CONCEPTIONS DÉLIRANTES. 13S
OÙ ils reprennent connaissance après un accès^ peuvent servir ici de type, et nous aider à comprendre ces dispositions morbides de l'esprit, qui impriment une teinte spéciale à toutes les idées du malade. Chez l'épileptique, en effet, il s'agit d'une terreur sans motifs, d'une impression d'origine purement physique; n'en est-il pas de même chez l'homme qui, en dépit delà raison, en dépit des efforts de sa propre volonté, se croit perdu sans ressource, lorsque rien ne justifie son désespoir?
« Je sais parfaitement, disait un malade à son médecin, que ma position de fortune est excellente, et ne peut que s'améliorer avec le temps ; et cependant, je ne puis me soustraire à la conviction que je suis complètement ruiné. »
Dans un ordre d'idées différent, un homme profondément religieux est pris de scrupules exagérés ; il se reproche amèrement les actions les moins coupables de sa vie : il croit avoir encouru la vindicte céleste, et rien ne peut le -délivrer de cette accablante certitude, qui fait le malheur de son existence.
Je suis perdu ; — ma fortune est faite ; — je suis damné; voilà en quelques mots le résumé de ces convictions tyranniques, contre lesquelles aucun raisonnement ne saurait prévaloir. Gomment discuter, en effet, avec un esprit malade, dont les erreurs reconnaissent une cause purement physique? C'est un faux pli de l'étoffe cérébrale, que tous les efforts de la logique ne pourront jamais redresser.
Tels sont les premiers pas qui conduisent sur la pente de l'aliénation mentale ; ou, pour employer un langage plus scientifique, tels sont les premiers symptômes de la maladie (1). A cette période correspondent le plus souvent
(1) Nous ne parlons pas ici de la folie dite instantanée, ni de ces
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ces altérations du caractère, ces perversions du sens moral qui poussent quelquefois les aliénés à des actes criminels et les exposent à la vindicte des lois. Mais sans aller aussi loin, on a souvent à leur reprocher un changement complet de sentiments et d'habitudes, de penchants et de goûts. Les parents les plus proches, les amis les plus chers deviennent l'objet de leur aversion violente ; leur humeur s'aigrit, leurs mœurs se dépravent; en un mot, leur axe moral est profondément dévié.
Sur ce terrain depuis longtemps préparé, on voit enfin germer les conceptions délirantes, qui, d'abord vagues et flottantes, sont destinées à se transformer, par une évolution progressive, en idées fixes. Mais il importe d'établir à cet égard une distinction fondamentale. Parmi les aliénés, les uns sont logiciens, les autres sont incohérents. Les uns et les autres caressent des notions insensées ; mais les premiers se préoccupent des objections que soulèvent leurs idées : ils s'efforcent de systématiser leur délire; ils y parviennent avec le temps ; ils s'y installent alors avec complaisance, leur esprit se repose dans le cercle qu'ils se sont tracé, et ils refusent obstinément d'en sortir. Les seconds, au contraire, faibles, vacillants, indécis, tombent h chaque instant dans les contradictions les plus grotesques ; ils mêlent les souvenirs prosaïques de leur vie réelle aux événements fantastiques de leur vie imaginaire, et ne font aucun effort pour les raccorder. 11 n'existe d'ailleurs aucune barrière infranchissable entre ces deux états; ils peuvent se fondre l'un dans l'autre, et souvent le premier n'est que le vestibule du second.
étals maniaques qui présentent une si grande analogie avec les affections cérébrales aiguës, et qui seront étudiés plus loin.
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S'il est peu profitable de suivre dans ses divagations un esprit dont les idées ne reconnaissent plus aucun enchaînement rationnel, il est, au contraire, du plus haut intérêt de contempler l'évolution progressive de ce travail intérieur, qui transforme par degrés une notion, d'abord vague et flottante, déposée pour ainsi dire à l'état de germe dans l'esprit, en une idée fixe qui finit à la longue par s'implanter définitivement dans l'intelligence, qu'elle tyrannise d'une manière absolue, et dont il sera désormais impossible de la déraciner.
Cette étude, qu'il n'est pas encore temps d'aborder ici, trouvera sa place plus loin, lorsque nous nous occuperons des délires partiels. Contentons-nous, pour le moment, d'insister sur quelques points.
C'est, en général, après une longue hésitation que le malade, après avoir flotté dans l'incertitude, finit par trouver la formule de son délire, suivant l'heureuse expression de M. Jules Falret. Parvenu, dès lors, à la période de systé" matisation, il devient de moins en moins accessible aux influences extérieures, aux idées venues du dehors; il résiste, avec une énergie toujours croissante, aux impressions qu'on cherche à lui communiquer, et à partir de cette époque, l'un des points les plus remarquables de cette évolution psychologique, c'est qu'elle semble procéder d'ellemême, et tirer, pour ainsi dire, tous ses éléments de son propre fonds. Sans doute, les circonstances extérieures, les relations sociales, le degré de culture intellectuelle, les souvenirs et les croyances du malade jouent un rôle immense dans la production du délire; mais ce sont là, selon l'expression deKant, les moules dans lesquels il jette sa pensée ; et, dans des circonstances absolument opposées, le délire n'en existerait pas moins ; il leur emprunterait un autre
langage, mais sans se rapprocher davantage de la raison.
Sur ce terrain si fertile en notions absurdes, rien n'est plus difficile que de faire germer une absurdité nouvelle, lorsqu'une fois le délire a trouvé son expression définitive. Entrez en conversation avec un de ces vieux naonomanes qui peuplent les asiles, écoutez avec complaisance ses divagations, et cherchez ensuite à lui inoculer une conception erronée, aussi rapprochée que possible de celles dont il vient de vous entretenir ; et toujours (ou presque toujours) vous le verrez repousser sans la moindre hésitation l'erreur que vous lui présentez. Souvent même il fait preuve d'une puissance de logique et d'une vigueur de bon sens que l'on ne s'attendait guère à rencontrer chez lui.
Les conceptions délirantes sont donc (du moins chez les aliénés systématiques) le produit spontané du terrain sur lequel elles ont germé. Ce principe, d'ailleurs, ne saurait diminuer la portée des observations si remarquables qui ont démontré jusqu'à l'évidence la contagion de la folie; mais il suffit de se reporter au travail de MM. Lasègue et Falret (1), pour constater que la transmission ne s'opère que dans des conditions toutes spéciales, sur lesquelles nous aurons à revenir plus tard.
Faut-il assimiler aux conceptions délirantes qui relèvent de la folie les troubles intellectuels qui caractérisent le délire des affections aiguës? Pour d'éminents observateurs, il n'existe aucune limite absolue, aucune barrière infranchissable entre ces deux états. Mais il ne faut point oublier que, dans l'un et l'autre cas, le délire n'est qu'un symptôme; c'est l'expression d'un trouble des fonctions cérébrales
(1) Annales médico-psychologiques, noxembra 1877. Consulter aussi le travail de M. le docteur Régis, la Folie à deux, Tlièse de Paris,