RÉTICENCES DES PERSÉCUTÉS
gon pauvre mobilier. Enfin, un beau jour, elle se précipita sur une jeune fille et voulut l'étrangler, croyant reconnaître en elle son éternelle ennemie. C'est ce dernier exploit qui la fit arrêter.
Chose étrange, le délire des persécutions avait eu dans ce cas la puissance de créer de toutes pièces un être imaginaire auquel on attribuait une physionomie spéciale, un nom propre et un état civil irrégulier. Il est à peine besoin de vous dire que la Femme rouge n'avait jamais existé. Et cependant cette vieille aliénée présentait sous d'autres rapports une parfaite conservation des facultés intellectuelles ; elle donnait les détails les plus précis sur son histoire et sur ses antécédents. Elle avait réalisé des miracles d'économie et se montrait sous bien des rapports d'une intelligence supérieure à la moyenne.
C'est en effet ce qui arrive plus d'une fois chez les persécutés. Aussi pendant longtemps leur délire peut rester latent. Pendant longtemps une fermentation sourde se fait au fond de leur intelligence sans se manifester au dehors. C'est seulement en interrogeant de près l'entourage, les parents, les amis qu'on arrive à savoir combien les origines de ce délire remontaient au loin. Et cependant, pendant que les conceptions délirantes avaient pris possession de son esprit, le malade, calme en apparence, participait à la vie commune, et c'est seulement au dernier degré du délire qu'un acte de violence venait trahir au dehors le travail souterrain qui se poursuivait depuis si longtemps.
J'ai connu à l'hospice de Bicêtre un jeune mulâtre, qui depuis longtemps s'imaginait qu'on se moquait de sa couleur. 11 croyait s'entendre appeler moricaud^ mal blanchi. Un beau jour il finit par se précipiter dans un magasin
pour administrer des volées de coups de bâton à tous ceux qui s'y trouvaient. Cet acte de violence motiva son incarcération ; jusque-là il avait passé pour raisonnable, et jamais il n'avait parlé de ses hallucinations.
Mais j'anticipe par le récit de ces observations sur l'histoire de la seconde période du délire des persécutions. Son début est marqué surtout par les hallucinations qui peuvent manquer sans doute, qui peuvent aussi se développer de très bonne heure, mais qui indiquent dans l'évolution régulière de la maladie un progrès décisif.
Messieurs, de tous les sens, le plus intellectuel, c'est incontestablement l'ouïe. C/est par l'ouïe que les notions abstraites pénètrent dans notre esprit. C'est par elle que les idées les plus élevées nous deviennent accessibles, c'est par elle enfin que nous parvenons à développer cette faculté du langage qui pour bien des philosophes est le trait caractéristique et l'attribut distinctif de l'espèce humaine. C'est encore par l'ouïe que se manifestent le plus souvent les délires les plus essentiellement intellectuels, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Aussi les hallucinations de l'ouïe dominent-elles toute l'histoire du délire des persécutions.
Les malades commencent généralement par entendre des mots entrecoupés, des injures plus ou moins grossières, puis à mesure que les phénomènes morbides se développent, ces paroles insultantes se transforment en phrases plus ou moins complètes et viennent appuyer sur des bases solides les conceptions délirantes du persécuté. Ces injures ont souvent rapport aux habitudes de l'individu, aux circonstances antérieures de sa vie, elles lui rappellent de lointains souvenirs, elles s'identifient de plus en plus avec lui et finissent par faire partie intégrante de son être moral.
HALLUCIJNATIONS DES PERSÉCUTÉS. 249
C'est incontestablement l'ouïe qui donne lieu aux hallucinations les plus fréquentes chez les persécutés. Mais, à une période plus avancée de la maladie, les autres sens peuvent y participer. Sans parler du sens de la vue, qui n'entre guère en jeu que chez les persécutés alcooliques, l'une des combinaisons les plus fréquentes est celle des hallucinations du tact ot de celles de l'ouïe. Tel malade se croit injurié dans la rue et reçoit en même temps une décharge électrique. Cette impression tactile vient souvent confirmer le délire primitif, et, comme le disait un de nos malades, « c'est justement au moment oii l'on me frappe qu'on me dit des bêtises.»
Aux hallucinations du tact se joignent très souvent les hallucinations génitales, qui jouent chez certains persécutés un rôle capital et qui semblent, chez certains d'entre eux, s'être manifestées dès le début. Mais après un certain temps ■ — il s'agit ici d'une longue évolution, car rien n'est plus chronique que le délire des persécutions — les hallucinations subissent l'influence de la chronicité. Au début, les voix sont un phénomène intermittent et pour ainsi dire épisodique ; le malade les entend de temps en temps, à certaines heures de la journée et de préférence la nuit ; puis elles deviennent de plus en plus fréquentes et finissent par être absolument continues, elles couvrent enfin toute rétendue des vingt-quatre heures. Le malade devient alors une vraie machine à hallucinations.
