DÉFINITION DE L'ALIÉ^É
Mais c'est aujourd'hui par un autre côté que nous voulons aborder la question. Avant de nous plonger dans l'étude détaillée des perturbations de l'entendement, nous voulons jeter un regard d'ensemble sur la Folie envisagée au point de vue le plus général. C'est donc à la psychologie morbide que nous voulons seulemenl nous attacher, et ce sont, par conséquent, ces phénomènes intellectuels qui jouent incontestablement le rôle prépondérant en pathologie mentale qui doivent attirer les premiers notre attention. Mais, au seuil même de la question, une difficulté nous arrête. Gomment définir la folie?
Je serais disposé, je l'avoue, à me ranger sur ce point à l'avis de Condillac, et j'admettrais volontiers qu'une définition trouve mieux sa place à la fin d'un cours qu'à son commencement ; néanmoins, il me semble difficile de m'embarquer avec vous pour un aussi long voyage^ sans savoir du moins quel est le port que nous voulons atteindre.
Je me contenterai donc de vous rappeler la définition classique d'Esquirol : La folie est une affection cérébrale, ordinairement chronique, sans fièvre, et caractérisée par des désordres de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté.
Malgré ses imperfections, que nous sentirons de plus en plus vivement à mesure que nous pénétrerons au cœur de la question, cette formule donne une idée assez nette et assez précise du sujet pour que nous puissions, à titre provisoire, nous en contenter.
Mais il ne suffit pas, messieurs, de définir l'aliénation mentale ; il faut encore définir l'aliéné, et c'est là, bien certainement, au point de vue social, la partie la plus intéressante du problème que nous avons à résoudre.
On peut, je crois, définir l'aliéné : un homme qui, par suite d'un trouble profond des facultés intellectuelles, a
perdu plus ou moins complètement sa liberté morale et a cessé, par conséquent, d'être responsable de ses actions devant la société (J).
Mais oîi commence la responsabilité? oiî finit-elle? Questions redoutables, qu'il est peut-être impossible de résoudre d'une manière absolue, et dont on ne peut, en tout cas, aborder la discussion sans entrer tout d'abord dans quelques considérations préliminaires.
Pour se faire une idée nette (autant que la chose est possible) de ce que nous devons penser à cet égard, il faut, de toute nécessité, effleurer l'étude de la physiologie intellectuelle, qui diffère, à beaucoup d'égards, de ce qu'on est convenu d'appeler la psychologie.
S'il est un principe universellement admis de nos jours, c'est que le travail de l'esprit coïncide avec des phénomènes d'ordre purement physique.
Cette corrélation intime, qui, à vrai dire, n'a jamais été sérieusement contestée, ne préjuge rien sur la nature intime du principe immatériel. En effet, si nous admettons, avec Platon, que l'homme est une intelligence servie par des organes, ou, pour traduire plus exactement son langage, U7i esprit qui se sert otun corps^ nous serons forcément amenés à reconnaître que les opérations de l'esprit doivent s'accompagner de modifications correspondantes dans l'état des organes qui lui obéissent.
Ainsi, pour apprécier le mécanisme des fonctions intellectuelles, deux méthodes parallèles nous sont offertes, deux
(1) On nous permettra sans doute d'invoquer ici le témoignage d'un de nos aliénistes les plus éminents. Le fait vraiment essentiel de la folie, dit M. Baillarger, « c'est la perte du libre arbitre. )> Griesinger, Traité des maladies menlales, trad. Douniic, p. 69 (note). Paris, Delahaye, i873.