‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 4)Chapitre 116 sur 278 · INFLUENCE DE LA CIVILISATION · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE LA CIVILISATION

elle offre au moins le mérite de la clarté et se prête plus facilement que toute autre à une analyse méthodique du sujet.

Messieurs, de toutes les causes qui peuvent donner naissance à la folie, la plus générale, après l'hérédité, c'est la civilisation qui, d'après les idées que je vous exposais l'autre jour, n'est qu'une hérédité accumulée. Incriminée par les uns, innocentée par les autres, son influence peut être très diversement appréciée. Nous allons plaider devant vous le pour et le contre de ce grand procès, vous laissant le soin de prononcer en dernier ressort, lorsque vous aurez pris connaissance des faits de la cause.

Rien n'est plus difficile, pour les habitants d'un pays civilisé, que de se faire une juste idée de l'état intellectuel d'une tribu primitive. Il faudrait, pour s'en rendre compte, avoir été plongé dans la vie sauvage et en être sorti : deux conditions contradictoires en apparence et difficiles à réaliser dans la vie d'un seul et même individu. Toutefois, il en est des exemples. Il s'est rencontré des hommes civilisés qui, après avoir longtemps partagé lavie des sauvages, sont rentrés dans une société régulière. Un Américain , qui avait longtemps vécu dans une tribu de Peaux-Rouges, revenu plus tard à la \'ie civilisée, racontait ses souvenirs ; il déclarait qu'après la satisfaction des besoins matériels de la vie, il restait plongé dans une totpeur intellectuelle absolue, ne pensant à rien. Il en était de même chez ce jeune Français qui, jeté par les hasards d'un naufrage sur les côtes d'Australie, avait été recueihi par une tribu sauvage dont il avait adopté les mœurs au point d'oublier jusqu'à sa langue tnaternelle. Il avait tout perdU de la èîtïlisation, sauf la couleur blanche, qui l'avait fait reconnalître pour un Européen par l'équipage d'un navire anglais. Ra-

mené en France, il avait lentement appris de nouveau tout ce qu'il avait oublié depuis l'âge de dix-sept ans, et lorsqu'il put enfin rendre compte de son état antérieur, il avouait que l'absence de toute idée étrangère aux appétits les plus grossiers en était le caractère fondamental.

Tel est incontestablement l'état intellectuel et moral de l'homme primitif. Sur un fond aussi nul comment concevoir l'explosion de la folie? On ne voit pas le clou où elle pourrait s'accrocher. 11 nous est donc facile d'admettre que la folie est inconnue chez les Peaux-Rouges et chez les races noires les plus inférieures. On l'affirme sans le prouver, mais le simple bon sens nous incline à le croire.

Il en est bien autrement lorsque le développement progressif des sociétés a introduit mille complications dans la vie. La multiplication des idées et des besoins donne un essor tout nouveau à l'activité intellectuelle, et, par une nécessité inévitable, le travail de l'éducation s'impose à tous' les esprits. C'est là, sans doute, un effort nécessaire, mais qui ne convient pas à toutes les organisations.

Enfin et surtout la lutte pour la vie vient exercer sur l'intelligence une action souvent funeste. Laissez-moi vous le répéter, ce qui tue l'intelligence, ce n'est point l'effort, c'est l'angoisse, c'est le travail doublé d'inquiétude. Je ne saurais rien concevoir de plus salutaire pour l'esprit qu'un travail régulier, au milieu d'une existence assurée. Mais c'est lorsqu'aux efforts de l'esprit se joint l'inquiétude du lendemain, lorsque les soucis, les espérances et les déceptions viennent entrecouper et bouleverser notre carrière, que l'équilibre de nos facultés court le risque d'être détruit, et que l'harmonie des fonctions intellectuelles est faussée par une pression trop violente.

Ces conditions dangereuses, qui se rencontrent de pré-

Page 1