C'est à ce moment que se produisent ces hallucinations psychiques dont M. Baillarger a le premier tracé l'histoire. Les malades se plaignent qu'on lit dans leurs pensées, qu'on leur dérobe leurs idées, qu'on les publie dans les journaux . Un vieux persécuté disait un jour : c( On me dérobe mes idées avant quej'aie le temps de les concevoir.» 11 s'agit
âb'O DES FOR.MES DU DÉLIRE.
là, messieurs, d'un symptôme aussi capital et d'une signification aussi précise que le râle crépitant dans la pneumonie. Il s'agit d'un phénomène qui indique une profonde déchéance des facultés intellectuelles, et cela chez des malades qui ont souvent possédé des facultés remarquables. On s'explique par là ces réponses si familières aux individus de cette espèce. « Gomment vous appelez-vous?ditle médecin. — Vous le savez bien, dit le malade. — De quoi vous plaignez-vous? — Vousle savez aussi bien que moi.» Quand vous entendez de pareilles réponses, soyez assurés, messieurs, que vous êtes en présence d'un vieux persécuté et d'un vieil halluciné.
Nous arrivons maintenant à la troisième période du délire des persécutions, qui, d'après M. Lasègue, est constituée par la juxtaposition d'un nouveau délire à côté du premier. Je veux parler de la transformation du délire qui devient ambitieux, ainsi que Morel et Falret l'ont très justement signalé. Quelquefois le passage de la dépression à l'exaltation se fait par une transition logique. «Je suis le fils d'un tapissier, dit le malade, et cependant j'ai de nombreux et puissants ennemis ; je suis donc autre chose que ce que l'on pense, je suis le descendant d'un prince, le dernier rejeton d'une famille royale; je possède une fortime considérable, je suis un grand homme, je suis un inventeur de génie, je suis le Christ, je suis le régénérateur du monde.»
Ce serait une erreur de croire que la logique intervient réellement ici. On ne mène pas à volonté son esprit dans le chemin de l'absurde. C'est ici la monture qui entraîne le cavalier; il s'agit bien d'une perturbation du mécanisme cérébral qui répond à une nouvelle lésion fonctionnelle.
Pour mieux rendre ma pensée, permettez-moi, messieurs, une comparaison familière. Un homme devient amoureux
DÉLIRE AMBITIEUX DES PERSÉCUTÉS. 2S l
d'une femme, il s'y attache passionnément; mais après un certain temps, la satiété arrive, dès lors, il lui cherche des défauts, et il en trouve toujours, et ce sont autant d'excuses pour justifier son abandon. Aussi le raisonnement ne sertil ici qu'à plâtrer les malversations de l'intelligence.
C'est précisément ce qui arrive chez nos persécutés, et ce qui le prouve, c'est que plusieurs de ces malades n'ont même pas la pudeur de masquer cette transition et se donnent immédiatement comme de grands créateurs, comme de grands personnages, après avoir été plongés dans des malheurs imaginaires.
Ils touchent alors de bien près à la démence et c'est, en effet, un état auquel les persécutés arrivent le plus souvent quand leur délire s'est longtemps prolongé.
Après une longue période oii dominent les idées fixes, l'intelligence se trouble et s'affaiblit, les pensées deviennent confuses, les paroles deviennent incohérentes, la mémoire se perd et les facultés mentales finissent par s'atrophier.
Ne l'oublions pas pourtant, le délire des persécutés est l'un de ceux oii le malade peut côtoyer le plus longtemps l'abîme sans y tomber. Il marche longtemps sur la frontière et ne la franchit qu'à la dernière extrémité. Je vous en citerai un exemple des plus connus, et, en indiquant le nom du malade, je ne trahirai certainement pas un secret.
Pendant seize ans, l'abbé Paganel a été la gloire de Bicêtre. Il y est entré en 18S0, et c'est en 1866 qu'il a succombé à une hémorrhagie cérébrale. C'était un homme doué d'une activité intellectuelle extraordinaire ; il écrivait sans cesse, il rédigeait de longs mémoires et se plaignait perpétuellement des persécutions qu'il subissait de la part des autorités, des prêtres et des médecins. Avec cette faci-
lité particulière aux persécutés, il torturait les faits pour les faire servir à son délire, et tous ceux qui ont discuté avec lui ont admiré la vigueur de sa logique et les ressources de son esprit. Je ne sais s'il aurait fini par la démence, mais pendant cette longue période de seize ans son intelligence a paru conserver toute sa souplesse et toute sa fécondité.
Au milieu de ce tiraillement intellectuel si turbulent et si confus, on comprend que les habitudes des malades doivent prendre un cachet particulier. Arrivés à l'évolution complète de leur délire, ils sont en proie à une agitation extrême; se croyant espionnés, ils écoutent aux portes, ils regardent avec défiance tous ceux qui les approchent, ils se voient entourés d'ennemis; à chaque instant ils s'attendent à quelque malheur effroyable. Ils écrivent avec une facilité prodigieuse ; ce sont des manuscrits, ce sont des mémoires volumineux, ce sont surtout des plaintes qu'ils adressent aux autorités. Ils déménagent fréquemment, ils n'osent pas rester longtemps dans le même logement ; ils craignent d'être empoisonnés et prennent à cet égard les précautions les plus ridicules. Un persécuté, dont Morel nous a rapporté l'histoire, avait soin d'analyser toujours ses excréments au microscope pour y découvrir la preuve de quelque tentative faite sur sa personne.
Il est des persécutés qui vivent solitaires dans une maison 011 ils se sont enfermés ; mais, le plus souvent, ils ne sont pas aussi calmes. Un beau jour, le malade, saisi d'une terreur foHe, prend la fuite et disparaît; on le cherche partout, on finit par le trouver, et c'est seulement alors qu'on se décide à l'interner.
J'ai cherché, messieurs, à vous retracer l'existence de ces malades en dehors de nos asiles, je les ai conduits pas à