TRENTE-CINQUIÈME LEÇON
DES FOLIES ORGANIQUES. — PARALYSIE GÉNÉRALE. HISTORIQUE ET NATURE DE LA MALADIE.
Sommaire. — Premières indications relatives à la paralysie générale. — Willis. — Perfect. — Hasiam, — Esquirol. — Georget. — Délaye. — Caimeil. — Bayle, le principal créateur de la maladie. — Foville. — Parchappe. — Requin. — Seconde période de l'évolution scientifique de la question. — J. Falret. — Lasègue. — Baillarger. — Période contemporaine.
Principales théories sur la nature de la maladie. — Doctrine de l'inflammation. — Doctrine de la congestion. — Théorie invoquant une maladie des ganglions cervicaux du grand sympathique. — Lésions de diverses parties de l'encéphale. — Altérations de la moelle épinière. — Théorie généralement admise aujourd'hui. — Le mot de paralysie générale désigne peut-être un genre composé de plusieurs espèces.
Messieurs,
Si vous parcourez avec nous les salles de réunion oii se rassemblent nos malades, vous serez certainement frappés de voir que, sur quatre ou cinq d'entre eux, il existe au moins un paralytique général : cette proportion, vous la recontrerez dans tous les autres asiles de Paris.
Est-il possible qu'une affection aussi remarquable par sa fréquence insolite, ainsi que par son extrême gravité, ait échappé complètement à l'observation de nos devanciers? Si l'on ne savait avec quelle facilité les faits les plus palpables se dérobent à notre attention, faute de nous avoir été
signalés, on croirait volontiers qu'au siècle précédent, la physionomie de l'aliénation mentale était tout autre, et que la paralysie générale, réduite à l'état d'exception, passait inaperçue au milieu des innombrables formes que peut revêtir le délire simple. Aussi bien, cette façon de voir n'a rien d'inadmissible. Il est évident, en effet, que certaines maladies changent de caractère avec les progrès de la civilisation ; on a vu apparaître, à diverses époques, des maladies nouvelles, et aujourd'hui encore il existe, dans la distribution géographique de la paralysie générale, des différences très grandes. Par exemple, en Irlande et en Suède, oîi la folie est cependant fréquente, la paralysie générale est presque inconnue. En France même, elle est infiniment plus commune à Paris que dans les asiles de province. Il est donc possible que cette maladie ait été moins fréquente dans les siècles qui nous ont précédés. La question posée en ces termes est insoluble pour toujours, le passé ne peut plus fournir aucun renseignement et nous ne pouvons nous en rapporter qu'aux faits acquis.
On attribue généralement à WilMs (1672) dans un ouvrage sur rAme des bêtes^ les premières indications (d'ailleurs bien vagues) sur cette affection. Mais vers la fin du siècle dernier, en Angleterre, l'un des pays oii la paralysie générale se présente le plus souvent, quelques médecins s'étaient préoccupés de l'état des fous paralytiques. C'est ainsi que Perfect, qui exerçait dans les dernières années du dix-huitième siècle, a publié, dans son recueil d'observations, quelques cas qui paraissent se rapporter à la paralysie générale. Après lui, Haslam, le vénérable apothicaire de l'asile de Bedlam, signale ce fait très important que, chez les fous paralytiques, on rencontre souvent du délire ambitieux ; mais ce n'est pas une raison
pour attribuer, à cet auteur, la découverte de la paralysie générale, comme on l'a fait quelquefois.
Mais, depuis la réforme à jamais mémorable de Pinel, un esprit nouveau soufflait sur la médecine mentale. Les aliénés, mieux traités par leurs gardiens, étaient aussi mieux observés, mieux compris par leurs médecins. Bien des faits, qui avaient échappé jusqu'alors, devaient frapper les yeux des observateurs qui abordaient dans de tout autres conditions l'étude des maladies mentales.
Au commencement de ce siècle, l'élève et l'ami de Pinel, Esquirol, avait parfaitement compris l'extrême gravité des démences qui s'accompagnent de paralysie, et il avait été frappé de la signification fâcheuse qu'il faut attribuer à l'embarras de la parole, comme élément de pronostic. On cite de lui un fait remarquable à cet égard. Un jour, un homme occupant une position très élevée dans la magistrature, lui est amené par sa famille. Esquirol interroge ce malade, qui lui parle de sa fortune, de ses nombreux projets et laisse voir un léger embarras de la parole. Esquirol fait sortir le malade et dit en s'adressant à la famille : « C'est un homme perdu ». Ce pronostic, qui fut promptement réalisé, sembla un prodige d'intuition.
