‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 4)Chapitre 148 sur 278 · ÉTAT MENTAL DES CHORÉIQUES · texte numérisé non relu

ÉTAT MENTAL DES CHORÉIQUES

assez intense, et à peine guéri de sa jaunisse il était devenu choréique.

A mesure qu'il avançait en âge, il devenait de plus en plus difficile à vivre. Envoyé à l'école, il s'y montrait, au contraire, un élève fort intelligent et y remportait presque tous les prix. Mais en grandissant, il devenait incapable de supporter la moindre contrariété. Grossier avec ses parents, violent avec ses frères, il lui est arrivé plus d'une fois de renverser la table pendant un repas, de casser les carreaux, de frapper son père et son grand-père, et les petits enfants de la maison.

Enfin, l'excès de ces mauvais procédés a décidé ses parents à le faire interner. Quand nous l'avons vu, il était relativement calme depuis trois semaines, mais s'il évitait les accès d'emportement, il était sans cesse agité, ne pouvant pas rester en place, ni se livrer à un travail régulier. Toute contrainte lui était insupportable, toute attention prolongée lui était impossible. Le sommeil était troublé, il avait des rêves effrayants, il criait et parlait en dormant. Mais si l'équilibre des facultés intellectuelles était visiblement troublé chez lui, il ne présentait aucun symptôme d'une perversion du jugement. La mémoire et l'intelligence étaient plus actives que de coutume, et l'on ne pouvait pas appliquer à cet état intellectuel le nom de folie : c'était un impulsif et non un vésanique. Mais qui ne voit combien un pareil état intellectuel est éloigné de la normale ?

Nous avons appris depuis que ce jeune homme, aujourd'hui guéri, exerce la profession de couvreur^ qui semble, au premier abord, peu appropriée à son état soit physique, soit intellectuel.

Cependant il est des choréiques chez qui l'on constate de véritables symptômes d'aliénation mentale ; et d'abord, on

b34 DES FOLIES NÉVROPATHIQUES.

rencontre chez certains d'entre eux de \'éritables hallucinations ; elles portent surtout sur le sens de la vue, comme chez les hystériques et les épileptiques. Elles sont surtout hypnagogiques, c'est-à-dire se produisant au moment même où commence le sommeil. Enfin elles ont toujours un caractère pénible et terrifiant. Quelquefois aussi il existe des hallucinations de l'ouïe, du toucher et du sens génital ; mais leur importance est beaucoup moins grande que celle des hallucinations "visuelles.

A côté de ce phénomène , il existe un véritable délire de la phonation. Chez certains malades, il est des paroles, toujours les mêmes et souvent vides de sens, qui sont involontairement répétées par le sujet ; ce sont assez souvent des obscénités, quelquefois des injures grossières et toujours des absurdités. Un officier, cité par Arndt, s'écriait à chaque instant : schioein urd^ expression grossière et vide de sens.

Une dame, fort connue dans la haute société parisienne, avait scandalisé tout le cercle de ses connaissances par des propos d'une crudité vraiment extraordinaire, qui lui échappaient à chaque instant. «Mes idées, disait-elle, sont des chevaux emportés que je ne puis maîtriser.» Arndt compare cet état à l'obsession démoniaque, état dans lequel les malades vomissent à chaque instant des blasphèmes et des grossièretés, contrairement à leur propre volonté.

Il est un point capital qui sépare ces malades des épileptiques, c'est que les troubles psychologiques s'amendent notablement quand l'intensité des mouvements choréiques diminue ; il n'y a point ici, comme dans l'épilepsie et dans l'hystérie, de balancement entre l'intensité des troubles intellectuels et celle des accidents convulsifs. C'est là un caractère dont l'importance ne saurait vous échapper.

Nous arrivons maintenant à la véritable folie choréique, telle que nous l'observons quelquefois dans les cas de chorée très intense.

La folie choréique peut se présenter sous trois formes principales.

La première est constituée par un délire incohérent avec excitation maniaque. Le malade s'abandonne à un mouvement perpétuel qui diffère psychologiquement de l'agitation de la manie en ce que les actes, ébauchés en quelque sorte, ne sont point accomplis ou du moins n'arrivent point à leur terminaison ; c'est un chaos d'impulsions contradictoires, sans but apparent, sans ordre et sans aucun plan.

Un trouble analogue s'observe dans les régions de l'intelligence ; il existe un chaos des idées, une incohérence absolue, accompagnée de mouvements involontaires et de coups portés au malade par lui-même. Ce délire s'accompagne de grimaces épouvantables, de contorsions et de paroles absolument dénuées de sens. On voit que le trouble intellectuel participe à la nature même de la chorée. Ajoutons qu'il peut guérir comme elle et par les mêmes moyens. Aussi , d'après Marcé, le pronostic est-il relativement favorable.

En second lieu, il existe une manie choréique décrite par Marcé, Russel et L. Meyer. Ce trouble psychologique, d'après Marcé, débute par les hallucinations, qui presque toujours affectent la vue. Il se caractérise par une agitation extrême, accompagnée d'actes violents. Le sujet déchire ses vêtements, frappe les murs et pousse des cris aigus ; le pouls est accéléré, la langue est sèche, et le malade est dans un état typhoïde qui présente quelques analogies avec le délire aigu fébrile.

536 DES FOLIES JVÉVROPATHIQUES.

Nous en citerons un exemple d'après L. Meyer (1). Une fille vigoureuse, de vingt-deux ans, domestique, couchait depuis quelque temps dans un logement humide. Un jour, sans autre prodrome, elle éprouve un violent mal de tête. Bientôt elle s'aperçoit que les mouvements de la main droite deviennent maladroits et peu sûrs. La chorée atteint les deux bras et tend à se généraliser. La malade est transportée à l'hôpital, oii elle est mise en traitement pendant quinze jours, lorsqu'un délire violent, survenu brusquement, la fait transférer à l'asile des aliénés. Pendant quatre jours, elle reste en proie à une manie des plus violentes : elle crie, elle déchire ses vêtements, elle éprouve des terreurs paniques, enfin elle est tourmentée par des hallucinations de toutes sortes. Elle saute brusquement à bas de son lit, et veut enfoncer la porte de la salle, sous prétexte que sa mère l'appelle. Elle prétend que sa chemise la brûle, elle l'arrache et se met toute nue. De temps en temps, elle éprouve des accès de fureur, pendant lesquels elle fait les grimaces les plus épouvantables et se mord la face interne des joues et des lèvres.

Ces accidents ont pour cortège une fièvre intense, avec une insomnie absolue et une augmentation manifeste des mouvements choréiques, mais on ne constate aucun signe de rhumatisme.

La crise se produit au bout de quatre jours ; il se forme une parotidite avec abcès. Les accidents nerveux disparaissent alors comme par enchantement, et, parvenue à la guérison complète, la malade quitte l'asile deux mois après son entrée.

Le cas que nous venons de rapporter peut être considéré comme un type de manie choréique. Cet état si grave se

(1) Westphal, Ârchiv. fur Neurologie, etc., t. Il, p. S37.

Page 1