HALLUCINATIONS UNILATÉRALES
Les voix paraissent quelquefois venir d'un point éloigné, et même d'une grande distance. Une dame anglaise se plaignait de s'entendre adresser à chaque instant des injures qui semblaient partir de la maison voisine : elle finit un jour par perdre patience, et crut devoir acheter cet immeuble, pour en chasser les locataires ; mais, à sa grande surprise, ils- continuèrent à l'insulter, même après leur départ (1).
Ce sont quelquefois les organes intérieurs qui semblent être le point de départ des voix perçues par le malade. Une vieille aliénée entendait chanter des cantiques dans son estomac ; une mélancolique, observée par Pinel, indiquait un point, à la région postérieure de la tête, oiî semblaient se produire les hallucinations ; enfin, rien n'est plus fréquent que de voir des malades obsédés par des voix qui partent de l'épiglotte ; c'est la forme la plus commune des troubles sensoriels de cette espèce, qu'il ne faut pas confondre avec les illusions de l'hypochondrie.
Pour achever le tableau des hallucinations de l'ouïe, au point de vue physique, il nous reste à signaler l'un des faits les plus curieux que l'observation nous révèle : c'est que la surdité^ loin de mettre obstacle à ces phénomènes, paraît en être l'une des causes prédisposantes les plus efficaces. Presque tous les aliénés sourds, en effet, finissent par avoir des hallucinations de l'ouïe. Souvent, en pareil cas, on trouve à l'autopsie des lésions très prononcées de l'appareil auditif.
C'est sans doute dans des conditions analogues que se produisent ces hallucinations singulières, qui ne sont perçues que d'un seul côté. Bien que les faits de ce genre soient extrêmement rares, il en existe des cas bien authentiques :
(1) Blandford, Insanity and Us Treatment, London, Simpkin and Marshall, 1871, p. 1.55.
Pinel, Griesinger, MM. Galmeil, Baillarger et Moreau (de Tours), ainsi que plusieurs autres observateurs, en ont rapporté des exemples fort remarquables, et qui sont trop connus pour queje songe à les reproduire ici. Je ne veux citer ici qu'un seul fait : Schrœder van der Kolk a donné des soins à une femme qui se croyait poursuivie par le diable; elle l'entendait proférer les blasphèmes les plus affreux. Pour faire exorciser le malin esprit, elle s'adressa à un ecclésiastique, qui lui conseilla fort sagement de consulter un médecin. Elle se rendit donc chez l'éminent aliéniste que nous venons de citer. « De quel côté entendez-vous le diable? lui dit-il. — Je ne m'étais jamais adressé cette question, répondit-elle ; mais, en y réfléchissant, je vois que c'est toujours à'gauche. » Ce fut en vain qu'on chercha à lui persuader qu'il s'agissait d'une perception complètement erronée; elle persista dans son délire, et les divers traitements qui lui furent prescrits ne réussirent point à la guérir (1).
C'est aux phénomènes de ce genre que M. Michéa donne le nom d'hallucinations dédoublées ; il serait plus juste de les appeler unilatérales. Nous verrons plus tard l'importance que présentent ces faits exceptionnels, mais parfaitement authentiques, au point de vue de la théorie physiologique des hallucinations.
Il est un dernier point sur lequel nous ne saurions assez insister, au point de vue du désordre intellectuel qui accompagne, chez la plupart des sujets, ces troubles sensoriels. Presque toujours les hallucinations ont un caractère fâcheux : ce sont des insultes, des reproches, des menaces, des prédictions sinistres, souvent même des ordres impé-
(1) Schrœder van der Kolk, The Pathology and Therapeutics of Mental Diseuses, p. 113. (Je cite d'après la traduction anglaise de Rudall, London, John Churchill and Sons, 1870.)