Nous ne sommes plus dans les conditions que nos devanciers, et nous n'aurions pas le même mérite à faire un diagnostic de ce genre. D'ailleurs, il faut le reconnaître, si nous sommes plus érudits que nos prédécesseurs, nous n'avons certainement pas cette verdeur intellectuelle, cette énergie cérébrale, qui ont caractérisé pendant si longtemps les hommes de cette grande génération, qui s'était trempée dans les épreuves de la Révolution française.
Cependant, Esquirol a côtoyé, sans s'en douter, la découverte de la paralysie générale, laissant ainsi échapper
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une gloire qui était réservée à ses élèves. Georget, Délaye, Galnieil, poursuivirent en effet les travaux de leur maître sur ce sujet, et firent faire les premiers pas à l'étude de la maladie.
Georget, en 1820, publie un travail sur les paralysies musculaires chroniques, qui viennent s'ajouter à la folie. Mais, ainsi qu'Esquirol, il considère seulement ces paralysies comme un phénomène intéressant.
Plus tard, en 1824, Délaye prononce pour la première fois le mot de paralysie générale incomplète . C'est là une expression qui courait probablement déjà dans les asiles et dont l'auteur est resté inconnu, comme il arrive souvent en pareil cas. Toujours est-il qu'elle est très heureuse au point de vue clinique, la maladie à laquelle elle s'applique étant bien réellement une paralysie générale et une paralysie incomplète.
Enfin, en 1826, M. Galraeil publie son remarquable mémoire sur la paralysie générale considérée chez les aliénés.
Les trois auteurs que nous venons de citer considèrent cette maladie comme une lésion de la motilité venant se joindre, à titre de complication, aux troubles de l'intelligence, chez des sujets déjà frappés d'aliénation mentale. La paralysie générale des aliénés commence donc à se révéler, mais d'une façon confuse, et elle n'est regardée encore que comme un épiphénoraène grave, susceptible de se manifester dans le cours de la folie.
Mais déjà un autre courant se dessine. A cette époque, parmi les internes de Charenton, il y avait un jeune homme de vingt-trois ans, qui portait un nom déjà illustre dans la science médicale, le nom de son oncle, l'un des fondateurs de l'anatomie pathologique moderne, et l'auteur de cet immortel traité de la phtliisie pulmonaire, qui le place à côté
de Laennec. C'est à Bayle, l'oncle, que nous devons la connaissance de la phthisie aiguë ; c'est à Bayle, le neveu, que nous devons la connaissance de la paralysie générale, en tant que maladie distincte. C'est en 1822 que Bayle soutint sa thèse intitulée : Recherches sur l'arachnùis chronigue, la gastrite^ la gastro-entérite chronique et la goutte^ considérées comme causes de l'aliénation mentale. Dans cette thèse, nous voyons poindre cette idée, que l'on peut rattacher la folie à des lésions matérielles ou à des causes diathésiques ; mais, tandis que le reste de l'ouvrage est tombé dans l'oubli, la partie consacrée à l'étude de l'arachnitis chronique, comme cause de folie, se détache de l'ensemble et restera comme une œuvre de maître. Bien qu'il ait beaucoup écrit, Bayle n'a rien fait que l'on puisse mettre à côté de sa thèse. Son traité des maladies du cerveau et de ses enveloppes ne fait que développer les idées déjà consignées dans sa première dissertation ; et, d'ailleurs, il n'en a paru qu'un seul volume. Quant à ses autres travaux, ils ne sortent pas d'une honnête médiocrité. C'est donc sa thèse à la main que Bayle se présente à la postérité, et qu'il arrive à la gloire.
Nous sommes ici en pleine période contemporaine. Les hommes de ma génération se rappellent avoir connu Bayle, alors qu'il exerçait les modestes fonctions de sous-bibliothécaire à la Faculté de médecine. Il est mort en 1857. Délaye est mort récemment, à Toulouse, à l'âge de quatrevingt-dix ans. Quant à M. Calmeil, il vit encore, et nous l'avons vu présider, en 1878, à Paris, le congrès des aliénisles.,
Bayle considère l'inflammation des méninges, et surtout de l'arachnoïde, comme la cause d'une maladie toute particulière et offrant des lésions anatomiques indiscutables.
