qui frappe définitivement et pour des causes diverses un si grand nombre de vieux aliénés. Nous appliquerons donc exclusivement le mot de démence à un état incurable qui reconnaît les origines les plus différentes, mais qui se caractérise essentiellement par la ruine irrémédiable de la raison.

Comprise de cette manière, la démence se distingue en primitive et consécutive. Il existe des cas, relativement peu nombreux, de démence primitive. Elle peut se manifester subitement ou progressivement. Tuke rapporte l'observation d'une jeune fille de dix-sept ans, bien portante et parfaitement saine d'esprit, qui, traversant les champs à une heure avancée du soir pour rentrer chez elle après une journée de travail, fut attaquée et violée par des malfaiteurs. Elle tomba immédiatement en état de démence

et resta dans cette condition jusqu'à sa mort, survenue plusieurs années plus tard.

Quant à la démence primitive à lente évolution, elle est caractérisée par l'affaiblissement progressif de toutes les facultés intellectuelles. Griesinger, M. Baillarger et d'autres auteurs en ont rapporté des exemples.

Mais il est incontestable que, dans l'immense majorité des cas, la démence est consécutive à un état pathologique qui l'a précédée. C'est un point d'arrivée, et non pas un point de départ. Nous serons donc amenés à établir plusieurs variétés de démence consécutive.

Nous avons d'abord les démences organiques, celles qui se rapportent aux altérations matérielles de l'encéphale. On doit faire rentrer dans cette catégorie la démence sénile, qui correspond invariablement soit à des lésions graves, soit à une atrophie générale ou partielle de la masse encéphalique.

A côte de cette forme pour ainsi dire physiologique, il faut placer la démence hémiplégique, celle qui succède aux hémorrhagies, aux ramollissements, aux tumeurs du cerveau; enfin, la démence qui termine l'évolution de la paralysie générale.

Viennent ensuite les démences qu'on pourrait appeler toxiques. Nous rangerons dans cette catégorie l'effacement intellectuel des vieux alcooliques, l'abrutissement profond dans lequel tombent les mangeurs d'opium et les effets si bien connus de i'encéphalopathie saturnine. Presque tous les poisons qui portent leur action sur le système nerveux peuvent aboutir à une démence plus ou moins complète, et l'on comprend que chacune de ces démences offre des caractères particuliers avant de tomber à ce niveau oia toutes les variétés se confondent. Mais ce qui nous intéresse plus spécialement, c'est la démence qui succède aux névroses,

DÉMENCES CUiNSÉCUIlVES. 341

à l'cpilepsie, à riiyslérie et surtout à l'aliénation mentale.

Toutes les vésanies peuvent se terminer par la démence. On la voit succéder à un ou plusieurs accès de manie aiguë : — aux diverses formes de mélancolie ; — à la folie puerpérale ; — mais elle est incontestablement moins fréquente, ou du moins plus lente à venir, dans les cas de monomanie ou de délire partiel. Elle est rare surtout dans le délire des persécutions, et plus rare encore dans la folie circulaire. On sait, en effet, que tel sujet parcourt régulièrement le cycle d'excitation, de dépression et de repos qui constitue cette forme de vésanie, et cela vingt ou trente fois dans le cours de son existence, sans jamais guérir ni verser dans la démence. Il faut donc tenir le plus grand compte de la forme du délire, lorsqu'on veut calculer chez un vésanique les probabilités d'une terminaison par la démence; mais il est d'autres éléments non moins importants qu'il ne faut point perdre de vue. C'est, en premier lieu, l'âge des malades ; car les sujets jeunes résistent beaucoup mieux à l'affaiblissement intellectuel que les hommes plus âgés. C'est ensuite le degré de l'intelligence; plus elle est développée, plus elle paraît être en état de se défendre. Un esprit supérieur peut sortir à peine affaibli de plusieurs accès d'aliénation mentale ; un esprit vulgaire succombe plus facilement. Quant aux imbéciles, leur intelligence, déjà si faible au début, est souvent ruinée de fond en comble par un seul accès de folie.

Vient ensuite l'influence de l'hygiène. 11 est incontestable que le travail forcé, que la misère et son compagnon presque inséparable, l'alcoolisme, contribuent puissamment à transformer les vésaniques en déments. Aussi voit-on ces derniers en plus grand nombre dans les asiles d'aliénés que dans les maisons particulières, peuplées de malades

ayant appartenu pour la plupart aux classes supérieures de la société.

Il est des complications qui, survenant au cours d'un accès de folie, peuvent rapidement plonger le malade dans la déchéance intellectuelle. Telles sont les attaques d'apoplexie et surtout les convulsions épileptiformes ; qu'il s'agisse en pareil cas d'une maladie nouvelle ou d'un symptôme révélateur d'un processus morbide, il est certain que de pareils accidents exercent la plus funeste influence. Il ne faut point oublier l'action des troubles génitaux, de l'onanisme, des excès vénériens et surtout de l'état puerpéral. Enfin, j'ose à peine l'avouer, mais il faut le reconnaître, le traitement infligé aux malades peut quelquefois favoriser la déchéance absolue des facultés. C'est ce qui arrivait, par exemple, lorsque autrefois on saignait abondamment les fous agités ; on les calmait sans doute, mais on leur enlevait tout espoir de guérison. Hâtons-nous de le dire, cette pratique, justement flétrie par Pinel, est aujourd'hui complètement abandonnée. Mais on peut se demander si l'abus des injections de morphine et de certains autres médicaments sédatifs ou narcotiques ne conduit pas, en définitive, aux mêmes résultats.

La marche des accidents ou, pour parler plus exactement, la dégradation progressive de l'intelligence, suit quelquefois une série de cascades. Ce sont des chutes brusques et successives survenant après des crises d'excitation dont chacune semble épuiser de plus en plus les réserves intellectuelles. C'est la démence agitée de Griesinger. Mais le plus souvent, l'affaissement du malade suit une marche régulièrement progressive, la maladie est essentiellement apathique et l'on peut lui reconnaître plusieurs degrés.

Prenons un vésanique en pleine période d'excitation : son

Page 1