Mais il regarde le délire ambitieux comme un symptôme nécessaire, et comme le signe distinctif de cette maladie.
« En effet, dit-il, le délire ambitieux existe toujours dans l'arachnitis et il n'existe jamais dans aucune autre affection. »
Il nous est facile aujourd'hui de critiquer cette affirmation trop catégorique, et cependant, "c'est là une erreur précieuse, felix culpa, comme disait saint i\.ugustin; car, si Bayle n'avait pas affirmé cette erreur, qui renferme une très grande part de vérité, la paralysie générale n'aurait pas été créée.
C'est qu'en effet les trois quarts des paralytiques ont du délire ambitieux, et qu'ils ont en même temps des troubles de la motilité qui coïncident avec des lésions anatomiques presque constantes. La coexistence de ce délire ambitieux, des troubles de la parole et de certaines lésions anatomiques, ne pouvait manquer dès l'abord d'attirer l'attention et de séduire les esprits.
Bayle fut moins heureux, lorsqu'il vouhit écrire l'histoire de la maladie et lui tracer une marche pour ainsi dire processionnelle en trois périodes, commençant par la monomanie^ pour se continuer par la manie^ et arriver enfin à la démence. Bien qu'il y ait un fond d'exactitude dans Cette manière d'envisager les choses, il est évident que vouloir faire entrer tous les faits dans ce cadre étroit, c'est aller contre la vérité. Mais ce qui fait surtout le mérite de Bayle, ce qui constitue son véritable titre de gloire, c'est qu'il a fait de l'arachnitis, c'est-à-dire de la paralysie générale, une maladie unique, une entité morbide ayant un double aspect, physique et moral.
Ce principe, longtemps controversé, a été définitivement consacré, en I808, dans une longue et mémorable discus-
sioii, à la Société médico-psychologique, cette société qui, sous des apparences modestes, a rendu de si grands services, et qui compte parmi ses membres quelques-uns des esprits les plus distingués de notre époque.
Qu'on adopte ou non la doctrine de l'unité, il est certain que si, dès le début, l'on n'avait pas affirmé ce principe, jamais on n'aurait fait pénétrer dans les esprits la notion de l'existence d'une affection nouvelle. Pour créer, dans l'ordre scientifique, il faut tout d'abord des affirmations hardies, reposant sur des idées simples, nettes et faciles à comprendre. Le rôle de la critique vient plus tard, quand les assises de l'édifice sont fermement établies.
Ainsi, dans cette première période de l'histoire de la paralysie générale, deux noms se détachent: Bayle et Galmeil. Quelles que soient les imperfections de leur œuvre, on doit reconnaître qu'ils ont donné une description exacte des symptômes de la maladie et de ses lésions principales. Ils ont surtout insisté sur l'importance capitale des adhérences qui s'établissent entre la pie-mère et les couches périphériques de Tencéphale, et sur la fréquence plus grande de ces adhérences au niveau des régions fronto-pariétales ; mais ils leur ont attribué une valeur exagérée, car ces adhérences peuvent également se rencontrer dans d'autres maladies, et en particulier dans le délire aigu (1).
De nombreuses recherches dans le sens clinique et anatomo-pathologique se succèdent à partir de cette époque.
En 1829, Foville, puis Parchappe étudient les altérations de la paralysie générale, qui devient avec .eux une espèce de folie particulière, la folie paralytique.
Un peu plus tard, Requin, dans un travail important,
(1) Notons ici, en passant, que d'après Herbert Major ces adhérences se rencontrent à l'état normal chez plusieurs espèces de singes.
montre qu'il existe deux sortes de paralysie générale , l'une avec aliénation mentale, et l'autre sans aliénation. Cette dernière variété, tour à tour étudiée et décrite par Sandras, Baillarger, Lunier, Linas, est aujourd'hui connue sous les noms de démence paralytique ou paralysie générale sans aliénation. Il est certain, en effet, qu'au point de vue clinique elle diffère de la paralysie générale habituelle, de celle qui s'accompagne de délire, bien qu'il soit inexact de la considérer comme une paralysie sans aliénation.
Parmi les travaux plus récents, nous devons signaler la thèse de l'un des plus éminents aliénistes de notre époque, M. J. Falret, qui a appliqué son tact clinique à cette étude et a montré d'une manière évidente l'importance qu'il peut y avoir à distinguer la folie paralytique, véritable entité morbide, d'autres maladies qui affectent avec elle certaine ressemblance et qui a signalé les difficultés du problème. Rappelons enfin la thèse d'agrégation si justement célèbre de M. le professeur Lasègue sur les formes de la paralysie générale.
Cette seconde période de l'évolution scientifique de la question est surtout remplie parles travaux de M. Baillarger, qui s'est attaché avec une admirable persévérance à en poursuivre l'étude. C'est à lui qu'on doit la connaissance des troubles oculo-pupillaires, qui ont servi de base à la théorie d'après laquelle la paralysie générale serait le résultat d'une altération du grand sympathique. C'est également à lui qu'on doit la connaissance de ce délire hypochondriaque, pour ainsi dire spécial, qui accompagne et précède parfois la paralysie générale ; de la folie congestive , ce groupe d'états maniaques particuliers, dont les caractères se rapprochent tellement de la paralysie générale, qu'il est des cas oii ils se confondent avec elle \ de ces rémissions si
proches de la guérison, qui se montrent chez un certain nombre de paralytiques. Ce n'est pas enfin son moindre titre de gloire que d'avoir rais au rang des lésions de la maladie la sclérose des parties blanches, alors que tous les observateurs ne pensaient qu'aux lésions des couches corticales du cerveau.
Il est une troisième période de l'histoire de la paralysie générale qu'on pourrait appeler Isl période contemporaine : elle est surtout caractérisée par l'intervention du microscope. Sans doute M. Galmeil, dans ses premiers travaux, avait étudié très attentivement, au point de vue de l'histologie, les lésions anatomiques de la paralysie générale, mais les micrographes d'aujourd'hui ne peuvent attacher qu'un médiocre intérêt aux travaux qui se faisaient il y a cinquante ans. D'ailleurs, l'importance attribuée à ces recherches ne date guère que d'une trentaine d'années, et, malgré les résultats fournis par ce mode d'investigation, la question de l'anatomie pathologique de la paralysie générale est encore loin d'être résolue.
Si nous jetons un regard sur l'ensemble des faits publiés, nous voyons que toutes les régions du cerveau ont été tour à tour investies du rôle principal : les méninges, les couches corticales du cerveau, les parties blanches, la moelle épinière, les ventricules, la névroglie, les filets nerveux, les vaisseaux, et tour à tour chacune de ces parties a été remplacée par d'autres qui n'ont pas régné beaucoup plus longtemps. Mais, s'il n'est pas une partie du cerveau qui n'ait été considérée comme le siège d'altérations constantes, on peut aussi dire qu'il n'y a pas un seul type de lésion qui n'ait été décrit et donné comme des plus importants. Je n'en finirais pas, si je voulais vous énumérer les nombreuses lésions indiquées par les micrographes.
Jetons un coup d'œil rapide sur les principales théories admises au sujet de la nature de la paralysie générale des aliénés ; c'est un complément indispensable à la courte étude historique que nous venons d'entreprendre, d'autant plys que nous verrons se dessiner, dans les principales doctrines dont nous allons dérouler la série, le reflet des préoccupations du jour. En effet, les idées dominantes à chaque époque ont laissé leur empreinte visible sur chaque étape de la question.
A l'époque où furent jetés les premiers fondements de nos connaissances en matière de paralysie générale, les doctrines de Broussais exerçaient sur les idées du jour une influence despotique. L'infl.ammation régnait en maîtresse absolue, et l'on ne songeait guère à contester l'origine inflammatoire de la maladie nouvellement décrite. Méninr gite pour les uns, méningo-encéphalite pour les autres, elle représentait toujours une inflammation chronique localisée surtout à la surface de l'encéphale, et caractérisée essentiellement par les adhérences de la pie-mère à la substance corticale.
Mais bientôt, sous l'influence de doctrines opposées, l'inflammation commença à perdre du terrain. On fit observer que dans cette encéphalite d'une nature spéciale, on ne trouvait jamais de pus : quant aux corpuscules de Gluge, dont la présence suffisait à M, Calmeil pour affirmer la nature phlegmasique de la maladie, leur signification est aujourd'hui profondément modifiée, et on ne les regarde plus comme l'un des éléments caractéristiques des processus inflammatoires.
A partir de ce moment, un double travail s'opère. D'une part, l'importance de la congestion devient plus évidente et l'attention des observateurs est appelée plus
spécialement sur l'état des capillaires cérébraux. L'hyperémie devient le fait primordial ; les exsudations lui succèdent, et donnent naissance aux altérations consécutives.
A cet ordre d'idées se rattache la célèbre théorie de MM. Bonnet et Poincaré, qui considèrent la paralysie générale comme étant, à ses débuts, une maladie des ganglions cervicaux du grand sympathique.
D'autre part, les couches corticales sont de plus en plus dépouillées de leur rôle. On commence par établir que les adhérences, sur lesquelles les premiers observateurs avaient tant insisté, peuvent manquer dans des cas bien avérés de paralysie générale, et se rencontrer, au contraire, dans d'autres maladies.
On signale ensuite l'importance des lésions des parties blanches (Baillarger).
On considère les lésions du bulbe (Voisin) et les granulations du quatrième ventricule (Joire) comme le point de départ des troubles de la parole.
Enfin, les mémorables travaux de Westphal appellent l'attention sur les altérations de la moelle épinière. D'autres auteurs signalent les lésions primitives des nerfs, et la paralysie générale d'origine périphérique est fondée.
Au milieu de cette évolution des idées, les couches corticales sont réduites à un rôle accessoire, et leurs lésions sont considérées comme un phénomène consécutif.
C'est à ce moment que les recherches de Virchow sur la névroglie vinrent donner une impulsion nouvelle au mouvement. Déjà Rokitansky et Wedl avaient appelé l'attention sur le développement exagéré du tissu conjonctif dans cette maladie ; mais à partir de cette époque l'idée d'une encéphalite interstitielle obtint un assentiment presque universel.
C'est à la combinaison de ces divers éléments, que nous devons la doctrine qui rallie peut-être en ce moment le plus grand nombre de partisans.
La paralysie générale serait une affection inflammatoire, mais de nature chronique, marchant à bas bruit, débutant par la moelle épinière, ou par les parties blanches du cerveau, opérant par propagation de proche en proche et n'atteignant les parties nobles que par voie d'extension successive. Gomme dernier terme de ce processus pathologique, on aurait l'atrophie.
Mais au moment même du triomphe le plus complet de cette doctrine, une note discordante se laissait entendre. On faisait observer que les lésions des parties blanches, du bulbe, de la moelle épinière, se rencontraient surtout dans les cas chroniques, où les troubles intellectuels ne jouent qu'un rôle effacé. Au contraire, dans les cas aigus, à marche rapide, avec délire exubérant, on trouve des adhérences et d'autres lésions de la substance corticale.
Quant à la prolifération des éléments de la névroglie, c'est une lésion banale, qui existe trop souvent pour être caractéristique. On la rencontre dans l'alcoolisme, dans la méningite tuberculeuse, dans les tumeurs cérébrales, dans certains cas de démence et dans plusieurs autres maladies.
Les éléments histologiques, décrits dans la paralysie générale, ne diffèrent en rien de ceux qu'on trouve dans les autres cas d'encéphalite interstitielle. Les cellules arai^ gnées elles-mêmes n'ont rien de spécifique.
Enfin, on a déduit un plaidoyer éloquent de l'étiologie. Il n'est que trop évident que dans l'immense majorité des cas un surcroît d'activité fonctionnelle est l'origine réelle de la maladie. Tantôt il s'agit d'un exercice violent et pro-
longé des fonctions intellectuelles, soutenu par des stimulants de toute espèce. Tantôt ce sont des émotions violentes, des ambitions inassouvies, des passions de tout genre. Tantôt enfin, ce sont des excès de travail musculaire, des fatigues immodérées. Mais, en tout cas, il s'est produit des décharges excessives de fluide nerveux. C'est un canon qui, à force de tirer trop souvent, a fini par éclater. Or, cette activité fonctionnelle excessive est en rapport avec la congestion, la vascularisation, l'hyperémie du cerveau, et non pas avec cette sorte de cirrhose atrophique oîi les vaisseaux sont étranglés en même temps que les cellules cérébrales.
Mais ce qui a le plus contribué à modifier les opinions à ce sujet, ce sont les travaux entrepris depuis quelques années sur les localisations cérébrales (1). La création des centres psychomoteurs a ramené l'attention sur les couches corticales, et a permis de rattacher aux lésions périphériques une grande partie des troubles de la motilité. Dès lors, s'il s'agit d'une encéphalite interstitielle, du moins on la croit localisée à la périphérie aussi bien qu'au centre, et nous revenons ainsi par un chemin détourné à la doctrine de Bayle et de Calmeil.
La doctrine actuelle ressemble donc aux murs d'Athènes, rebâtis à la hâte après l'invasion des Perses, et qui portaient dans leurs flancs des fragments de colonnes, des pierres tombales et d'autres vestiges des temps passés.
Mais même en tenant compte des concessions faites aux transformations incessantes de la science,' il est permis de se demander si cette manière de voir suffit pour expliquer tous les faits, et s'il faut englober dans une seule et même
(1) Nous réservons, bien entendu, notre opinion à ce sujet. Nous voulons seulement signaler l'influence exercée par cette idée nouvelle.
70â DES FOLIES ORGANIQUES.
unité les paralysies générales par propagation, les paralysies générales sans délire, les paralysies générales diathésiques, et celles qui rentrent dans le type vraiment cérébral.
On serait peut-être plus près de la vérité en considérant le mot àù paralysie générale comme l'expression d'un genre qui comprend plusieurs espèces qui se confondent au point d'arrivée, bien que divergentes au point de départ. A cette opinion défendue par Simon, en Allemagne, je me rallierais volontiers ; mais il est bien entendu que dans une question aussi controversée, nul ne saurait avoir la prétention d'imposer une solution quelconque du problème, et qu'il faut laisser à chacun le soin de chercher sa voie (1).
Nous ne saurions terminer cette étude sans signaler l'important travail dans lequel M. Baillarger a formulé, tout récemment, ses opinions sur la paralysie générale ; c'est le résumé des études qui ont occupé une si longue partie de sa carrière scientifique (2).
A la théorie dite unitaire qui fait de la paralysie générale une maladie unique, caractérisée cliniquement par trois ordres de symptômes : le délire, la démence et la paralysie, M. Baillarger oppose la théorie dualiste.
La folie paralytique (autrefois désignée sous le nom de folie congestive) et la démence paralytique sont deux maladies distinctes. En effet, la paralysie générale peut exister sans aliénation. C'est la forme type de la maladie, qui doit être considérée comme une démence paralytique. Elle
(i) Il n'en est pas moins vrai que Bayle a eu raison de faire do la paralysie générale une maladie xme ; sans cette affirmation hardie, le point de départ aurait manqué et la paralysie générale n'aurait pas été créée.
(2] Annaks médico-psychologiques, janvier 1883,
Nature dé la paralysie générale. 703
constitue une affection spéciale parfaitement limitée et tout à fait indépendante de la folie.
Un malade atteint de folie paralytique ou congestive peut guérir , peut retomber , puis enfin finir par la démence paralytique. Dans ce dernier cas, il a traversé successivement deux maladies : la folie paralytique d'abord, la paralysie générale ensuite. En un mot, la folie paralytique précède souvent la paralysie générale, et cette dernière maladie doit alors être considérée comme secondaire.
Les formes dites maniaques et mélancoliques de la paralysie générale ne sont pas, comme on l'admet généralement, des formes simples de la maladie, mais bien des formes compliquées de folie paralytique.
M. Baillarger appuie cette doctrine sur un très grand nombre d'observations cliniques. Il fait observer, en outre, que l'existence des pseudo-paralysies syphilitique, saturnine et alcoolique, suffît pour démontrer que les affections les plus diverses peuvent emprunter le masque de la paralysie générale, et se parer, pour ainsi dire, des symptômes qui la caractérisent.
Messieurs, en discutant avec vous la nature de la paralj^sie générale, j'ai anticipé sur les leçons qui vont suivre; et il eût été plus logique en apparence de placer cette discussion à la fin de notre étude. Mais, dans l'état actuel des choses, il est impossible de parler de l'évolution de nos connaissances à cet égard, sans entrer immédiatement dans le champ de la controverse. Voilà pourquoi, pour éviter les répétitions inutiles, j'ai traité simultanément ces deux parties du sujet, qui se pénètrent réciproquement,